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Chapitre 3 :
L'entreprise capitalistique depuis le début du XXème siècle

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depuis le début du XXème siècle
L'entreprise capitalistique depuis le début du XXème siècle

L'entreprise est une organisation autonome combinant des facteurs de production (capital et travail) en vue d'une production permettant de les rémunérer par le profit (pour le capital) et le salaire (pour le travail). Unité autonome, l'entreprise n'est cependant pas seule :

  • Clients
  • Banques
  • Administrations
  • Collectivités territoriales
  • Concurrents...

L'enjeu est de savoir si l'entreprise, émanation d'intérêts particuliers, peut prétendre servir l'intérêt général autant, voire plus, que l’État ? Le débat se focalise souvent sur la distinction entre l'entreprise-fondement et l'entreprise-prédatrice.

I

Naissance et apogée de l'entreprise moderne

A

L'entreprise rationnelle naît à la charnière des XIXe et XXe siècles

Le cadre de l'entreprise se fixe aux alentours de la seconde moitié du XIXe siècle :

  • Cadre juridique avec la distinction entre sociétés anonymes, par actions...
  • Cadre économique avec la formation de marchés nationaux ainsi que l'essor des échanges internationaux ; essor des grandes banques d'affaires nécessaires au financement des grandes compagnies issues des révolutions industrielles.

Dans le dernier tiers du XIXe siècle, la rationalisation de l'entreprise devient une priorité : l'entreprise devient alors objet de science et l'organisation scientifique du travail (taylorisme) se met en place dès The Principles of Scientific Management (1911, Taylor). Cependant, les critiques signalent que le taylorisme déplace le rapport de forces au sein de l'entreprise : au travailleurs qualifiés et fiers de leur savoir-faire succèdent les OS (ouvriers spécialisés) faciles à remplacer.

L'action de Taylor est alors complétée par Ford : confronté à un turn over considérable, il décide de doubler les salaires en 1914 (five dollars' day) ce qui contribue à fidéliser les ouvriers travaillant à la chaîne sur des produits standardisés (Ford T est noire, noire ou noire). En 1873, premier magasin à prix unique par Woolworth aux États-Unis ; premier centre commercial à Colombus en 1948.

La connaissance du marché devient un objectif prioritaire de l'entreprise d'où la recherche sur les comportements du client (sociologie, statistiques...). Dès lors, l'entreprise peut s'étudier en tant qu'objet scientifique et apparaissent :

  • MBA (Harvard en 1908, Stanford en 1935)
  • Sociétés de conseil comme Mac Kinsey (1925)

Les premiers progrès sont nés aux États-Unis et se propagent à travers le monde ; notamment grâce aux missions de productivité dans l'après-1945.

B

Crises et guerres forcent l'entreprise à assumer son rôle social

La crise des années 1930 révèle les failles de l'entreprise capitaliste : aux États-Unis, Ford accepte sous la contrainte de Hoover de maintenir les salaires à 7$ par jour, mais alors il licencie aussitôt 30.000 salariés. Les capitalistes ne semblent pas jouer leur rôle dans la lutte contre la crise, ce qui justifie que l’État les remplace pour « réamorcer la pompe ».

La Seconde Guerre mondiale constitue un nouveau défi pour l'entreprise. Elle participe à l'effort commun sous la direction de l’État. Beaucoup d'entrepreneurs sont alors mis en accusation pour leurs responsabilités dans la défaite ou l'occupation : « marchands de canons » allemands, collaborationniste en France (comme Renault). Konzern et zaibatsu sont d'ailleurs démantelés au lendemain du conflit.

Dans un contexte où le communisme progresse, il ne suffit plus de justifier l'entreprise capitaliste par le profit mais bien par son devoir de servir l'intérêt général : contribuer au progrès social, garantir une croissance régulière. Ainsi, l'entreprise est en liaison avec ses principaux partenaires : État et syndicats.

