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Les Amériques : frontières et espaces frontaliers

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Les Amériques : frontières et espaces frontaliers
Introduction

La carte politique des Amériques est forgée à l’issue d’une longue occupation coloniale qui assoit un pouvoir politique de type européen sur des espaces peu denses.

L’État y a précédé la nation, le nationalisme se base sur la défense des frontières, le territoire étant le substrat du sentiment national. La construction des frontières marque la stabilisation d’un état de fait politique qui traduit un rapport de force.

Chronologie

  • 1494 : Traité de Tordesillas

  • 1750 : Traité des limites et conquêtes signé à Madrid (renégocié à San Ildefonso en 1977)

  • 1803, 1809, 1867 : Achat de la Louisiane, de la Floride et l’Alaska par les États-Unis

  • 1826 : Congrès panaméricain convoqué par Bolivar à Panamá

  • 1846 : Frontière Etats-Unis-Canada fixée

  • 1865-1870 : Guerre de la triple alliance: Brésil, Argentine et Uruguay défont le Paraguay

  • 1879-1883 : Guerre du Pacifique: le Chili gagne contre la Bolivie et le Pérou

  • 1898 : guerre États-Unis-Espagne et élargissement du territoire américain (Hawaï et Porto Rico)

  • 1903 : Panamá se sépare de la Colombie

  • 1932-1935 : Guerre du Chaco (Bolivie-Paraguay)

  • 1978 : Dispute Chili-Argentine autour du canal de Beagle (traité signé en 1985 grâce à l’arbitrage du pape)

  • 1982-1985 : Guerre des Falkland ou Malouines (Grande-Bretagne-Argentine)

I

L'extrême occident en partage

A

Des systèmes coloniaux en rivalité

1

Le méridien de Tordesillas

Les européens s’en remettent à la loi divine pour officialiser la prise de possession de l’Amérique. Espagnols et portugais en appellent au pape pour gérer leur rivalité. La première géopolitique est donc de gérer cette rivalité entre les puissances ibériques.

Alexandre VI divise en deux le nouveau monde, la ligne qu’il dessine sert de fondement au traité temporel signé à Tordesillas en 1494.

2

Les étapes de la formation du territoire nord-américain

Au nord de l’actuel Mexique, la formation du territoire prend un tour fort distinct. Les colons ne sont pas des vassaux des rois mais des hommes voulant échapper à un système freinant leur soif d’entreprendre. La conquête reste cependant réalisée au nom des couronnes. La Grande-Bretagne a tenté d’y assoir son hégémonie comme avec le rachat à la France du Québec en 1763.

Une des raisons de la révolte des treize colonies est la tentative de restreindre leur expansion territoriale. L’expansion vers l’ouest continue et s’accélère après l’indépendance avec deux textes : l’ordonnance mettant en place un quadrillage de l'espace et la Northwest ordinance plaçant le territoire sous un régime d’autogouvernement.

L’expansion des États-Unis se poursuit par la voie de la négociation commerciale mais aussi par la guerre. Le Texas pour sa part déclare son indépendance du Mexique avant de se rallier à l’Union en 1845.

Exemple
  • Louisiane achetée aux français en 1803, Alaska à la Russie en 1867

  • Guerre entre la Californie et le Nouveau-Mexique en 1848

3

La spécificité de la formation de la frontière Etats-Unis - Canada

Dans le contexte de la formation coloniale du territoire, la frontière États-Unis - Canada apparaît comme exceptionnelle car il s’agit de la première séparation politique ne découlant pas directement des systèmes impériaux.

La mise en place de la frontière montre la suprématie déjà affirmée des Etats-Unis sur leur voisin canadien, ces derniers voulaient une frontière plus au sud.

4

Les autres confettis d’empire

La France est donc éliminée de l’Amérique du nord. D’autres puissances coloniales y perdurent au XXème siècle telle la Hollande qui ne part du Surinam qu’en 1975.

Des intérêts européens cohabitent encore avec les états américains dans l’aire caraïbe et dans les Guyanes. Les quelques litiges frontaliers qui subsistent aujourd’hui se trouvent sur ces lignes d’interface directe entre le monde développé et le sud.

