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Chapitre 24 :
Géopolitique de l'Asie

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Géopolitique de l'Asie
Introduction

Lors de la conférence de Genève, où furent signé en 1954 les accords mettant fin à la première guerre d’Indochine (1946-1954), John Foster Dulles refuse de serrer la main à Zhou Enlai, premier ministre chinois. Le président Mao est vu comme un «barbare rouge» par les Occidentaux, et le président Nehru comme «immoral», «bavard» et aux «idées futiles et prétentieuses».

En 1968, Gunnar MYRDAL, expert occidental, annonce une Asie mal partie dans Le Drame asiatique. Aujourd’hui, c’est tout le contraire, elle semble même moins touchée par la crise de 2007. L’Occident courtise l’Asie (grands marchés, achat d’armes...), même le communisme étatique ne leur fait plus peur. La Chine a intégré l’OMC en 2001 et le Vietnam en 2007. D’autre part, le Vietnam en 1995 et le Laos en 1997, tous deux communistes, ont rejoint l’ASEAN (organisation internationale créée en 1967 contre le communisme).

En 2011, la Chine est devenue deuxième puissance économique mondiale, dépassant le Japon. Chine et Japon sont les premiers détenteurs de bons du Trésor américain. Chine, Inde et Pakistan ont l’arme nucléaire. Le Japon dispose de la 4 ème armée mondiale, et certains dirigeants ne voient plus la bombe atomique comme taboue. Ces États constituent donc des puissances (leurs forces s’exercent au-delà de leurs frontières) dans les domaines politiques, militaires, diplomatiques mais aussi économiques sociaux, démographiques et culturels.

I

Traumatismes et résilience asiatiques

A

Les années de la honte

La guerre de l’opium du Royaume-Uni contre la Chine (1839-1842, traité de Nankin ouvrant des possibilités commerciales aux Européens en Chine) a montré jusqu’où les Occidentaux pouvaient aller. Le Royaume-Uni avait introduit de l’opium en Chine et contaminé le peuple chinois.

La victoire des communistes en 1949 contre le nationaliste pro occidental Tchang Kai-shek s’explique aussi par la volonté de rompre ce système. L’île de Taïwan, sur laquelle les nationalistes ont fui, est dans ce sens l’un des derniers legs du «siècle de la honte», d’où la volonté de Chinois continentaux de la récupérer. Hong-Kong a, lui, été rétrocédé à la Chine en 1997, après avoir été colonie britannique depuis le traité de Nankin.

Opprimés par la guerre et la drogue, les Asiatiques furent aussi rejetés d’Occident. Une fois le chemin de fer transcontinental nord-américain construit grâce à eux, les chinois furent interdit d’accès aux États-Unis à partir de 1880. Puis les Japonais en 1924. Guillaume II propageait le mythe du «péril jaune».

Les drames liés à la colonisation depuis la prise de Goa par les Portugais en 1492 ont alimenté les sentiment d’humiliation, d’injustice et d’incompréhension des Asiatiques, face à ces nouveaux venus qui bafouent des millénaires de civilisations. Soumis En 1919 lors de la Conférence de Paris, les juristes et diplomates occidentaux refusent l’amendement du «l’égalité des races» proposé par la délégation japonaise.

B

Les meurtrissures

Ce refus rallie une grande partie des élites japonaises au projet impérialiste nippon (pan-asiatisme). S’en suit une escalade militaire : guerre en Chine (dès 1931), attaque suicidaire de Pearl Harbor (7 décembre 1941), guerre en Asie du Sud-Est puis dans le Pacifique (1941-1945), puis les traumatismes d’Hiroshima et Nagazaki.

L'expansionnisme japonais veut créer une «sphère de coprospérité de la Grande Asie orientale». L’occidentaliste birman Ba Maw conclut d'ailleurs que «rien ne pourra oblitérer le rôle que le Japon a joué en apportant la libération à de multiples peuples colonisés». Car malgré les atrocité des Japonais (Chine, Corée), ils ont été les premiers à vaincre un peuple blanc (Russie en 1904-1905), et ont pu apparaître comme une issue face à la domination occidentale.

Les traumatismes sont durables et l'exemple de Madame Butterfly (opéra de Puccini) est marquant. Cet opéra raconte l’histoire de la japonaise Cio-Cio-san enceinte, abandonnée par un officier de la marine américaine. Joué à Tokyo en 2002, il fait dire à un critique que «l’attaque de Pearl Harbor fut la vengeance de la mort de Cio-Cio-san».