C

L'entreprise capitaliste se présente comme une « grande organisation à couches multiples »

Les grandes entreprises s'affirment face aux petites. En effet, même là où existent les législations antitrust, la concentration progresse fortement car :

  • Les PME ne peuvent pas mettre en place d'économies d'échelle, elles disposent de moins de moyens pour investir.
  • L'intervention de l’État favorise généralement les grandes entreprises qui engrangent l'essentiel des commandes de l'administration (surtout en temps de guerre).
  • L’État cherche à faire émerger des « champions nationaux » (France, Japon).

L'intérêt du consommateur devient le baromètre guidant les autorités antitrust et concentration n'est pas un mal si elle débouche sur une meilleure organisation et une baisse des prix.

Dès lors, la concentration est surtout horizontale : regroupement d'entreprises du même secteur afin de réaliser des économies d'échelle et de peser plus lourd sur le marché. Face à la crise des années 1930, les gouvernements encouragent ces tendances monopolistiques (même aux États-Unis avec le NIRA encourageant la signature de codes de concurrence loyale dictés par les grandes entreprises). Au lendemain de la guerre, la logique libérale retrouve cependant ses droits aux États-Unis ou encore en Allemagne. Quant à la concentration verticale elle n'est pas concernée par les principales législations antitrust. Mais ces stratégies nécessitent souvent des moyens dépassant les possibilités des familles les plus fortunées : d'où le recours aux banques et aux Bourses.

La grande entreprise est le moteur des Trente Glorieuses. Pour Fourastié, les causes de cette croissance sont les gains de productivité, eux-mêmes provoqués par le progrès technique et l'innovation. C'est justement, d'après Schumpeter, le rôle de l'entreprise que d'innover.

D

Qu'est devenu l'esprit d'entreprise ?

Galbraith théorise dans L'ère de l'opulence (1958) la notion de « filière inversée » : grâce au marketing, à la politique de prix, aux nouvelles techniques de vente et de publicité, les grandes entreprises peuvent imposer leurs produits aux consommateurs. Dans Le nouvel état industriel (1967), il développe la notion de « technostructure » qui maîtriserait l'organisation et les technologies et donc qui détiendrait le pouvoir dans l'entreprise (car le capital est dispersé parmi les actionnaires qui n'ont donc plus qu'un pouvoir fictif).

L'esprit d'entreprise a-t-il pour autant disparu ? Autrement dit, est-ce que le self made man a atteint ses limites au profit de l'administration d'entreprise ? En effet, dans la plupart des pays développés, les dirigeants ont un profil type :

  • Formation au sein d'une grande école
  • Passage par la politiqu
  • Réussite dans le privé

En Allemagne, ces managers sont souvent issus de la base et ont gravi les échelons jusqu'à parvenir au sommet. Pourtant, il ne faut pas généraliser ces conclusions : elles ne tiennent pas compte de l'apparition de nouvelles entreprises (grande distribution française avec les Muniez, les Darty, les Fournier), elles négligent l'existence des Ford, des Agnelli, des Peugeot possédant chacun plus de 40% du capital de leurs sociétés dans un holding familial.

II

Crise et renouveau de l'entreprise capitaliste

A

La crise des années 1970 offre de nouvelles opportunités à l'entreprise capitaliste

La crise des années 1970 est d'abord une crise de la grande entreprise, en particulier de l'entreprise industrielle. La logique du fordisme est alors remise en question :

  • Limites commerciales (objets standardisés ne répondant plus aux attentes des consommateurs)
  • Limites financières (la chaîne nécessite des surfaces considérables pour les machines et les entrepôts : les stocks sont de l'argent immobilisé)
  • Limites humaines (travail répétitif et stressant ; d'où des limites dans la productivité)
  • Limites techniques (risques de panne ou de rupture d'approvisionnement augmentent)

Le défi est d'autant plus grand qu'il se produit en un moment où la croissance se ralentit et où la compétition internationale s'accélère.

Pourtant les années 1970 voient émerger de nouvelles opportunités :

  • Une élévation du niveau de vie (que la crise ralentit mais n'interrompt pas) d'où les entreprises de service prennent une part plus importante
  • Un retour en force des idées et pratiques libérales (ouverture, privatisation, déréglementation, baisse des impôts et des charges...).