Exemple

La frontière entre le Brésil et la Guyane française mettent face à face l’Union-Européenne et le Mercosur

B

La fragilité d'États sans nation

1

L’application complexe de la doctrine de l’Uti possidetis en Amérique latine

La stabilité des frontières découlerait du principe affirmé lors des indépendances de ne pas remettre en cause la maillage antérieur. On pense souvent que les frontières latino-américaines sont le legs du découpage par les empires ibériques mais seules 30% reprennent des tracés antérieurs au XIXème siècle.

Ce décalage est lié à plusieurs facteurs:

  • Les limites coloniales étaient imbriquées : des limites de nature différente
    coexistaient sans se superposer

  • La hiérarchisation du découpage colonial fut loin d’être respectée

  • Les limites coloniales étaient rarement déterminées par le terrain, car la
    connaissance cartographique restait limitée

2

Intégrations et sécessions

À partir des indépendances, on voit apparaître des ensembles confédérés :

  • Les provinces unies d’Amérique centrale (Guatemala, El Salvador, Honduras,
    Nicaragua, Costa Rica)

  • La grande Colombie (Nouvelle Grenade et Venezuela)

  • La fédération péruvo-bolivienne

Les confédérations éclatèrent sous les rivalités des bourgeoisies créoles (blancs nés dans les colonies) qui avaient mené des luttes pour l’indépendance.

Les contours des Etats correspondent alors à une stabilisation des rapports de force économiques et politiques en cette première moitié du XIXème siècle. Les projets intégrationnistes font partie de l’identité latino-américaine.

Cette dynamique devait avoir des échos au Nord : sécession du Texas du Mexique puis ralliement aux Etats-Unis, victoire des Nordistes qui permet l’unité du pays.

3

Des constitutions entre héritages et innovation

Les indépendances furent toutes conquises au nom de la liberté et non de l’égalité: s’émanciper de la métropole permet aux descendants des colons de consolider leur position économique.

Au Sud les nations à construire seront issues du métissage. On pense que le fait de "blanchir la race" devait permettre l’égalité à terme de tous les citoyens. Le débat identitaire fut tranché de façon distincte lors des différents mouvements d’indépendance.

Les Indiens qui avaient eu dans la période coloniale un statut spécifique les protégeant ont souvent combattu aux côtés des forces loyalistes lors des révolutions.

Dans tous les cas, le sens de la nation est loin d’être acquis et se forgea autours du territoire dont la base était la frontière. Ces dernières ont depuis un rôle clé dans l’activation et la réactivation des nationalismes américains.

C

L'impact de la logique pionnière sur les tracés politiques

1

La quête de l’espace

Un faible nombre de colons s’empara d’un espace immense et assez peu peuplé : 20 millions de personnes sur 22 millions de km2 en Amérique latine, sans compter les terres non explorées aux Etats-Unis.

L’enjeu était donc l’appropriation de cet espace que l’on se représentait sans le connaître comme doté de richesses inouïes (el dorado). La ruée vers l’or est concomitante à l’occupation des grandes plaines, rocheuses et Californie.

Il faut penser la notion de frontière en ayant à l’esprit l'idée de l'époque où l’on pensait l’espace comme infini avec une double richesse : la terre (propriété foncière) et ses ressources (minières, forestières...). Les seules limites à l’occupation et la mise en valeur étaient celles que les colons se donnaient, dans l’esprit pionnier.

2

Conquêtes agricoles: la quête de la terre

La mise en valeur fut d’abord agricole avec une agriculture extensive et de façon différente. Aux États-Unis la terre est offerte à qui veut s’installer pour l’exploiter (Homestead act de 1862), Pour financer les transcontinentaux, l’État fédéral donne les terres attenantes aux lignes pour les lotir.

On pense que le lotissement des terres pourra mettre fin au "problème indien". La conquête du Far-West se pense sur le mode de la liberté mais ce dernier est en fait contraint : c’est le fil barbelé qui permet l’élevage et le repoussement des indiens des plaines.

En Amérique latine la situation diffère : les propriétés furent distribuées par les rois puis transformées en grandes haciendas mais toutes ont un propriétaire. On observe de grandes inégalités dans cette répartition des terres.

3

Un espace «ouvert»: une représentation qui perdure

L’idée d’un espace ouvert perdure dans les Amériques. La notion de front pionnier également en Arctique ou en Amazonie avec des conséquences sur le fonctionnement des frontières: les colons brésiliens traversent le Paraná et vont défricher la forêt côté paraguayen selon les mêmes modalités.

