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Chapitre 16 :
Inégalités, pauvreté et démocratie en Amérique Latine

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Inégalités, pauvreté et démocratie en Amérique Latine
Introduction

Les démocraties sont de retour depuis une trentaine d’années après les régimes dictatoriaux. Elles s’articulent en ce début du XXème siècle et après l’illusion néo-libérale des années 1990 par une plus grande présence de l’État et une embellie économique.

Ils aboutissent à une réduction de la pauvreté. Selon le Panorama social Amérique latine 2011 de la CEPAL, le nombre de "pauvres" est de 175 millions contre plus de 220 millions à la fin du millénaire. Les 2/3 des pauvres vivent en ville. Les gouvernements se sont attaqués au problème depuis la fin des années 1990, ils multiplient les politiques sociales.

Le continent reste cependant la région du monde où les richesses sont le plus concentrées, ce qui complique les relations sociales. Or, les systèmes démocratiques sont un cadre de gestion et d’éclosion des mouvements sociaux et d’actions collectives, aussi nombreux qu’originaux.

Chronologie

  • 1900 : L’Amérique latine regroupe 63 millions d’habitants
  • 1950 : L’Amérique latine regroupe 167 millions d’habitants
  • 1959 : Début de l’expérience cubaine
  • 1960 : Affirmation de la transition démographique dans la plupart des pays latino-américains, début de la planification familiale dans les populations défavorisées.
  • 1975 : L'Amérique latine compte 325 millions d’habitants.
  • 1984 : Création au sud du Brésil du mouvement des paysans et travailleurs sans terre
  • 2000 : L’Amérique latine regroupe 523M de personnes
  • 2000 : Après une mobilisation sociale massive, retrait de l’entreprise canadienne Bechtel chargée de privatiser la gestion de l’eau potable à Cochabamba (Bolivie)
  • 2001: Déclaration de Machu Picchu pour la démocratie, les droits des peuples indigènes et la lutte contre la pauvreté.
  • 2002 : En Argentine, suite à la débâcle économique de fin 200, innovations sociales (troc, reprise d’entreprises) et instauration des programmes de transferts publics
  • 2003 : Lancement au Brésil des programmes «Bolsa familia» et «faim zéro»
  • 2004 : Approbation en Uruguay d’une réforme constiutionnelle qui définit l’eau comme un bien public, la population ayant la garantie d’être partie prenante en matière de gestion des ressources hydrauliques du pays
  • 2008: En Equateur, approbation dans la nouvelle constitution de l’article 13 qui garantit la souveraineté et la sécurité alimentaires
  • 2010 : La population latino-américaine atteint 590 millions de personnes
  • 2011 : La pauvreté touche 30% de la population latino-américaine totale contre 48% en 1990
I

Dimensions démographiques et disparités sociales

A

Une Amérique latine plurielle

Le métissage est tout relatif tant les groupes ethniques ne se mêlent pas, rétifs à des mélanges difficiles et mal acceptés. Il est un mythe, la juxtaposition socio-culturelle reste avant tout la règle.

Ces mosaïques sociales sont à croiser avec les évolutions démographiques qui révèlent d’autres disparités et la persistance d’inégalités.

B

Près de 600 millions d'habitants

Avec 590 millions d’habitants, l’Amérique latine regroupe 8,5% de la population mondiale. La population a été multipliée par 9 depuis le début du XXème siècle, ce qui explique l’explosion urbaine du XXème (80% d’urbains).

Le Brésil (195 millions) et le Mexique (115 millions) rassemblent plus de la moitié du continent.

La répartition de populations et des densités est inégale. En fait, l’Amérique latine accueille un nombre limité d’habitants relativement à son étendue géographique ce qui donne une densité moyenne assez faible : 29 hab/km2 contre une moyenne mondiale de 51.

Ces répartitions spatiales très hétérogènes ne sont pas significatives pour expliquer inégalités et pauvreté, même si la concentration urbaine va de pair avec le manque de services. Il faut les mettre en parallèle avec l’évolution de la population et des classes d’âge.

