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Chapitre 2 :
L’État-nation dans les pays développés 
depuis le début du XXème siècle

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L’État-nation dans les pays développés 
depuis le début du XXème siècle

En se demandant comment une petite élite réussirait à créer à partir de rien un sentiment national qui ne s'appuierait sur aucun fondement concret, Anthony Smith (Nationalism : Theory, Ideology, History, publié en 2003) préfère évoquer une « reconstruction » de liens nationaux antérieurs qu'une totale invention.

La nation moderne apparaît au XIXe siècle, mais ses racines sont plus anciennes. Alors qu'en ce début de XXIe siècle, le phénomène national paraît menacé voire condamné par la mondialisation (rôle des organisations internationales, action des FMN, émergence d'une société mondiale...), paradoxalement, il se pourrait que la mondialisation ne rende la structure nationale plus indispensable que jamais.

I

Vers l'apogée de l’État-nation du début du 19ème siècle à 1945

A

L’État-nation se constitue réellement au XIXe siècle

La nation n'est pas d'emblée identifiable à l’État : au XIXe siècle, on qualifie de « nationalités » ces peuples ayant le sentiment de former une nation sans État. Progressivement, l’État va unifier des peuples parfois divers, imposant une langue unique et organisant le territoire, formant ainsi l'État-nation.

Au début du XIXème siècle, c'est une logique libérale de l’«État gendarme» qui est répandue : l'Etat doit assurer l'ordre et le respect de la propriété et des lois.

Les pouvoirs publics se restreignent à leur droits régaliens :

  • sécurité intérieure et extérieure
  • rendre la justice
  • battre la monnaie.

Enfin, l'Etat doit créer un cadre favorable pour le développement économique et s'occuper parfois des infrastructures, comme avec le plan Freycinet en France.

C'est dans la lutte contre les Églises que l’État prend de l'ampleur au niveau social. Elles ne peuvent plus assumer le rôle qu'elles tenaient dans les écoles de paroisse, les hôpitaux et l'aide aux pauvres. L'État les remplace et commence à prendre en charge l'éducation et la santé...

B

Les guerres et les crises du premier XXème siècle portent l’État-nation à son apogée

La Première Guerre mondiale voit l'affirmation du nationalisme dans les pays européens : elle pose ainsi les bases de l’État-nation. Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes l'emporte, du moins en Europe, et sonne le glas des Empires (austro-hongrois ou encore ottoman). Cette structure d’État-nation se répand au monde avec la création du Commonwealth (1931), l'ère Meiji au Japon (1868), l'action de Mustapha Kemal en Turquie ou celle de Reza Pahlavi en Perse.

Les deux guerres mondiales étendent le rôle de l’État au niveau économique et social. L'État orchestre le fonctionnement d'économies de guerre, devant gérer la pénurie de travailleurs, l'approvisionnement en matières premières, la production d'armes. Au niveau social, l’État intervient pour éviter les conflits sociaux et pour mobiliser les énergies au combat. Les Alliés disent lutter à l'échelle mondiale pour la justice et l'égalité, il faut avant tout faire cette lutte au niveau national. Le plan Beveridge (1942) promet un système généralisé de sécurité sociale.

Alors que pour la Première Guerre mondiale, les mesures adoptées sont rapidement démantelées dès la fin de la guerre, la Deuxième Guerre mondiale se projette dans l'avenir. C'est aussi la Guerre Froide qui ne va pas permettre ce retour à la normal : Washington doit consacrer des sommes considérables à la Défense (13% du PIB en 1953).

La crise des années 1930, de par sa durée, va remettre en cause les théories libérales. L'influence des idées keynésiennes va alors renforcer le rôle de l’État. Celui-ci commence à mener des grands travaux comme les autoroutes en Allemagne ou les barrages aux États-Unis. Aux Etats-Unis, sous Roosevelt, le National Industrial Recovery Act) organise l'économie avec un fort dirigisme.

L'État-nation atteint son apogée grâce au nationalisme avec dans les dictatures une centralisation et un culte du chef.