On assiste aussi à de nouveau mode de financement de l'entreprise avec la Bourse ou encore les sociétés de capital-risque finançant les start-ups (comme Intel, Microsoft, eBay, Yahoo...). Dernier élément déterminant est l'invention du microprocesseur en 1971 par Intel qui annonce le point de départ de l'informatisation des foyers, des bureaux et des ateliers.

B

Les actionnaires et le profit reviennent en force

On note une généralisation presque mondiale des OPA (offres publiques d'achat) et des OPE (offres publiques d'échange d'actions) dès après la crise des années 1970 ainsi que le développement des fonds de placement.

Aussi, l'esprit entrepreneurial n'a pas disparu et se renouvellent grâce aux créations d'entreprises : selon Global Entrepreneurship Monitor, 7,3% des actifs déclarent en 2003 avoir participé à la création d'une entreprise aux États-Unis, 3,4% en Allemagne, 0,9% en France.

C

Depuis les années 1980, les entreprises subissent la dictature du changement

Peter Drucker : « autrefois pyramides d’Égypte, les entreprises sont devenues tentes de Bédouins » : transformations des entreprises occidentales soumises aux pressions venues de la concurrence mondiale, des mutations technologiques et des exigences des actionnaires. Les entreprises doivent alors s'adapter.

Small is beautiful (1973) où Schumacher fait notamment l'apologie des PME : plus souples, plus réactives et donc plus adaptables par rapport aux FMN menacées par l'« esprit bureaucratique ». Elles disposent même désormais les moyens de se financer grâce au capital-risque et aux seconds marchés boursiers. D'autres atouts sont moins avouables :

  • Faible syndicalisation
  • Salaires inférieurs
  • Moindre niveau des impôts
  • Relative opacité...

Dès lors, même la grande entreprise s'efforce de maigrir (externalisation).

La flexibilité permet de s'adapter le plus vite possible aux évolutions du marché. Le taylorisme ne permet pas une telle souplesse : ingénieurs en amont sont prévenus en retard des changements intervenus en aval et donc leurs réactions pour modifier les méthodes de travail et les quantité à produire sont ralenties. C'est l'un des problèmes qu'entend corriger le toyotisme avec ses méthodes « juste à temps » ou encore « zéro stock ». Avec la recherche de la qualité, la flexibilité est bien au cœur du système toyotiste : on produit en petite quantité et, en fonction de la réaction du marché, on modifie le produit et on teste à nouveau.
L'entreprise connaît d'autres mutations qui visent à renforcer sa capacité d'adaptation. On peut citer par exemple :

  • L'entreprise plate : on diminue les hiérarchies en supprimant de nombreux échelons pour ainsi faire circuler plus rapidement l'information et donner plus de responsabilités à la base. 

  • Le management par projet : dès le lancement d'un projet, on associe les cadres de tous les secteurs (financement, marketing, design, production, commercialisation).
III

Vers l'entreprise globale ?

A

Dans la phase d'internationalisation, les FMN se comportent comme des sociétés multidomestiques

Après les grandes dévaluations de 1949, le phénomène des FMN prend davantage d'ampleur : ce sont d'abord les firmes américaines qui s'installent en Europe. Jusqu'à la fin des années 1970, les FMN restent des sociétés « multidomestiques » plutôt que « multinationales » selon la formule de Savary : autrement dit, ces entreprises sont implantées dans de nombreuses régions du monde mais conservent des liens privilégiés avec leur seul pays d'origine d'où vient l'essentiel des dirigeants, des capitaux et des clients. Ainsi, certains États interviennent pour défendre « leurs » multinationales : United Fruit menacé au Guatemala par le régime du colonel Arbenz en 1953, compagnies sucrières confisquées par Castro à Cuba en 1960...