C

Défauts d'égalité face aux comportements démographiques

• On note la remarquable baisse des taux de mortalité, suivie par une diminution sensible des taux de fécondité donc de natalité.Des pays comme l’Uruguay, Argentine, Cuba, Chili ou Costa Rica sont en fin de transition démographique.
• On note un vieillissement de la population: 40M de plus de 65 ans sur le continent.
• Les taux de mortalité tournent autour de 20/1000. Le nombre d’enfants par femme est de 2,3 (plus de 3,5 en Haiti, Bolivie et Guatemala). La part des moins de 15 ans est passée
de 42% en 1965 à moins de 30% aujourd’hui.
• La mortalité infantile est basse à Cuba, au Chili et au Costa Rica mais reste élevé dans
certains pays comme Haiti: presque 50/1000. La mortalité maternelle peut être forte.
• L’enrayement des taux de mortalité est lié à l’éducation des femmes, elles ont un effet direct sur la fécondité. Les programmes de planification familiale ont eu un effet. Les populations pauvres adoptent un comportement similaire qui montre l’échec du modèle
économique et la détérioration du niveau de vie.
• L’espérance de vie à la naissance est de 74 ans au milieu des années 2000. Les
situations diffèrent selon les pays. Les latino-américains ne sont donc pas égaux du point
de vue des évolutions démographiques.
• En synthèse, ces données sociales et ces indicateurs socio-démographiques révèlent
des disparités importantes et des inégalités en termes de conditions de vie, ce qui se traduit aussi par des demandes en services (éducation, santé, transport, culture, etc...).

II

Emploi, reprise économique et pauvreté

La fragilisation du marché du travail depuis les années 1970 a nourri le secteur informel. Elle a accentué les différences de revenus et l’exclusion sociale. La croissance soutenue 2003-2008 n’a pas supprimé la pauvreté même si le phénomène est enrayé.

A

Le marché de l'empli : entre secteur informel et baisse du chômage

Les réformes structurelles des 1980 et 1990 s’accompagnent par une flexibilisation des politiques de l’emploi, entraînant une précarisation des conditions de travail et une "informalisation" de l’emploi.

Les conséquences sociales sont terribles car la protection sociale est moindre voire inexistante surtout en période de rigueur.

Dès lors la combinaison création d’emplois dans les services et diminution du nombre d’emplois dans l’industrie a tertiarisé les économies. Comme le montrent Klein et Tokman experts de la CEPAL, cela n’est ni gage de modernité ni de développement, mais de détérioration de la qualité de l’emploi. Leur analyse de 2005 montre que 9/10 créés dans les années 1990 le furent dans les services mais à 70% dans des services à faible productivité, principalement dans l’informel.

L'économie informelle et la précarité se conjuguent et concernent des situations encore plus difficiles comme les trafics. Le manque de respect des droits basiques des travailleurs, l’absence de couverture sociale et de contrat de travail, ou la conclusion de "contrats atypiques" étaient et restent fréquents. Les écarts de salaires entre le formel et l’informel se sont encore agrandis.

Depuis les années 1990, la situation s’est sensiblement inversée. La croissance de 2003-2008 a permis à l’État de revendiquer à nouveau sa capacité redistributive. Cette croissance absorbe une main d’œuvre recherchant la stabilité. Le chômage est de 7,5% en 2008 contre 10,5% en 2000. La protection des travailleurs et les conditions d’emploi se sont améliorées même si la situation des classes aisées progressent plus vite que celle des classes pauvres.

Alors même que la pauvreté a baissé, l’Amérique latine se distingue toujours des autres par le manque d’équité en matière de redistribution des richesses.

B

Diminution et prégnance de la pauvreté, concentration récurrente des richesses

Le nombre de pauvres n’a cessé d’augmenter pour arriver à 220 millions en 2000, dont 50 millions d’indigents. La population rurale est davantage touchée en valeur absolue (2/3). Mais c’est dans les quartiers urbains défavorisés où les populations noires et indigènes sont surreprésentées, que les les situations précaires se multiplient.

La situation s’inverse dans les années 2000. Le taux de pauvreté ne concerne plus que 30% de personnes. Même les pays déshérités comme le Paraguay, le Nicaragua, et la Bolivie connaissent ce retournement de tendance. Seuls le Honduras et le Mexique voient leur pauvreté augmenter.

Cette amélioration est à attribuer aux dépenses sociales engagées par les gouvernements. Elle repose aussi sur l’augmentation des salaires. La diminution de la pauvreté est à relativiser car il n’existe pas encore de protection sociale. Les fossés se creusent encore entre les classes sociales.

La pauvreté structurelle et inter-générationnelle (chômage affectant 1/3 des jeunes) persiste, entretient le mal-développement comme aimait à dire René Dumont en 1981. Les inégalités sont prégnantes : 10% concentrent 45% des richesses.

C

Cependant, des écarts moindre entre riches et pauvres

Avec un indicateur de développement humain moyen de 0,72 en 2011 contre 0,68 en 2000, le continent se situe loin devant l’Afrique subsaharienne (0,46) et se rapproche de l’Europe centrale et orientale. Les plus développés sont le Chili (44ème) et l’Argentine (45) ayant un niveau de pays développé mais la Bolivie, Haiti ont des valeurs faibles.

L’IDH révèle à sa façon le resserrement des écarts de richesse entre populations aisées et populations déshéritées, soit une meilleure équité.