À cela s'ajoutent des drames intérieurs : entre 13 et 30 millions de morts en Chine de faim pendant le «Grand Bond en avant» (1959-1961), 4 millions pendant la guerre de Corée (1950-1953), 3 millions pendant la guerre du Vietnam (1963-1973), plus de 2 millions au Cambodge (1970-1979)... Des régions (Cachemire, Tibet) sont encore soumises à des conflits.

Ces traumatismes n’ont pas cependant pas tué l’Asie. La théorie de la résilience peut être appliquée à la société chinoise comme le fait Pierre GENTELLE, mais aussi à toute l’Asie : «l’art de naviguer dans les torrents» et de «s’en sortir».

II

Les paradoxes géohistoriques de l'Asie

A

Une identité asiatique, héritage de la colonisation européenne

Paradoxalement, la présence européenne et américaine en Asie pousse les peuples d’Asie méridionale et orientale à prendre conscience qu’ils sont unis.

Certes les différents empires asiatiques se connaissaient et partageaient de éléments culturels comme le refus d’un Dieu transcendant et omnipotent, mais ils n’ont jamais été unis politiquement (même pas avec l’empire des Mongols du XIIIème et XIVème siècle).

L’Inde, la Chine et le Japon savaient l’existence d’un monde à l’ouest, avec lequel ils commerçaient (route de la soie, route de la mer) mais ils n’en avaient pas besoin. Leur métagéographie faisait même de la Chine le coeur de l’oeucoumène appelé «Pays du Milieu» ou «Fleur du centre».

Les Européens bouleversent cela, ils ont donné le nom «d’Asie» au continent et qualifient cette zone d’ «Orient». Cette décentralisation est mal vécue par les Asiatiques. Leur identité vient de l’extérieur.

B

La séparation Orient-Occident

Proche et Moyen-Orient, Afrique du Nord et Europe s’articulent autour de la Méditerranée, espace de conflits mais aussi d’échanges culturels (héritage babylonien, égyptien, hellénistique...) et religieux (monothéismes).

Aucune mer intérieure ne réunit les pays asiatiques. L’Himalaya, le très haut plateau tibétain, les déserts du Takla-Makan, de l’Asie centrale ou de la Perse rendent difficiles les communications.

Jusqu’au triomphe de la colonisation européenne à la fin du XIX ème, l’Asie méridionale et orientale est politiquement et culturellement plus fragmentée que l’Europe et le Proche-Orient.

C

Le rôle mineur des systèmes esclavagistes en Asie orientale

Alors que la papauté et les casuistes musulmans ont légitimé l’esclavage, il n’a pas atteint en Asie méridionale et orientale l’ampleur qu’il a pu atteindre ailleurs. Il a été pratiqué mais à l’échelon domestique, voire local. Il n'y a pas de système de traite instauré. Il est encore moins répandu en Chine, où il est banni en 1910 avec la république chinoise.

Le fait que l’Asie ait toujours été en contact avec les peuples méditerranéens (contrairement aux Amérindiens) a également évité la décimation par échange de virus ou maladies mortelles lors de la colonisation européenne.

Même si le système de coolies (travailleurs agricoles asiatiques du XIX ème) s’en rapproche, ses répercussions sont moindres.

L’esclavage fut d’autant moins pratiqué par les sociétés asiatiques que le génocide, auquel il succède généralement comme substitut de main-d’oeuvre, y était pratiquement inconnu. Les politiques de marginalisation de certaines ethnies en périphérie ne sont pas des génocides (pas de volonté programmatique ou idéologique d’anéantissement). Les massacres endogènes comme celui commis par les Khmers rouges ne peut être assimilé à un génocide.

D

«Techniques occidentales, esprit asiatique»

Si la conquête de l’Asie a commencé au XVIème, elle n’est achevée qu’au XIXème avec la révolution industrielle et les besoins en matières premières. Les échanges commerciaux entre puissances impérialistes (coolies chinois, ethnies indiennes au sein du British Raj) montrent aux peuples asiatiques qu’ils ont les mêmes maîtres.

À partir de fin XIX ème, on voit la recherche par l’Inde, la Chine et le Japon d’une méthode commune. Le mot d'ordre est : «technique occidentale, esprit oriental». Il est également déclinée dans des projets politiques comme «l’Asie aux Asiatiques» (asiatisme).

C’est en Chine que la conscience asiatiste s’élabore toutefois le plus difficilement car elle remet en cause la tradition sino-centrique. Son ambition est régionale mais on constate aussi repli nationaliste, même composite (les cinq bandes du drapeau de la République chinoise représentant les Han, les Turques musulmans, les Mongols, les Tibétains et les Mandchous).

C'est dans ce contexte que naît le mouvement de la «Nouvelle Culture» qui place la culture au centre de la Chine (1919), d’où l’émergence du PC chinois en 1921, ou même de la «Grande Révolution culturelle prolétarienne» (1966-1969).