II

Le temps du dirigisme (1945-1973)

A

L'État vient au secours du marché

Le dirigisme de l'Etat est à différencier du socialisme dans le sens où l'intervention de l’État vise ici à corriger les dysfonctionnements des entreprises et du marché, et non à les supprimer. Hayato Ikeda, premier ministre japonais (1960-1964), déclarait ainsi :

« le gouvernement est le pilote, le monde de l'entreprise la boussole »

L’État bénéficie en effet d'atouts considérables pour diriger l'économie. Les pouvoirs publics peuvent inscrire leur action sur le long-terme alors que les entreprises, soumises à la dictature du marché, doivent souvent privilégier le court-terme.

B

L'action de l'Etat profite de nouveaux outils

Les États disposent de deux outils « traditionnels » :

  • Le budget : L'État opère un prélèvement d'impôt pour financer la réalisation de dépenses publiques. L'État est ainsi le premier employeur, le premier client des entreprises et le premier investisseur du pays.
  • La création monétaire par la Banque centrale.

De nouveaux outils apparaissent au XXème siècle :

  • La planification : dans de nombreuses démocraties libérales après 1945, les planifications se multiplient. Ils s'agit de plans incitatifs visant à orienter l'économie par une politique d'investissements ciblés.
  • Les nationalisations : il s'agit de donner à l’État le contrôle d'activités de base dont dépend l'ensemble de l'économie (énergie et transports par exemple) ou encore dans la défense (nucléaire ou secteur spatial) et les services publics (eau, chauffage, éclairage ou éducation)

L'exemple des États-Unis démontre que tous les pays ne se rallient pas de la même façon au dirigisme. En effet, les Etats-Unis demeure un État décentralisé où la compétition l'emporte sur la cohésion entre les différents États fédérés. Par exemple, la politique d'aménagement du territoire américain mise en place après 1945 n'est pas unifiée. Aussi, la FED (banque centrale des Etats-Unis) a toujours été autonome, contrairement à la Banque de France dépendante de l’État jusqu'en 1993.

C

L’État remplit trois fonctions principales

Les trois fonctions principales de l'État sont :

  • La fonction de régulation
  • La fonction d'allocation des ressources
  • La fonction de répartition

La fonction de régulation

La fonction de régulation s'exprime par une politique conjoncturelle cherchant à soutenir la croissance en évitant accidents et dérapages. Le but est le fine tuning du cycle économique, l'inverse du stop-and-go.

La fonction d'allocation des ressources

La fonction de régulation s'exprime par une politique structurelle. L'Etat peut décider de faire évoluer le taux d'ouverture du pays, le taux d'activité, le poids des grandes entreprises ou des différents secteurs ou encore la productivité du travail.

La fonction de répartition

Cette fonction s'exerce sous la forme de l’État-providence. L'Etat assure la protection de tous les individus face aux risques majeurs (accidents du travail, chômage, maladie, vieillesse). Cet État-providence explique une partie de la croissance des Trente Glorieuses :

  • Les allocations familiales contribuent au baby-boom
  • L'assurance-maladie et la médecine du travail maintiennent les travailleurs en bonne santé.
  • L'assurance-retraite permet de laisser la place aux salariés plus jeunes, régénérant ainsi la force de travail.

L'ensemble des prestations sociales représente 30% du revenu des ménages français en 2008.

Astuce

Dans l'allocation des ressources, les Etats accordent souvent une importance décisive à la politique agricole. Pourtant l'agriculture n'a cessé de perdre du poids dans l'économie des pays développés. Alors que ce secteur comptait pour 45% de l'emploi en 1900, il ne regroupe plus que 33% des actifs en 1945, et seulement 4% en 2008.

Si l'agriculture reste au cœur de l'allocation des ressources, c'est :

  • Pour ses effets d'entraînement sur l'industrie (comme l'agroalimentaire, le machinisme ou les biocarburants) : ainsi en 2008, l'agriculture ne représente que 2% du PIB des États-Unis, mais la filière agroalimentaire atteint les 15%.

  • Pour le symbole de l'indépendance alimentaire.

III

La crise de l’État-nation à partir de 1973

A

L’État, un piètre défenseur de l'intérêt général ?

