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Chapitre 14 :
Le Mexique et les États-Unis

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Le Mexique et les États-Unis
Introduction

En 1981 Joel Garreau dans Les Nations de l’Amérique du Nord évoque la notion controversée de Mexamerica. Cette «nation» transculturelle regrouperait les populations autours du Rio Bravo unies par des liens linguistiques, économiques ou culturels.

De manière paradoxal c’est une frontière particulièrement surveillée qui sert de colonne vertébrale à la la Mexamerica, ensemble composite de 50 millions de personnes et où au Nord on compte Los Angeles, San Diego, Albuquerque et au sud Monterrey, Ciudad Juárez et Tijuana.

Un mur, la Barda, est chargé d’empêcher le passage de migrants clandestins. Elle est l’expression de ces relations à la fois conflictuelles et complémentaires qu’entretiennent les pays d’Amérique latine avec les États-Unis.

Chronologie

  • 1819 : Fixation de la frontière entre l’Espagne et les États-Unis (traité Onís-Adams)
  • 1836 : Le Texas déclare son indépendance
  • 1848 : Découverte de mines d’or dans la région de Los Angeles. Le Mexique est envahi par l’armée nord-américaine et perd la Californie et le Nouveau-Mexique
  • 1853 : Vente forcée du territoire de la Mesilla
  • 1916 : En pleine révolution mexicaine, Pancho Villa attaque la banque de Colombus (Nouveau-Mexique). En représailles, l’armée nord-américaine pénètre au Mexique, sous la direction du général Pershing.
  • 1944 : Traité de partage des eaux du Rio Colorado
  • 1965 : Grève des ouvriers agricoles mexicains chargés des vendanges à Delano (Californie). 1ère unité de production maquiladora à Mexicali.
  • 1994 : Entrée en vigueur de l’Alena
  • 2005 : Élection à Los Angeles du démocrate Antonio Villaraigosa, 1er maire d’origine hispanique depuis 1872.
  • 2006 : Loi de Secure Fence Act pour renforcer la surveillance de la frontière notamment avec la construction d’une barrière physique entre les États-Unis et le Mexique.
I

Naissance d'une frontière

La forte présence des populations hispaniques dans le sud-ouest des EU remonte à l’époque coloniale quand la Nouvelle-Espagne s’étendait loin vers le Nord, dans des marges rarement explorées.

Il a même existé une frontière russo-mexicaine jusqu’au rachat américain de l’Alaska en 1867.

La Mexamerique résulte donc de deux expansionnismes, celui des Espagnols vers le Nord et celui des Nord-Américains vers l’Ouest.

A

Les espagnols et la conquête du Nord

1

Terres du vide

Le Rio Bravo n’est pas une frontière naturelle car il s’inscrit dans un ensemble géographique homogène sur le plan structural et morphologique: zones arides, désertiques.

Les deux côtés de la frontière ont donc dès l’origine connu les même influences.

2

L’attrait de l’argent

En 1521, la chute de Tenochtitlán capitale aztèque a marqué le début d’une lente avancée espagnole vers le Nord du continent. Les conquérants se sont emparés de territoires immenses. La découverte de mines d’argent a justifié l’envoi de dizaines de milliers d’Indiens du sud au nord.

L’élevage extensif et l’extraction du minerai ont bouleversé les paysages traditionnels, provoquant déforestation et favorisant l’extension du désert. Des villes nouvelles comme Zacatecas en 1746 sont bâties autour des puits les plus productifs.

Malheureusement pour l’Espagne, ils n’ont pas trouvé tant de richesses dans l’Ouest américain ce qui a limité leur élan colonisateur.

Le Sud-ouest des États-Unis et notamment la Californie gardent la marque de ce long passage de l’Espagne sur le territoire: San Diego, San Francisco...

3

Des territoires mal contrôlés

L’Espagne n’a jamais su contrôler ces vastes territoires peuplés d’indiens hostiles: villes déplacées comme Sinaloa.

Jusqu’à la fin du XVIII ème siècle, forts, missions, villages de colonisation subissent les assauts répétés de tribus hostiles qui refusaient de se laisser soumettre.

B

Les nord-américains et la conquête de l'Ouest

1

La première frontière

Au début du XIXème siècle, les Espagnols puis les Mexicains durent affronter une nouvelle situation géopolitique: le nord abandonné de la Nouvelle-Espagne était devenu l’ouest convoité des États-Unis. Le Mexique n’était pas en mesure de lutter.

Les limites officielles entre les 2 pays avaient été fixées dès 1819 par le traité Onís-Adams, ratifié par l’Espagne en 1820 et les États-Unis en 1821, et par le Mexique indépendant en 1828.