III

Une typologie possible des pays d'Amérique latine face aux inégalités

A

L'Amérique latine la moins inégalitaire

Dans le contexte latino-américain, un groupe favorisé de 4 pays se détache : représentant le sud, l’Argentine, et l’Uruguay accompagnent ici deux pays centraméricains, le Costa- Rica et le Panama.

Il y a prédominance de populations blanches, urbanisées et éduquées ce qui les distinguent du reste du continent.

Le revenu est plus fort : 13 000 de dollars par an et par habitant contre 10 700 dollars pour le reste du continent. La redistribution de la richesse y est aussi meilleure, tout comme les secteurs éducatifs et sanitaires malgré la crise des années 2000 notamment en Argentine.

Exemple

L’Uruguay, un pays plus égalitaire

L’État s’est transformé en État-providence, il emploie aujourd’hui un tiers de la population active.

Souvent avant-gardiste, l’État consulte par référendum, encourage
l’urbanisation et l’accompagne : 93% d’urbains, 98% d’alphabétisme.

La population est accompagnée : moins de 10% de la population est pauvre.

B

L'Amérique latine la plus inégalitaire

À l’opposé, un deuxième ensemble connaît une très forte polarisation. Malgré des IDH élevés en 2011, le Chili (0,805), le Mexique (0,770), le Venezuela, le Pérou, l’Equateur, le Brésil, et la Colombie connaissent de grandes différences de niveau de vie entre les catégories de population et entre les territoires.

Le PIB par habitant chilien de 14 000 dollars en 2009 cache une grande disparité entre l’élite de Santiago et les populations Mapuches du sud. Les écarts se creusent entre les campagnes et les zones urbaines informelles et les quartiers sécurisés

C

L'Amérique latine très pauvre

Les autres pays andins et méso-américains dessinent l’Amérique latine de la pauvreté, leurs populations plutôt indiennes mais aussi métissées, vivant majoritairement dans des conditions précaires, voire d’extrême pauvreté. Le Salvador voit ces populations marginalisées ce qui le classe au même rang que le Paraguay dont le PIB est inférieur à 5000 dollars contre 7000 au Salvador.

En Amérique latine, les inégalités socio-spatiales sont criantes, elles révèlent une corrélation assez nette entre origine ethnique et niveau de développement. Les taux de fécondité et de mortalité sont les plus forts dans les zones rurales d’origines indigènes. Les sans-terres, sans-emploi, se concentrent dans les familles misérables des quartiers informels, des zones rurales marginalisées, ou dans les communautés paysannes andines. Cela explique les migrations infra-nationales.

Si les raisons des inégalités sont en grande partie historiques, elles puisent également leur récurrence dans les récentes politiques macro-économiques d’orientation libérale qui ont davantage exposé les groupes sociaux fragiles et ont creusé le fossé social et les disparités entre les populations et ente les territoires. Le changement s’est produit au début dans les années 2000 avec la systématisation des politiques sociales.

IV

Les inégalités et la pauvreté au défi de la démocratie

Les droits de l’homme et les droits sociaux ont été bafoués au XXème siècle avec les régimes forts. En dehors de ces périodes, le respect est aléatoire du fait de la faiblesse des institutions.

Ainsi, sous des gouvernements populistes comme celui de Don Perón en Argentine dans les années 1940 et 1950 ou des systèmes révolutionnaires comme à Cuba, les États ont parfois essayer de remédier au profondes disparités qui affectent leurs populations.

Au début du XXème siècle, après 20 ans de politiques d’ajustement structurel sans garde-fou, la demande sociale est vive, portée par une citoyenneté revendicative, et créatrice de solutions intermédiaires.

On a des aspirations identitaires refoulées (mouvements indigènes), luttes sociales historiques comme le MST au Brésil, ou des urgences liées à la crise.

A

Action publique et tentatives de réduction des inégalités

Les années 1990 se marquent d’un néolibéralisme qui laisse souvent les populations en marge : l’économie informelle se développe, corollaire du sous-emploi, du chômage, et de la précarité.

Certains organismes tentent de financer des programmes sociaux. L’Union-Européenne avec l’Eurosocial 2005-2009 insiste sur la satisfaction des besoins de base e promouvant l'indicateur des NBI (Nécessités basiques insatisfaites). Des moyens financiers ont été alloués à des pays afin qu’ils luttent contre l’exclusion et qu’ils accroissent les structures éducatives, de santé et de logement social.

La décentralisation de la gestion publique a infléchi l’action des États centraux. Les moyens n’ont pas été transférés aux collectivités.

La grande soif de justice sociale s’est alors exprimée dans les votes protestataires qui ont porté au pouvoir depuis 1999, une série de gouvernements réputés comme plus tolérants.