Jusqu'à la fin des années 1970, les motivations des « multidomestiques » sont la croissance et la sécurité :

  • S'implanter sur un marché dynamique
  • Détourner d'éventuelles barrières protectionnistes
  • Répondre à une baisse de la demande sur le marché national
  • Diversifier les risques

Les intérêts des firmes multidomestiques coïncident alors avec ceux des nations d'origines : « Ce qui est bon pour General Motors est bon pour les États-Unis et vice-versa » (1953) d'après Charles Wilson, ancien président de GM, ministre d'Eisenhower. D'où des critiques vives dans les pays du Sud accusant les FMN de servir l'intérêt des plus forts, d'exploiter matières premières et hommes, d'apporter des technologies non-adaptées que les travailleurs locaux ne maîtrisent pas, d'aggraver ainsi la dépendance financière et technique à l'égard du Nord, d'accroître le dualisme du tiers-monde (géographique, économique, social). D'où des nationalisations, comme celle du pétrole au Mexique le 18 mars 1938, journée fêtée depuis comme celle de la « dignité nationale ».

B

L'entreprise globale est le principal acteur de la mondialisation

Même après les chocs des années 1970 le mouvement de multinationalisation continue de progresser (augmentation des flux d'IDE...). Dès lors, on peut dire que de nouvelles raisons poussent les entreprises à s'internationaliser :

  • Peur des réactions protectionnistes
  • S'installer sur des marchés de consommation vastes et riches
  • Multiplication des filiales dans les pays du Sud pour profiter des salaires faibles et des législations...

Par rapport à l'entreprise multidomestique, les firmes globales présentent des caractères originaux :

  • Organisation des activités à l'échelle mondiale (avec souvent le siège social installé dans le pays d'origine mais des « quartiers généraux » sur les principaux continents)
  • Rationalisation des produits (recherche du « produit universel » mais en réalité les entreprises se tournent davantage sur du « act local »)
  • Réaction rapide aux évolutions des marchés locaux...

L'essentiel est peut-être un « état d'esprit » : l'entreprise globale se veut multiprésente sur le marché mondial.

La présence mondiale des entreprises globales prend des formes originales :

  • Recours à la franchise (Mac Donald, Benetton)
  • Sous-traitance internationale (Nike)
  • Contrats d'entretien et de gestion des usines pour le compte d'un tiers...

Pourtant, la création de filiales reste la norme : elle permet de conserver le contrôle direct de la qualité des produits et des techniques. Ces entreprises globales sont souvent sous influence américaine en matière de gestion (prestige des MBA).

Les entreprises globales développent de nouvelles stratégies : la mondialisation les encourage à accentuer le mouvement de recentrage (s'identifier à un type de produits et à un métier précis ; et donc éviter les conglomérats ; exception faite pour certaines firmes comme General Electric aux États-Unis, les keiretsu au Japon, les chaebol en Corée du Sud et les grands groupes familiaux en Inde). Généralement, les groupes asiatiques privilégient la croissance interne tandis que les groupes occidentaux se tournent souvent vers la croissance externe (fusions-acquisitions).

Aussi, l'entreprise globale valorise ses marques. Certaines grandes entreprises ne vendent aucun produit sous leur nom (Procter & Gamble, Unilever, General Motors). Souvent, l'entreprise s'invente un nouveau nom lors de changement de structure et pense à des sonorités faciles à retenir (Wanadoo, Veolia, Yahoo, Areva...). La marque garantit au consommateur une qualité de produits identique à travers le monde (Coca-cola, Microsoft, Intel, Mac Donald's...). Mais, cette dimension planétaire des marques peut aussi les menacer :

  • Notoriété de la marque si défaillance d'un sous-traitant (Mattel et Nokia en 2007)
  • Contrefaçon dans les pays où la propriété intellectuelle est mal respectée
  • Mauvaise image de la marque liée au pays d'origine (Coca-Cola et Mac Donald's ont été prises pour cibles par certains contestataires de l'« ordre américain ».
C

Les FMN ont-elles une, des ou aucune patrie ?

Par de nombreux traits, l'entreprise globale s'affranchit du fait national : une part croissante de son activité (ventes, production, voire recherche) se fait dans d'autres pays. En 2005, 40 des 200 premières entreprises européennes avaient un PDG étranger.