2

Le Mexique perd le Nord

La jeune république nord-américaine a su profiter des troubles politiques divisant le Mexique et l’empêchant de s’occuper de ses provinces septentrionales.

En 1836, les colons anglophones du Texas proclament leur indépendance. La lutte connait de nombreux faits d’armes, comme la bataille d’El Alamo. Le Texas se rattache aux États-Unis en 1845.

En Janvier 1947, les États-Unis s’emparent de Los Angeles, et proclament l’indépendance de la Californie.

Le Traité de Guadalupe impose en 1948 la perte de l’immense Nouveau-Mexique et de la Californie. En moins de 20 ans, le Mexique a perdu 2M de km2 soit la moitié de son territoire.

En 1853, les États-Unis forcent le gouvernement mexicain à lui vendre la région de la Mesilla pour rectifier à son profit le tracé de frontière. Le dernier changement s’est effectué en 1970 sur le Rio Bravo pour en finir avec tous les contentieux.

C

Les paradoxes de la frontière

1

Une frontière sous haute surveillance

Ces pertes territoriales ont durablement affecté l’honneur national mexicain. Cela d’autant plus que sur plusieurs centaines de kilomètres la limite territoriale est matérialisée par une immense palissade hérissée de fils de fer barbelés, la barda.

Plus qu’une frontière, elle divise le continent en un Nord prospère et un Sud souvent misérable. Les points de passage sont rares et bien gardés.

Mexicali et Calexico ne sont reliées que par 2 portes : l’une pour les personnes l’autre pour les marchandises ce qui explique le phénomène des wet-back (latinos qui franchissent la frontière à la nage).

La Border patrol malgré les moyens mis en œuvre ne peut contenir le flot de clandestins. Elle arrête entre 1,2 et 1,6 millions de personnes mais on estime que 500 000 clandestins passent entre les mailles. Passés de l’autre côté ils doivent alors traverser le désert. 3000 sont morts de soif et d’épuisement entre 1994 et 2004.

De nombreuses initiatives sont prises à l’instar de la BSI (Border Safety Initiative) avec le gouvernement mexicain en 1998 afin de coopérer pour enrayer le phénomène.

Cette politique de renforcement suite au 11 septembre est matérialisée en octobre 2006 par la décision de l’administration Bush de construire un mur le long de ce que les États-Unis considèrent à présent comme une ligne de front. Ce mur disposé aux endroits stratégiques sera de 1150 km. L’armée a été appelée en renfort et de nombreux États prennent également des dispositions: au Kentucky et au Tennessee de nouvelles lois interdisent de louer des appartements s’ils ne disposent d’un visa en règle.

En 2010, Obama développe un plan pour renforcer la sécurité de la frontière et la Californie envoie un contingentement de soldats pour appuyer la mission des gardes frontières.

2

Une grande zone de flux et d’échanges

Ces contrôles n’empêchent pas la frontière entre Mexique et États-Unis d’être l’une des plus dynamiques du monde car les disparités économiques favorisent les flux et les échanges.

Les villes mexicaines ont peu de rapports entre-elles alors qu’elles entretiennent des relations suivies avec leurs voisines des États-Unis. Les flux de marchandises, de capitaux, de personnes se font donc selon un axe nord-sud.

La densité du trafic dans les points de passage contrôlés montre l’interpénétration des économies situées de part et d’autre de la frontière. La concentration des flux est particulièrement forte puisque les 4 principaux postes comptent pour 90% du total des entrées de camions du Texas, et environ 40% du total des entrées des véhicules non commerciaux et des piétons des États-Unis. Ces flux de piétons sont pour l’extrême majorité sud-nord.

II

Une région transfrontalière et multiculturelle : la Mexamerica

À l’heure de la mondialisation et du multiculturalisme, la frontière Mexique et États-Unis peut apparaître comme une sorte de laboratoire où se combinent les effets de la division internationale et les apports du métissage culturel particulièrement dynamique à l’échelle régionale, véritable syncrétisme d’American Way Of Life et de Mexicanidad.

A

Des liens anciens et souvent ambigus

1

La mise en valeur agricole du désert

La 1ère étape de ce processus date de la fin du XIXème siècle quand les compagnies nord-américaines s’intéressent au potentiel agricole des terres situées de part et d’autre de la frontière. Mais la plus grande partie appartient à un grand entrepreneur mexicain, Andrade, qui avait obtenu du gouvernement une concession.

Il s’agit non seulement de coloniser les terres vierges mais aussi d’affirmer la présence mexicaine. En 1897, Andrade céda 80 000 Ha à la California Development Company qui par le biais d’une entreprise mexicaine Sociedad de Irrigación y de Terrenos de la Baja California déposés à Mexico permettaient aux actionnaires nord-américains d’agir sans obstacles juridiques au Mexique.

