Menu
  1. Toutes les matières
  2. Histoire-Géo
  3. Prépa HEC

Chapitre 1 :
La mondialisation triomphante ?

La mondialisation triomphante ?

Le concept de mondialisation évoque la constitution d'un système-monde fonctionnant sur les plans économique, politique et culturel, non sur la simple mise en relation des entités nationales mais sur leur dépassement, voire leur oubli.

I

Une révolution technique, mais surtout culturelle et politique

A

La mise en réseau du monde est le produit d'une révolution technique et culturelle

L'espace mondial se rétrécit grâce à la modernisation des transports (vitesse, accessibilité, autonomie, capacité de chargement...). Il semble aussi se rétrécir grâce à l'intégration logistique des transports : révolution de la multimodalité avec notamment les conteneurs supprimant les ruptures de charges (passage d'une marchandise d'un moyen de transport à un autre), plates-formes logistiques (hubs)... Enfin, la dérégulation libérale des transports - ayant contribué à l'abaissement de leurs coûts – a favorisé la démocratisation des trafics passagers.

À partir des années 1980, les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC) rendent possible une économie en temps réel : ainsi, la téléphonie ou l'Internet sont au cœur de la mondialisation car ils accélèrent les décisions, facilitent les transactions (informatisation de la City en 1986, de la Bourse de Paris en 1990), et permettent aussi les délocalisations sans perte de pouvoirs directionnels.

Enfin, les mentalités s'ouvrent aussi de plus en plus aux réalités du monde extérieur : le rôle de l'éducation qui a permis la connaissance des marchés extérieurs a souvent été cité comme fondamental dans le décollage économique des nouveaux pays industrialisés (NPI) d'Asie. L'élévation du niveau de vie a permis le tourisme, d'où une projection de l'esprit au-delà des frontières propice à la perception d'un « village planétaire » théorisé par Mac Luhan.

B

Le grand retour de l'idéologie libérale inspire autant les politiques nationales que les institutions internationales

La croissance keynésienne des années 1945-1973 reposait sur l'utilisation de l'inflation contre le chômage et le soutien de la croissance par la demande (ou la dépense publique). Cette régulation est remise en cause par la hausse des salaires parallèlement à un ralentissement des gains de productivité (d'où chômage), et aussi par l'internationalisation croissante confrontant les économies à la concurrence. Le choc pétrolier de 1973 est alors synonyme d’aggravation conjoncturelle.

Il s'ensuit une véritable révolution néo-libérale au tournant des années 1970 et 1980, impulsée par le Royaume-Uni de Thatcher et les États-Unis de Reagan, pour s'étendre à l'ensemble des pays industrialisés : l’État est désormais considéré comme un obstacle aux économies de plus en plus concurrentielles. Ainsi, adoption des « trois D » dans le secteur financier :

  • Désintermédiation
  • Décloisonnement (entre les marchés boursier, monétaire, de capitaux)
  • Déréglementation (d'où une libre circulation des capitaux).

La libéralisation des échanges se concrétise avec l'Uruguay Round (1986-1994) dans le cadre du GATT qui diminue les tarifs douaniers d'environ 40% (atteignant ainsi 4% en 2000 contre 12% en 1970 et 40% en 1950), met en place un code antidumping, élimine les obstacles non tarifaires, créé l'OMC en 1995 arbitrant les différents commerciaux. Aussi, dans un contexte de changes flottants, le FMI et la Banque mondiale prennent des mesures d'inspiration libérale et monétariste, ce qui leur vaut les critiques altermondialistes.

C

L'évolution géopolitique favorise la mondialisation libérale inspirée par les États-Unis

La chute du communisme contribue à étendre et légitimer la mondialisation libérale ; déjà avant l'ouverture de l'URSS par Gorbatchev ou de la Chine par Deng Xiaoping, le commerce entre les deux blocs était inéluctable. Cette chute semble aussi valider la thèse de « fin de l'Histoire » de Francis Fukuyama et l'avènement d'un ordre mondial libéral, malgré quelques îlots communistes qui ne paraissent cependant pas pouvoir résister à cette mondialisation (le Cuba de Castro accepte les touristes occidentaux et leurs dollars pour amoindrir les effets de l'embargo états-unien).

La réussite des stratégies d'extraversion ouvertes sur l'international menées par le Japon, puis les nouveaux pays industrialisés (NPI), contribuent à remettre en question les stratégies de développement autocentré (Algérie, Inde) et donc à renforcer le phénomène de mondialisation. S'ensuit un déclin du tiers-mondisme idéologique et institutionnel dû à une trop forte hétérogénéité et à la disparition de figures emblématiques du mouvement comme Tito (1980) après Nehru et Nasser.