Pierre Rosanvallon, dans Crise de l’État-providence publié en 1981, a décrit la crise traversée par l'État-providence à partir de 1973, année du premier krach pétrolier marquant le début de la crise du dernier quart du vingtième siècle dans les pays développés.

Les moyens d'action de l’État sont progressivement remis en question en raison de l'échec des politiques interventionnistes à contrer la crise des années 1970. Par ailleurs, l'ouverture croissante des économies rend inefficace certains moyens d'action traditionnels des États-nations. Ainsi, la politique budgétaire est bien moins efficace dans une économie ouverte, dans la mesure où le surplus de revenu déversé dans l'économie peut se traduire par des importations et non des achats de produits nationaux.

Les évolutions démographiques et sociales ont aussi leur part de responsabilité dans la crise rencontrée par l'État-providence:

  • Le vieillissement de la population augmente fortement les dépenses de retraite et de santé.
  • La demande pour une privatisation des système d'aide croît dans certains milieux qui opèrent une « rupture de solidarité ».
Définition : Courbe de Laffer

Selon l'économiste A. Laffer, il existe un taux d'imposition optimal maximisant le revenu de l’État. Au-delà de ce taux optimal, l'impôt décourage l'activité et l'initiative. Pour Laffer, le salaire minimum provoque ainsi une baisse de l'embauche des travailleurs peu qualifiés, car certains employeurs jugent ces salaires excessifs.

La courbe de Laffer représente cette idée.

B

Vers le démantèlement et la dilution de l’État-nation ?

Dans les années 1980, les politiques libérales s'imposent à l'ensemble des grands pays développés. La priorité est donnée à la désinflation, aux privatisations et déréglementations, à la libéralisation des marchés ainsi qu'à la réduction des impôts.

Le Royaume-Uni de Thatcher ainsi que les États-Unis de Reagan ouvrent la voie du démantèlement de l'Etat, qui sera suivie rapidement par les autres pays développés. Au Royaume-Uni, le gouvernement de Thatcher organise :

  • Des privatisations dans le secteur de l'énergie (Britoil, British Gas).
  • Des privatisations dans le secteur des transports routiers et aériens (British Airways).
  • Des privatisations dans le secteur des activités industrielles (Jaguar, Rolls Royce, British Steel).

Le gouvernement britannique fait également appel aux capitaux étrangers pour redynamiser certaines régions. Sony s'installe ainsi dans le pays de Galles et Nissan près de Newcastle.

Aux États-Unis, le mouvement de déréglementation touche principalement les transports routiers, ferroviaires et aériens ainsi que le secteur des télécommunications. Le gouvernement décide également d'une baisse des impôts en 1981 via le Economy Recovery Tax Act.

Le Royaume-Uni de Thatcher et les États-Unis de Reagan déclenchent ainsi un mouvement quasi mécanique vers le démantèlement et la dilution de l’État-nation dans les pays développés. Dans une économie ouverte, la priorité va à l'attraction des capitaux étrangers. Ainsi, une nation qui maintient une fiscalité plus forte est moins attractive. La mondialisation semble alors être responsable de la crise de l’État-nation : si l'entreprise n'est pas satisfaite des conditions fiscales et sociales du pays, elle délocalise.

C

Un mouvement de fond ?

Paradoxalement, l’État continue de soutenir la croissance et intervient périodiquement en cas de grave défaillance du marché. Ainsi George Bush Junior soutient le transport aérien après les attentats du 11 septembre 2001.

Les années 1990 n'ont donc pas complètement démantelé l’État-nation, mais plutôt oscillé entre remise en question du cadre étatique et intensification des politiques libérales. La fin des années 1990 est même celle des critiques contre le « tout libéralisme », visant notamment le Fonds Monétaire International. Les crises mexicaine (1994), asiatique (1997) et argentine (2001) servent d'arguments au prix Nobel d'économie Stiglitz pour démontrer les méfaits d'un retrait excessif de l’État.

Dans les chiffres, les privatisations continuent néanmoins de s'accélèrer avec 15 000 entreprises privatisées dans le monde entre 1990 et 1995. On peut citer en exemples Bill Clinton qui renonce à son projet de sécurité sociale aux Etats-Unis et la Suisse supprime l'emploi à vie pour ses fonctionnaires.