La révolution mexicaine allait cependant mettre un terme à cette situation particulière. En 1937 des paysans sans terres s’emparent de terrains appartenant à la Colombia River Land avec le soutien du président Cárdenas. Rapidement une partie des terres appartenant à la filiale mexicaine est redistribuée aux paysans organisés en ejidos.

En 1946, le gouvernement rachète la totalité des actions de la Colombia et devient le principal acteur du développement agricole de la vallée.

Cette décision très politique n’empêche pas les grandes compagnies nord-américaines de continuer à utiliser la main d’œuvre bon marché du voisin. En 1942, les braceros sont recrutés pour les vendanges et participent à la cueillette pour compenser le départ sur le front de soldats.

5 millions d’individus participent à ce programme et contribuent au succès de l’Ouest des États-Unis. Le système est aboli en 1964 pour limiter l’implantation de latinos aux États-Unis.

2

Tourisme, loisir et délinquance

Le tourisme dit «transfrontalier» est l’un des éléments moteurs du système économique mexaméricain. La moitié des touristes au Mexique sont des Nord- Américains faisant des courts-séjours pour acheter alcool ou cigarettes dans les centres commerciaux de Tijuana, Mexicali ou Ciudad Juarez. En 2010, on recense 51 millions d’ «excursionnistes frontaliers».

Des activités moins avouables ont également lieu : salles de jeu, prostitution (dès 1970 à Tijuana), prolifération de boîtes de nuit et de bars durant la prohibition, et depuis 20 ans essor du trafic de drogue.

Au Mexique la frontière nord est touchée car c’est une zone de transit vers les États-Unis. 4 des 6 grands cartels sont basés dans des États frontaliers : Ciudad Juárez, Matamoros, Hermosillo et Tijuana. Des liens entre gangs sont tissés de part et d’autre de la frontière.

B

Le rôle moteur des maquiladoras

C’est néanmoins l’industrie maquiladora qui a le plus contribué au développement économique des régions situées de part et d’autre de la frontière. De petits centres urbains sont devenus de vraies métropoles dont l’activité principale repose sur l’assemblage de pièces importées des États-Unis.

1

L’interdépendance des économies

Pour les dirigeants mexicains, ces implantations favorisaient le développement d’un espace périphérique et marginalisé, frappé par la fin du programme Bracero.

Dès 1961, le gouvernement lançait un «programme national frontalier» destiné à limiter l’importation de produits industriels consommés dans la zone frontalière en encourageant la production locale.

En 1966, un «plan d’industrialisation de la frontière Nord du pays» favorise l’implantation d’entreprises qui délocalisent : fin des droits de douane, pas d’impôts... Cet espace douanier et fiscal est cependant à géométrie variable.

Quelques entrepreneurs mexicains ont joué un rôle clé dans cette évolution de
l’industrie nationale, à une époque où le parti révolutionnaire institutionnel est au pouvoir, comme Rodolfo Nelson Barbara qui fonde la première unité de ce genre à Mexicali en 1965. Depuis le groupe Nelson a étendu sa gamme d’activités.

La répartition des tâches entre les deux pays s’est concrétisée par la construction d’usines jumelles (twin plants) de part et d’autre de la limite : au nord un établissement d’encadrement et de gestion, au sud l’usine d’assemblage aux fonctions productives centrées sur le travail manuel. On peut citer Tijuana-San Diego, Matamoros-Brownsville, Ciudad Juárez-El Paso, Mexicali-Calexico, Nuevo Laredo- Laredo, Nogales-Nogales...

Cette organisation est dissymétrique, la ville mexicaine est toujours bien plus peuplée que son homologue américaine.

La fin de l’obligation d’implanter dans les zones frontières a diffusé ce modèle aux États du Sud mais ne remet pas en cause l’hégémonie des villes frontalières. En 2006, les États du Nord concentrent encore l’essentiel de l’activité : 75% des investissements et du personnel employé. La capitale de l’industrie maquiladora reste Ciudad Juárez.

Après avoir laissé l’initiative au privé, les pouvoirs publics veulent jouer un rôle dans la création et l’administration de zones franches. Dès 1982, le gouvernement de l’État de Mexico soutenu par le Banco Mexicano Somex a créé un organisme parapublic destiné à favoriser la création de parcs industriels autours de la capitale régionale Toluca : le Fidepar.

Les 14 zones d’activités créées accueillent des industries traditionnelles mais aussi des maquiladoras qui exportent la majorité de leur production (26 établissements en 2006).