L’ouverture du front pionnier consolide l’espace national mais modifie parfois le
fonctionnement transfrontalier ("Brésiguayens" fermiers illégaux brésiliens cultivant le soja transgénique à la frontière)

II

Des conflits durables et variés

On peut noter le faible nombre de conflits internationaux sur ce continent. On attribue cette stabilité au peu de variations de la carte politique au XXème siècle mais le report des grandes lignes de fracture (Guerre Froide, terrorisme) entretient des conflits et justifie un armement important.

A

Des conflits de proximité qui perdurent

1

Principes de découpage simples, démarcations complexes

On a tracé ces frontières dans des espaces peu occupés à partir de métropoles lointaines. Les supports naturels ont beaucoup servi pour ce dessin.

Dans certaines zones, les frontières de droit ont mis longtemps avant de devenir des frontières de fait. Au Brésil notamment, la notion d’occupation stratégique fut présente dès l’époque coloniale.

Aux États-Unis c’est la géométrie qui décide souvent du territoire (parallèles et méridiens) moins facteur de tensions géopolitiques.

2

Accès convoité aux ressources

La découverte ultérieure de certaines ressources a par la suite remis en cause certaines frontières: la découverte de richesse du sous-sol et du potentiel minier de l’Atacama (sur versant Ouest de la Cordillère des Andes) est le point de départ de son peuplement et du conflit qui opposa le Chili à la Bolivie et au Pérou entre 1879 et 1883 (guerre du Pacifique). L’issue favorable au Chili priva définitivement la Bolivie d’un accès à la mer.

La seconde guerre dans le Chaco entre Paraguay et Bolivie est due au désir de posséder les nappes pétrolières (entre 1928 et 1935)

L’eau rentre aujourd’hui dans les ressources stratégiques convoitées. Certains arrivent à gérer le partage : la triple frontière entre le Brésil, le Paraguay et l'Argentine est exemplaire pour la cogestion des chutes d’Itaipu. Une zone franche commerciale binationale s’y est développée mais est très surveillée par les États-Unis (zone de non- droit).

Exemple

L’Equateur

  • Une guerre éclata en 1941 avec le Pérou lorsqu’il s’agit de préciser le bornage car il y a avait un enjeu pétrolier

  • S’ensuivit une multiplication des foyers de colonisation le long de ce tracé (enrôlement forcé de jeunes indigènes pour travailler) mais la démarcation restait inachevée sur 80km.

  • La découverte de la source de la rivière relance le débat sur un tracé naturel de la ligne et conduit à une réouverture des hostilités en 1995. Un accord définitif fut décidé et le bornage effectué en 1999.

3

Des résolutions de conflit longues et complexes

Le nombre de conflits est relativement limité mais ils mettent longtemps à être résolus.

La Bolivie n’accepte pas la perte de son littoral, entretient des forces navales sur des lacs et n’a pas de relations diplomatiques avec le Chili.

Ces difficultés à sortir des crises générées par les problèmes de frontières ont amené une forme originale de résolution de conflit : l’arbitrage par une tierce puissance. L’originalité est que ce tiers peut-être de nature très différente : un voisin, un pays Européen, les États-Unis ou le pape.

Exemple

Le pape a été médiateur entre Chili et Argentine à la fin des années 1970 quand ces 2 pays chrétiens étaient au bord de l’affrontement autour du canal de Beagle en Patagonie.

B

Des conflits régionaux limités

1

Quelques guerres multipartites

Ces guerres opposent souvent les 2 parties entre-elles. Rares sont les cas ou un tiers s’y engage (guerre du Pacifique, 1ère guerre du Chaco avec Brésil, Argentine et Uruguay contre Paraguay).

En Amérique centrale, la «poudrière» des années 1980 n’est pas un conflit généralisé mais une juxtaposition de conflits bilatéraux. Cette zone est perçue durablement comme instable d’un point de vue géopolitique.

2

Des pôles d’influence en renégociation

On note un morcellement important de l’Amérique latine. Les géants que sont le Brésil ou les États-Unis apparaissent susceptibles d’y exercer une influence. Lula dès le sommet de l’OMC à Cancún en 2003 veut prendre le leadership continental et faire entendre la voix des agriculteurs du Sud.

Les conflits territoriaux récents n’ont pas concerné les grands pays dont les contours sont stables. Dans les 2 hémisphères on constate une activité militaire importante aux frontières qui montrent qu’elles restent sources d’enjeux.