D

Vers la réhabilitation de l’État-nation ?

L’État-nation ne disparaît donc pas, mais se redéfinit en s'insérant dans la mondialisation. Le développement des échanges commerciaux n'a été possible que par la signature d'accords entre États-nations : les États trouvent de nouveaux moyens pour garder le contrôle des flux avec des droits de douane abaissés, mais le maintien d'un protectionnisme normatif.

Si la mondialisation met en compétition les territoires, c'est alors à l’État d'assurer une part décisive dans l'attractivité du territoire. C'est l’État qui défend les intérêts d'un peuple et fait preuve de « patriotisme économique » à l'heure de la mondialisation. De plus, le phénomène de l’État-nation s'étend considérablement à travers le monde. Le XXème siècle peut être vu comme celui de la disparition des Empires et donc de la naissance de nations :

  • Empires centraux en 1919
  • Empires coloniaux après 1945
  • URSS en 1991.
IV

État-nation et territoire

A

Les territoires nationaux se constituent pour l'essentiel au XIXe siècle

Un territoire est un espace conçu, mis en valeur et organisé par une communauté. Les territoires nationaux sont restés relativement stables depuis un siècle : 24% des frontières actuelles du continent européen datent d'avant le XIXème siècle, 22% datent du XIXème siècle et 24% datent de la décennie d'après-1918. En Amérique du Sud, les frontières sont stables depuis la décolonisation, à l'exception de quelques changements en Amérique centrale et en Bolivie. En Amérique du Nord, la stabilité existe depuis la victoire sur le Mexique en 1848.

Avant le XIXème siècle, le territoire national était un ensemble hétérogène avec une diversité des cultures et des traditions, une faiblesse des échanges, des douanes intérieures et des règlements imposés par les corporations. Du XIXème siècle à l'entre-deux-guerres, on assiste à une unification du territoire qui passe par :

  • Une centralisation avec une organisation administrative des pays en départements, cantons, communes ou arrondissements (le système administratif français existe aussi en Italie avec les provincie ou au Japon du Meiji avec les ken.)

  • Une unification économique : suppression des douanes intérieures, système de mesures unifié, monnaie unique et législation unique s'appliquant à tout le pays.

  • Une unification culturelle. En France, les lois Ferry (1881-1882) instaurent un enseignement obligatoire, laïc et gratuit qui contribue à éradiquer les patois régionaux, à imposer la langue française et à diffuser l'idée nationale.

B

L'aménagement du territoire apparaît comme l'expression géographique de la notion de solidarité nationale

Les territoires nationaux se révèlent inégalitaires en raison de leur centralisation autour de la capitale et de la spécialisation économique des régions. Cette organisation est remise en question au XXème siècle au nom du principe d'égalité qui vaut dans l'ordre spatial comme social.

Les objectifs et les moyens des politiques d'aménagement du territoire sont cependant divers. Aux États-Unis, il n'existe pas de volonté unifiée de remodeler le territoire, le marché restant libre de l'organisation du territoire. Au contraire, en France avec l'Agence de Développement Territorial, l'Etat organise l'aménagement du territoire, en distribuant notamment des primes aux entreprises s'installant au Sud et à l'Ouest.

Dans la plupart des pays développés, le succès de ces politiques paraît indiscutable. En effet, on assiste à un essor des régions périphériques :

  • Sun Belt américaine
  • L'« Angleterre verte » du Sud-Est
  • Les länder méridionaux
C

Vers une crise du territoire national ?

Sur le plan local, la plupart des pays développés ont adopté une structure décentralisée :

  • L'Italie adopte une loi de décentralisation en 1967
  • En 1982, la loi Defferre en France accorde une plus large autonomie aux régions (moyens de transport, éducation, formation, recherche...).
  • Le régionalisme persiste dans de nombreux pays (la Catalogne ou le Pays Basque en Espagne, la Corse, l'Italie du Nord, etc..)

Mais des voix s'élèvent alors pour dénoncer le risque d'une dilution par le haut du territoire national, en raison du rôle des organisations supra-nationales. Celles-ci contraignent certains États à appliquer une politique d'aménagement du territoire qui casse la solidarité territoriale.

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