Pourtant les entreprises conservent des liens étroits avec leurs pays d'origine, notamment dans les secteurs qualifiés (stratégie, design, R&D). Le rapport Lavenir constate un phénomène comparable pour les grandes firmes françaises : il énumère les critères qui permettent de définir la nationalité des entreprises et constate que les entreprise du CAC40 possèdent leur « centre de gravité » en France (origine des dirigeants, composition du capital, localisation de la production, des ventes, de la recherche...).

D

Les entreprises ont-elles fondamentalement changé ?

Les entreprises ont connu des changements :

  • Du marché national au marché mondial
  • Du gaspillage vers la lean production
  • Des grandes vers les petites séries...

Leurs objectifs (recherche du profit) n'ont cependant pas changé et elles restent confrontées aux mêmes défis :

Rôle dans la société.
Certains pensent que son seul rôle est la création de valeur dans l'intérêt de ses actionnaires ; alors que d'autres défendent l'« entreprise citoyenne », qui devrait s'engager en faveur de l'environnement, de l'intégration des minorités, du développement local... Mais, ces deux affirmations ne sont pas forcément contradictoires pour certains libéraux : en visant son profit, l'entreprise sert l'intérêt général (Mandeville : « private vices, public benefits »). Dans la pratique, ces deux objectifs paraissent inconciliables dès lors qu'on évoque la rémunération des dirigeants, les comportements illégaux ou encore la création d'emploi.

Multiplication des risques menaçant la survie des entreprises.
La grande taille rend les décisions plus lourdes de conséquences en matière d'investissement : les laboratoires pharmaceutiques avaient longtemps joué leur avenir sur quelques médicament innovant mais le non-respect de la propriété intellectuelle (multiplication des génériques en Inde) amène les compagnies à ne plus centrer leurs stratégies sur ces seuls médicaments. La mondialisation aggrave les risques, surtout dans le cas d'entreprises démembrées (Ericsson découvre après plusieurs semaines que l'un de ses fournisseurs mexicains avait été touché par la foudre). 


Défi du monopole mondial.
De plus en plus, la concentration se fait à l'échelle mondiale (en 2005, la moitié des flux d'investissements directs concerne des opérations de fusions-acquisitions). Faute d'une réelle gouvernance mondiale dans ce domaine, le risque de voir émerger des monopoles mondiaux reste présent, il alimente les fantasmes sur la World Company susceptible d'imposer sa loi à la planète entière.

Dès lors, un problème de fond de l'entreprise moderne est son rapport au temps, elle se focalise sur le court terme : bilans trimestriels des entreprises cotées aux États-Unis, la concurrence mondiale qui l'oblige à s'adapter sans cesse (« tente de Bédouins » d'après Drucker). Il serait cependant caricatural d'en tirer la conclusion que les entreprises renoncent à toute stratégie de longue durée, au moins à moyen terme, les entreprises familiales réussissant généralement mieux à bâtir dans le temps.

IV

Entreprise et territoires

Les entreprises impriment leur marque sur les territoires qu'elles occupent :

  • Usines
  • Immeubles de bureaux
  • Parcs de loisirs
  • Moyens de communications
  • Logements pour salariés
  • Entrepôts...
A

Du XIXe siècle au milieu du XXe siècle, les révolutions industrielles poussent à la concentration spatiale des activités

Après les deux premières révolutions industrielles, les activités économiques se concentrent et se hiérarchisent. A l'échelle mondiale, suprématie des grandes puissances du Nord (surtout États-Unis et Europe) au début du XXe siècle (innovations, capitaux...). Dans l'entre-deux-guerres, URSS et Japon viennent s'ajouter. A l'échelle régionale, les localisations dépendent des matières premières (à mettre en relation avec un transport long et onéreux ; logique des économies d'échelle pousse à la spécialisation et à la concentrations).
A l'échelle locale, la ville s'identifie de plus en plus à l'industrie :

  • Proximité du pouvoir politique
  • Présence des commerces et des services financiers
  • Besoin de main-d’œuvre considérable.

D'où la création de nouvelles villes (Magnitogorsk en URSS, Gary et Lowell aux États-Unis) ou leur développement grâce à l'industrie (Creusot).