Exemple

Ceinture radar de l’Arctique canadien, installation militaires aux Etats-Unis près de la frontière mexicaine, militarisation au Mexique et au Guatemala, multiplication des bases américaines autour du Brésil...

C

L'impact d'un monde globalisé : drogue et terrorisme

La lutte contre le terrorisme vient relayer la lutte contre la drogue comme prétexte d’intervention des États-Unis chez leurs voisins latins.

Ces derniers sont très sensibles à la gestion des zones frontalières considérées comme sensibles car elles sont potentiellement des espaces de non-droit (frontière entre Colombie et Venezuela) et elles constituent des marqueurs d’influence et méritent donc pour certaines d’être renforcées. La présence militaire américaine est mouvante mais jamais en régression.

Exemple

Les États-Unis étendent leur réseau de bases militaires autour du Brésil grâce à des États partenaires comme le Paraguay et contrebalance les prétentions brésiliennes de leadership continental.

III

Des espaces transfrontaliers originaux

A

Des frontières rarement imperméables

1

Des lignes longtemps ouvertes

Le caractère perméable est du aux conditions du tracé: longtemps mal contrôlées sauf aux points stratégiques. Ces zones frontalières ont souvent constitué des zones refuges pour les indigènes.

La situation démographique explique que les autorités aient fermé les yeux sur un certain nombre de flux au nom de la nécessité économique.

Exemple

La main d’œuvre bolivienne extrait les nitrates chiliens au tournant des XIX et XXème siècles.

2

Crispations récentes mais temporaires

Ainsi parler d’ouverture aujourd’hui au nom de l’intégration continentale est paradoxal. Il est néanmoins indéniable que les frontières américaines sont loin d’être faciles à franchir aujourd’hui.

Cette situation est récente: on avait mis en place une fermeture officielle sur laquelle l’on tente de revenir. Après la crise des années 1930, l’Etat s’affirme économiquement et politiquement, le nationalisme ferme les frontières. Cela se débloque avec le retour des démocraties.

L’intégration contemporaine n’a pas toujours les effets attendus (multiplication des normes entrave la libre-circulation).

3

La multiplication des politiques transfrontalières contemporaines

Les politiques promouvant les coopérations transfrontalières se sont développées rapidement : mobilisation des acteurs publics et privés à toutes les échelles («comités de frontières», lobbyings associatifs).

On a également vu l’émergence d’instances de coopération de niveau continental pour appuyer et fédérer ces efforts transfrontaliers.

Exemple

L’IIRSA structure l’effort de construction des infrastructures de liaison continentale de l’Amérique latine

B

Des coopérations exemplaires

1

L’énergie et Itaipu

Le barrage construit sur les chutes d’Iguazu est une des plus anciennes coopérations transfrontalières.

Elle repose sur un coup de force initial : le Brésil prend possession des chutes. Mais un accord est trouvé ensuite entre généraux brésiliens et paraguayens qui signent le traité d’Itaipu en 1973. Puis un accord tripartite fut signé avec l’Argentine en 1979.

La production d’énergie est aujourd’hui partagée entre les 3 pays qui en bénéficient tous.

2

Les «corridors biocéaniques»

Ils constituent un faisceau de projets d’infrastructures terrestres pour relier les façades Atlantiques et Pacifiques. Des itinéraires routiers et ferroviaires ont été sélectionnés pour assurer des liaisons continentales.

Des coopérations frontalières se font pour assurer des tronçons à ce corridor.

3

Déconvenues sur la frontière États-Unis-Canada?

On remarque un certain nombre de blocages notamment sur les frontières États-Unis-Canada. Les villes construites à cheval sont remises en cause depuis 2001, l’obligation de détenir un passeport pour les Canadiens rentrant aux Etats-Unis a été remise en place depuis 2005, le temps de passage de la frontière est passé de 2 minutes à 10-15 heure pour un camion depuis 2001...

À l’heure de la globalisation, les frontières sont loin d’avoir perdu leurs fonctions même aux Amériques ou l’intégration est développée et la politique d’ouverture des frontières réelles.

La circulation des capitaux est importante, investissements nord-américains et poids des États-Unis dans la balance commerciale des pays, la circulation des marchandises est aidée par le cadre normatif issu des processus d’intégration, les mobilités des personnes restant elles très encadrées.

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