Ces autorités ont été aidés par l’amélioration économique et l'augmentation du secteur primaire, ce qui a permis la rentrée de devises. Il en est aussi des aides sociales que le gouvernement Kirchner en Argentine finance grâce en partie aux taxes appliquées sur les exportations de matières premières : Jefes y jefas de hogares attribue une allocation aux chefs de famille sans emploi, en contrepartie d’un travail municipal. Le plan familias l’accompagne, et distribue une aide par famille aux enfants. Il existe aussi le Plan Alimentario Nacional qui réunit un ensemble de mesures de soutien à des potagers familiaux et à l’éducation par l’alimentation (programmes Prohuerta), à la production alimentaire par des familles défavorisées, à l’accès à l’alimentation.

Le programme global Faim Zéro réunit un ensemble de politiques sociales qui articule l’amélioration des revenus des petits producteurs et l’accroissement de l’offre de biens alimentaires, ainsi que la proposition de nourriture bon marché et des actions d’urgence.

Toujours dans la veine alimentaire et rurale, l’Équateur s’est doté en 2009, après modification de la Constitution, d’une loi nationale sur la souveraineté alimentaire. Des petites structures de production sont soutenues. Au Mexique, le programme Oportunidades a complété en 2005 les mesures Progresa des années 1990. Afin d’enrayer la pauvreté en milieu rural et de former les jeunes, il agit sur l’éducation, l’alimentation et la santé. En Uruguay, Tabaré Vazquez (2005-2010) a créé le Ministère du développement social et mis en place un programme d’urgence sociale. José Mujica au pouvoir actuellement continue cette politique.

Le gouvernement de Chavez s’enorgueillit dans le cadre de la révolution bolivarienne en cours, d’une politique redistributive mise en parallèle d’une chute du niveau de la pauvreté au Venezuela.

Ainsi, la préoccupation des autorités pour les populations à la marge des circuits économiques consiste en l’application de politiques de transferts de revenus conditionnés.

B

Action collective et innovations sociales

La parole citoyenne longtemps retenue est libérée et participe au processus de consolidation des pratiques démocratiques. Le symbole pourrait être la destitution en 1992 du président brésilien Fernando de Collor, condamné à 8 ans de suspension de droits civiques.

Le continent a atteint une certaine maturité politique. Deux grands ensembles de mouvements sociaux peuvent être distingués: les actions exprimant des revendications et la reconnaissance de droits, et celles manifestant des résistances et la défense d’intérêts.

C

Démocratie, croissance, inégalités

Les régimes démocratiques actuels souffrent du manque d’éthique des dirigeants, de la corruption, de mafias... Les constitutions sont souvent fragiles.

Les populations ne sont pas dupes et montrent leur exaspération. Les orientations socio- économiques ont modifié les structures sociales avec des ségrégations inédites selon les populations et le type d’activités.

Les classes moyennes prônent des États forts, de même que les fonctionnaires souvent mal payés. Seules les classes aisées et très aisées sont réellement connectées au reste du monde.

Le défi du XXIème siècle consiste bien dans le déroulement de politiques sociales efficaces et aux résultats identifiables. Le problème est que les Etats ne possèdent souvent pas d’institutions permanentes, indépendantes.

La coexistence de gouvernements progressistes idéologiques avec des processus d’intégration régionale peu consolidés mais préservés peut tendre vers une plus grande prise en compte du social. Les objectifs du développement du Millénaire combinent 3 champs d’intervention : l’éradication de la pauvreté extrême et de la faim (ODMI), le développement de l’enseignement primaire (ODM2) et la promotion de l’égalité des femmes (ODM3).

Les années 2000 ne visent pas à compenser les effets de la libéralisation mais à insérer les couches vulnérables, en contrepartie d’objectifs éducatifs, sanitaires et d’activité, corrélés aux ODM. Les dépenses publiques pour l’éducation et la santé ont été beaucoup augmentées, avec des résultats relativement probants, les taux de scolarisation étant parmi les plus élevés du monde (plus de 90%) même si le travail infantile perdure dans certains pays.

Ce sont plus des programmes pour contenter la population que d’émancipation sociale qui sont suivis. Le clientélisme politique n’est jamais loin. Le problème de fond du marché du travail incapable d’absorber la population reste non résolu.

De même la concentration des richesses et des revenus n’est pas bouleversée, et ce malgré l’embellie économique actuelle. C’est une «pauvreté paradoxale» comme le dit Klilsberg (2004), coincée entre conjoncturel et structurel, économique et politique. Elle est rattrapée par la dimension environnementale et l’accès aux ressources. Elle est de plus en plus associée à la notion d’insécurité : interdiction de la mendicité. Les inégalités ne sont pas prêt de disparaître.

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