Enfin, le nouveau statut d'hyper-puissance unilatérale des États-Unis favorise une mondialisation « à l'américaine » au service de leurs intérêts (commerciaux, économiques... : ils ont en effet un poids considérable dans les institutions internationales) et diffusant leurs valeurs (libre-entreprise, démocratie, multiculturalisme...).

II

Augmentation des flux et mutations des rapports de force

A

Échanges et flux sont inégalement mondialisés

Les échanges commerciaux peuvent apparaître comme un des principaux reflets de la mondialisation : depuis les années 1970, la croissance des échanges de marchandises est plus rapide que celle de la production (5% contre 4% en rythme annuel mondial dans les années 1970, 4% contre 3% dans les années 1980, 6% contre 2% dans les années 1990, 5% contre 3% depuis 2000).

Cette croissance des échanges s'accompagne d'une modification de leur composition : on assiste à un fort essor des échanges de services (25% des échanges mondiaux, mais les services représentent 60% de la production mondiale donc la marge de production reste conséquente) et de produits manufacturés (surtout ceux de deuxième et troisième révolution industrielle), tandis que les échanges de produits agricoles et énergétiques baissent.

En comparant la population migrante (hors touristes) dans le monde en 2005 (3%) et avant 1914 (près de 5%), on peut se demander si les flux migratoires sont vraiment mondialisés. D'autant plus que l'on constate un ralentissement des flux de travailleurs Sud-Nord ; compensé par les flux de réfugiés et de demandeurs d'asile, les regroupements familiaux, les migrations clandestines, les flux de travailleurs qualifiés Nord-Nord et Sud-Nord.

Les N-nouveautés spatiales par rapport au XXème siècle sont multiples :

  • Les flux Sud-Sud sont plus importants que les flux Nord-Nord
  • Certains pays se positionnent dans un rôle apparition de pays de transit migratoire (à la fois pays d'accueil et de départ : Maroc, Mexique...)
  • Les phénomènes d'inversion de statut migratoire se multiplient : des pays comme Espagne ou Italie, qui étaient historiquement des pays de départ deviennent des pays d'accueil.

Par ailleurs, les migrations touristiques sont devenues un phénomène de masse avec 800 millions de touristes en 2005 sachant que ce montant devrait doubler d'ici 2015. Les raisons de ces migrations touristiques :

  • Élévation du niveau de vie
  • Démocratisation des moyens de transport
  • Multiplication des pays émetteurs de touristes (pays émergents d'Asie et d'Amérique latine).

Cette mondialisation du tourisme s'accompagne d'une patrimonialisation culturelle du monde (notamment par l'Unesco) renforçant les contacts interculturels.

Le marché des IDE est le seul réellement globalisé. En 2000, la croissance des IDE est 3 fois supérieure à celle du PIB mondial et 2 fois supérieure à celle du commerce international.

B

Les acteurs de la mondialisation sont plus diversifiés et plus influents que jamais

Les FMN n'ont jamais été aussi puissantes et elles deviennent des agents économiques parfois aussi importants que les États : sur les 100 premières entités économiques mondiales, 55 sont des États et 45 des FMN.

La conjoncture pousse en effet les entreprises à se « mondialiser » selon différentes logiques :

  • Le contrôle des matières premières
  • L'accès à un marché donné
  • Le contournement des barrières douanières (stratégie du « cheval de Troie »). 
- La répartition des risques sur différents marchés ou de délocalisation visant à réduire les coût de production.

Les ONG témoignent de la transnationalisation des solidarités : elles passent de 500 en 1945 à près de 6.000 en 2000 (et même 30.000 si l'on y intègre les ONG crées en réaction à une situation précise puis abandonnées ensuite ; catastrophe humanitaire par exemple). Elles ont contribué à l'apparition d'une opinion publique mondiale : autant juridiques (Amnesty International) que religieuses (Conseil des Églises) ou culturelles (Reporters sans frontières), les ONG sont surtout écologiques (Greenpeace) et humanitaires (Croix-Rouge).

Les individus intègrent aussi l'échelle mondiale dans leur vie personnelle et professionnelle (cas des étudiants ou des expatriés). L'hypothèse d'une classe moyenne de « mondialisés » est même avancée par Lévy : résidant dans les grandes métropoles, voyageant souvent à l'étranger, pratiquant l'anglais, développant le même mode de vie, cultivant l'Internet et étant relativement détachés de l'appartenance nationale.