III

La «quadrilatérale»

A

Des nationalismes asiatiques surdéterminés

Les colonisateurs occidentaux introduisent le concept d’État-nation qui est pour eux le moyen d’atteindre l’indépendance et le développement (Royaume-Uni en Inde et Malaisie, France en Indochine, Pays-Bas en Insulinde, États-Unis aux Philippines).

Ils ont ainsi renforcé ou créé le nationalisme local et ainsi l’opposition entre les nationalismes d’Asie dans le cadre des rivalités inter-impérialistes. L’Asie devient au XX ème le théâtre des guerres nationalistes et mondiales.

B

Conflits directs et indirects

Il y a en Asie la présence de quatre grandes puissances : Chine, Japon, États-Unis et Russie. Les rivalités nombreuses dont la Mandchourie, la Corée, le Vietnam et les îles du Pacifique sont les terrains privilégiés. Ils forment une sorte de «Quadrilatérale».

L’Inde n’y figure pas, même si le renforcement de sa puissance et la projection chinoise vers le sud avec le «collier de perles» de bases navales en mer de Chine méridionale peut poser la question. Mais l’affrontement militaire entre la Chine et l'Inde reste inimaginable.

La Russie et les États-Unis ont utilisé des intermédiaires dans leurs affrontements. Il faut noter à ce propos la grande réversibilité des alliances.

C

La nouvelle configuration de la «Quadrilatérale»

La situation a changé dans les années 1970. On constate l'émergence économique des nouveaux pays d'Asie industrialisé (NPIA appelés dragons), puis des Tigres dans les années 1980, l'ouverture économique de la Chine dès 1979 et le démembrement de l’Union Soviétique en 1989.

Le nouveau grand tournant est le rapprochement actuel entre l’Inde et la Chine accompagné du rapprochement récent (2005) du Pakistan et de l’Inde.

La question de la probabilité de guerre se pose dans cette zone qui concentre les plus gros potentiels militaires et où se poursuit la course aux armements. La Russie vend des armes à la Chine qui s'est doté en 2012 de son premier porte-avion.

D

La nouvelle configuration de l’intégration régionale

Pour les optimistes, l’interdépendance économique croissance est un gage de paix. Le Japon est le premier fournisseur de la Chine (depuis 2002) suivi de Taiwan, la Corée du Sud et les États-Unis, et son premier client (depuis 2009).

Le premier client du Japon est l’Asie orientale et non les États-Unis. En Avril 2012, les partenaires commerciaux de la Chine sont :

  • L’Union européenne
  • Les États-Unis
  • L’Asie du Sud-Est
  • Le Japon
  • La Corée du Sud

Elle devient en 2012 le premier partenaire commercial de la Russie.

L’Inde, dont le commerce extérieur est 10 fois moindre que la Chine ou le Japon, a les États-Unis comme premier client. Interdépendance économique dans laquelle les États-Unis jouent un rôle important, elle s’accompagnerait d’une inévitable démocratisation. Cela reproduirait les modèles de Taiwan (élection d’un président au suffrage universel en 1996) et de la Corée du Sud (élections libres en 1987).

S’y ajouterait un multilatéralisme politico-diplomatique avec l’ARF (Asean Regional Forum) créé en 1994 comprenant entre autres la Chine, l’Inde et les États-Unis.

Pour les pessimistes, tous ces éléments sont réversibles. Pour preuve, l’important commerce intra-asiatique des années 1920 n’a pas entravé l’expansionnisme nippon.

E

Une configuration durable ?

Le fait que la crise de 2007 ait des répercussions en Asie montre la liaison avec l’Occident. Tributaires du marché américain, les puissances asiatiques utilisent leurs fonds souverains (Chine, Singapour) ou leurs banques (Japon) pour acheter des bons du Trésor américains.

Il demeure des inégalités de développement entre les pays asiatiques, et même à l’intérieur des pays (injustices, labeur forcé, travail des enfants, dégradation de la condition féminine...). On constate cependant la constitution d’importantes classes moyennes avec la croissance de ces économies.

La qualité de vie et la protection de l’environnement sont souvent laissés de côté. Au Japon, la catastrophe dans la centrale de Fukushima en mars 2011 n’a pas encore révélé l’ampleur de son drame : sur les populations irradiées, mais aussi avec la remise en cause d’un choix énergétique et technologique qui implique les États-Unis (General Electric et Westinghouse) et la France (Areva).

Après avoir été le phare de l’émancipation puis de la modernité en Asie dès la fin du XIX ème, le Japon sera-t-il, à partir de la question nucléaire, le fer de lance d’une post-modernité non seulement en Asie mais dans le monde entier ?

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