2

Problèmes de croissance et coopérations transfrontalières

De plus des mesures visant à contrôler la pollution sont mises en place conjointement par les États-Unis et le Mexique.

De manière paradoxale, la croissance du secteur manufacturier et l’augmentation de la population menacent le dynamisme économique des États situés de part et d’autre de la frontière.

Au Mexique les infrastructures de transport sont saturées, les salaires de base plus élevés que dans le reste du pays. Cette situation freine l’installation d’investisseurs étrangers toujours en quête d’avantages compétitifs qui se tournent de plus en plus vers la Chine.

De plus, dans cette zone désertique, l’eau est un bien de plus en plus rare et disputée entre agriculteurs, citadins et industriels.

C

L'accroissement des flux migratoires

1

Mexique : l’attrait du Nord

Depuis les années 1960, le développement du secteur manufacturier a favorisé l’émergence de nouveaux flux migratoires, provoquant la croissance incontrôlée des centres urbains situés sur la frontière internationale.

La population est passée de 2,5 millions en 1950 à 20 millions en 2010.

2

El Otro Lado

De l’autre côté de la frontière, la pression démographique devient elle aussi de plus en plus forte avec l’arrivée d’Américains du Nord attirés par la Sun Belt et de migrants du sud venant légalement ou non.

Les États du sud-ouest ont une croissance plus rapide et le poids des hispaniques se renforce pour atteindre presque 40% en Californie. Les Mexicains y représentent 80% des latinos.

On les retrouve dans les villes où ils s’entassent parfois dans des ghettos et finissent par représenter la majorité de la population urbaine: cas de Santa Ana ou de l’East Los Angeles (97% d’hispaniques).

Le rôle des Chicanos reste cependant très ambigu. Pauvres pour les États-Unis, riches pour les Mexicains. Les transferts bancaires atteignent en 2007 une somme de 24 milliards de dollars et sont donc essentiels.

Cependant en 2008 la crise a touché des secteurs dans lesquels ces migrants exerçaient (bâtiment). Les remises chutent alors (-12% en Aout 2008 par rapport à Aout 2007). Ce retournement a aussi touché les pays centraméricains où plus de 4 millions de familles dépendent de ces remesas : en 2007, les envois de fonds des États-Unis ont représenté 2,5 milliards de dollars soit 25% du PIB.

3

Une culture mexaméricaine

Aux États-Unis, les Mexicains ont longtemps souffert d’un complexe d’infériorité, numérique, économique et culturel. D'où le mouvement de grève lancé en septembre 1965 par le leader syndical César Chávez, pour que les chicanos prennent conscience de leur force et de leur identité: la récolte de raisin est paralysée pendant 5 ans.

La plus grande victoire politique du mouvement chicano date de 1969 quand le parti de Rudolfo Gonzalez remporte les élections de Crystal City au Colorado.

Les immigrants mexicains sont défendus aujourd’hui par des organisations comme la National Council of la Raza.

Depuis ces temps héroïques, la communauté hispanophone des États-Unis a acquis un nouveau statut. Devenue la principale minorité ethnique du pays, elle a créé sa propre culture, mélange d’American way of life et de traditions mexicaines. Les réalisateurs mexicains ont désormais une large place à hollywood, Salma Hayek est nominée à l’Oscar de la meilleure actrice pour son interprétation de Frida Kahlo.

C’est pour attirer les voix de ces électeurs que Bush propose aux travailleurs illégaux un titre de séjour temporaire pour faciliter leur intégration.

Villaraigosa est en 2005 le 1er maire hispanique de Los Angeles depuis 1872!

La présence aux États-Unis de plus de 30 millions d’expatriés dont 20 en âge de voter pose problème au Mexique qui ne peut exclure du débat national cette immense réserve de voix.

Exemple

Mexicali, capitale d’État et ville frontière

La croissance démographique spectaculaire de Mexicali est liée directement à
l’essor des maquiladoras.

Cependant comme toutes les villes de la zone frontière Mexicali a grandi trop
vite et de manière désordonnée: paysages urbains chaotiques, services urbains
déficients.

Les parcs industriels fonctionnent comme de vraies enclaves qui fragmentent le
tissu urbain de la capitale et accentuent les discontinuités territoriales.

L’orientation manufacturière a favorisé l’émergence d’un secteur universitaire
spécialisé dans la technologie et le commerce. .

Depuis 2001, la cris du secteur et les incertitudes quant à la conjoncture
internationale ont réduit le nombre de ses entreprises (130 en 2006) et fait chuter le nombre de ses employés (50 000) mais la capitale de l’État de Basse- Californie continue de vivre au rythme des industries d'assemblage tournées vers le marché nord-américain.

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