C

La mondialisation redistribue les cartes en définissant un nouveau système centre-périphérie

Comme avant 1914, la mondialisation actuelle semble révéler un centre dominant : c'est la « Triade » selon l'expression de Kenichi Ohmae (Amérique du Nord, Europe, Japon). En effet, alors qu'elle ne représente que 15% de la population mondiale, la Triade implique 70% du commerce mondial et 75% du PIB. Par ailleurs, 75% du trafic aérien mondial relie les pôles de la Triade et 20 des 23 premiers aéroports s'y trouvent. Ajoutons qu'en 2004, 94 des 100 premières FMN ont leur siège dans un pays de la Triade.

Le système centre-périphérie devient cependant plus complexe dès lors qu'on analyse les flux. Ils montrent alors des émergences rapides et spectaculaires de pays du Sud. Les NPIA 1 et 2, la Chine, le Brésil et le Mexique représentent 20% du commerce mondial. L'avènement de firmes du Sud capables de racheter leurs concurrentes du Nord (cas de Mittal avec Arcelor ou encore les inquiétudes du « péril chinois » aux États-Unis) est un autre signe de cet essor. Par ailleurs, la carte des flux migratoires montre des nouvelles orientations (vers les pays pétroliers du Moyen-Orient en provenance d'Asie du Sud et du Sud-Est ; vers Singapour, Hong Kong...).

Il semble enfin essentiel de noter qu'alors que la division internationale du travail semble dépassée (car l'idée d'une répartition centre-périphérie où pays du Sud seraient spécialisés dans les produits primaires alors que les pays du Nord seraient spécialisés dans produits manufacturés est fausse), c'est la vision traditionnelle de la division internationale du processus de production qu'il faut nuancer. Ainsi les FMN implantent de plus en plus leur centres de R&D en Asie dès les milieu des années 1990 : les centres délocalisés passent de 0 à 700 en Chine et plus de 100 en Inde en 2007.

Finalement, on pourrait dire que la mondialisation est davantage une « économie d'archipel » interrégionale et intermétropolitaine qu'une véritable économie internationale. Ainsi, alors que les grandes métropoles mondiales renforcent leurs liens entre-elles, elles tendent à se déconnecter des villes de leurs arrière-pays. On a en effet des inégalités croissantes au sein des espaces nationaux (Chine littorale et intérieure, Brésil du Sudeste et reste du territoire). Ceci s'explique par le fait que les investissements se concentrent dans des régions précises (par exemple, géographiquement ou administrativement ouvertes aux flux internationaux : Shenzhen en Chine). Cela suscite aussi des risques sécessionnistes de régions riches comme on le constate avec les indépendantistes nord-italiens, flamands, catalans, nigérian du Sud-Est pétrolier...

Par la mondialisation, il apparaît que la distance s'apprécie moins en kilomètres mais plus en fonction de l'accessibilité. D'où la logique du réseau (de transports, de télécommunications, mais aussi relationnel) qui chasse la logique du territoire.

III

Limites et dysfonctionnements de la mondialisation

A

La mondialisation, d'essence libérale, peine à définir des règles mondiales

Depuis les années 1970, la mondialisation n'a pas fait disparaître le protectionnisme et les conflits commerciaux. Plus grave encore, le cycle de Doha (2001-2006) n'a pas réussi à résoudre les blocages de négociations notamment entre États-Unis et l'Union européenne au niveau agricole. De nouvelles tensions s'installent comme le demande du G22 aux PDEM d'arrêter de subventionner leur agriculture et de s'ouvrir ainsi à la concurrence du Sud. L'action du FMI a été aussi vivement critiquée, accusée de ne chercher que l'ouverture des frontières et d'avoir un fonctionnement non-démocratique (chacun vote en fonction de sa quote-part donc de sa puissance économique), elle perd peu à peu de son influence (pays émergents comme Brésil, Argentine ou Indonésie préfèrent lever des capitaux sur les marchés internationaux moins regardants en terme de conditionnalité).

La place de l'économie libérale et mondialiste est remise en question par le développement durable. En effet, parce que de nombreux indicateurs sont au rouge (augmentation des gaz à effet de serre, épuisement prévisible des énergies fossiles, pression sur la biodiversité...), le développement durable s'impose dans l'économie mondiale (Sommet de Stockholm en 1992, Protocole de Kyoto en 1997).

La mondialisation ne favorise pas seulement les FMN, mais aussi les mouvements clandestins transnationaux (armes, drogue, prostitution, esclavage, réseaux terroristes). Réseaux terroristes et mafias bénéficient directement de la globalisation des marchés financiers grâce aux facilités de blanchiment d'argent. Face à ce défi, le G7 s'est doté d'un Groupe d'action financière (le GAFI créé en 1989) publiant la liste des États non coopératifs ; son action reste cependant limitée. La gouvernance mondiale souffre d'un paradoxe entre une volonté de contrôler les activités illégales et une volonté de conserver ces paradis fiscaux en raison de la forte pression exercée par les particuliers et surtout les grandes entreprises pour l'évasion fiscale.

Il semble cependant que la mondialisation soit facteur de paix : selon le Human Security Report (2005), depuis la fin de la guerre froide, le nombre de conflits armés a diminué de 40% et le nombre de génocides et de massacres politiques de 80%.

B

La mondialisation libérale à l'américaine est contestée

Étant donné que la mondialisation libérale n'est pas politiquement régulée, mais plutôt économiquement régulée, elle engendre une aggravation des inégalités, une dégradation de l'environnement, et une uniformisation culturelle.

D'où les critiques massives portées contre les États-Unis et les FMN, mais aussi contre certaines organisations internationales à vocation économique (OMC, FMI, Banque mondiale, G8). Les ONG critiquant ce modèle s'affirment comme les représentants d'une société civile mondiale à différents événéments comme le forum social mondial. Les courants se rejoignent pour réclamer une démocratisation des instances internationales avec, par exemple, la création d'une assemblée parlementaire au sein de l'ONU.

Les craintes créées par la mondialisation, et notamment par les flux migratoires, nourrissent de nouveaux comportements politiques comme la montée des extrêmes droites populistes en Europe. Le débat porte aussi sur les effets négatifs des délocalisations avec des probables pertes d'emplois locaux et la notion de patriotisme économique. Ainsi la France s'est dotée du label "appellation d'origine contrôlée (AOC en France)" pour défendre ses producteurs locaux.

La toute-puissance américaine suscite elle des contestations géopolitiques pouvant conduire à une nouvelle fragmentation du monde :

  • Fondamentalisme islamiste au Moyen-Orient
  • Succès électoraux des gauches néo-populistes en Amérique latine,
  • Prétention d'une partie de l'Europe et de la Russie à contrebalancer l'hégémonie américaine

L'émergence de nouvelles puissances régionales au Sud (Chine, Inde, Brésil) offre des modèles alternatifs à des pays en développement lassés de l'ingérence politique et économique d'un Occident dont le passé colonial et l'arrogance civilisatrice n'ont pas été oubliés. D'où la formule du « choc des civilisations » employée par Samuel Huntington.

C

Le local, le national et le régional sont paradoxalement relégitimés par la mondialisation

Alors que l’État paraît être la grande victime de la mondialisation, elle transforme surtout sa nature souveraine : seule la puissance publique paraît alors pouvoir réguler la mondialisation en fixant des normes et des aménagements du territoire. L’État passe d'interventionniste à régulateur, stimulateur et arbitre. Enfin, la souveraineté d'un État passe de plus en plus par sa capacité à coopérer avec ses voisins d'où une régionalisation économique dès les années 1980 : ALENA, Mercosur, Union européenne, ASEAN, APEC... Cependant, parmi ces organisations régionales, peu couvrent l'ensemble d'une zone donnée et peu sont fortement structurée.

L'entreprise globale est plus un projet qu'une réalité car les FMN restent caractérisées par des spécificités nationales. A l'exception de Sony et Ford, rares sont les firmes manufacturières des grands pays industrialisés à avoir plus de la moitié de leur emploi salarié à l'étranger. Ce sont surtout les FMN des petites économies ouvertes qui sont globalisées. Si les entreprises sont encore si peu globales, c'est qu'elles doivent gérer des demandes différenciées selon les pays. Il n'y a ainsi pas de consommateur mondial, d'où la « glocalisation » préconisée par Morita, PDG de Sony dans les années 1980 : penser globalement et agir localement.

Enfin, la mondialisation de la communication ne suffit pas à donner naissance à une culture mondiale. La théorie de l'uniformisation des cultures sur le modèle américain peut certes être alimentée par le développement des industries de l'imaginaire (cinéma et séries télévisées), le rôle de l'anglais comme langue impériale et le fait que les États-Unis contrôlent 75% des réseaux mondiaux de diffusion d'images.

Cependant, cette théorie est à nuancer par la résistance des différentes cultures : d'abord parce qu'il faut distinguer plusieurs sphères de pratiques culturelles, ensuite parce que la mondialisation culturelle produit par contrecoup des réactions identitaires fortes comme la revendication d'«exception culturelle» européenne...).

Plus simplement, on s'aperçoit d'un retour à la culture traditionnelle souvent paradoxalement diffusée par Internet (constitution de communautés de passionnés sur le Web). Ainsi, de même qu'elle conduit à la fois à plus de pauvreté et plus de richesse, la mondialisation produit à la fois plus d'homogénéité et plus de diversités culturelles.

Chapitre suivant : L’État-nation dans les pays développés 
depuis le début du XXème siècle >