La concentration spatiale orchestrée par la grande entreprise industrielle au XIXe - début XXe apparaît comme le corollaire de la concentration économique. En s'installant dans un endroit précis, l'entreprise y crée des conditions favorables à l'installation de toutes les autres (externalités positives) :

  • Formation d'une main-d’œuvre
  • Sociétés de services spécialisées
  • Aménagements...

Ainsi, l'industrie attire l'industrie. Cependant, le rôle des activités de services constitue autant un moteur de l'économie : entreprises de transports (concentration sur les villes les mieux desservies). Aussi, il existe des héritages qui permettent le maintien d'activités diffuses (pas de concentration) au sein de l'espace rural :

  • Savoir-faire
  • Réputation
  • Réseaux
  • Infrastructures déjà installées...

Certaines entreprises sont moins sensibles au phénomène de concentration :

  • Secteur du bâtiment
  • Agroalimentaire
  • Textile...
B

Les mutations de l'entreprise provoquent une remise en question de la concentration spatiale

Les mutations de l'entreprise vont dans le sens de la dissémination des activités. Tout d'abord, certaines directions d'entreprises se rendent compte des méfaits que peuvent avoir les concentrations (syndicalisation massive et puissante, terrains coûteux...) et décident de s'installer en banlieue ou dans des périphéries. Aussi, l'essor du toyotisme nécessite des liaisons quotidiennes avec les sous-traitants livrant les pièces détachées « juste à temps », d'où la fuite des grandes villes car embouteillages (transferts de Tokyo vers la région du Tohoku). Les services contribuent également à façonner l'espace : activités de loisirs deviennent des phénomènes de masse (régions touristiques le long des littoraux, montagnes...).

C'est aussi que les entreprises peuvent désormais, grâce aux moyens de communication, disséminer leurs activités : la route (alors que le rail impliquait la concentration près des gares), l'avion (désenclave les pôles les plus éloignés : Maldives, Maurice...), transport maritime (aménagement des canaux, des fleuves, oléoducs, gazoducs...), les télécommunications permettent le contrôle d'activités dispersées dans l'espace. Enfin, ajoutons que la dissémination des activités est voulue par certains pouvoirs publics durant les Trente Glorieuses dans les politiques d'aménagement du territoire ou est permise par la création de zones franches au Sud.

Il apparaît alors que les entreprises semblent avoir intérêt à jouer les périphéries plutôt que les centres : terrains bon marché, main-d’œuvre moins exigeante, syndicats faibles, environnement préservé, impôts modestes, et parfois aides de l’État. A toutes les échelles, il semble y avoir un glissement :

  • Du Nord vers le Sud (essor des NPIA).

  • Des vieilles régions industrielles vers les périphéries.
    « Effet périphérie » valorisant les régions éloignées qui n'avaient pas su attirer les activités des première et deuxième révolutions industrielle. « Effet Sun Belt » valorisant les régions au cadre de vie agréable. Exemple du slogan de la Bavière en Allemagne dans les années 1980 : « Venez travailler là où les autres prennent leurs vacances ». « Effet littoral » permettant la baisse des coûts de transport des matières premières ainsi que la proximité des loisirs aquatiques.
  • Des villes vers les banlieues ou les campagnes.

Le phénomène de diffusion n'est pourtant pas systématique : il ne suffit pas d'être une périphérie pour bénéficier de transferts d'activités à partir des centres. En effet, le retard ne doit pas constituer un gouffre (cas de l'Afrique noire qui n'a pas réussi à attirer capitaux et techniques pour amorcer son décollage : cercle vicieux), les liaisons avec le centre doivent être rapides et peu onéreuses (parmi la cinquantaine de PMA, la majorité est constituée de pays sans façade maritime. En France, Massif central a longtemps été difficile d'accès). Ainsi, les centres anciens n'ont pas perdu l'ensemble de leurs atouts :

  • Accessibilité (héritage d'excellentes liaisons avec le monde)
  • Aménités (confort, loisirs, culture)
  • Antériorité (image de marque car nom connu dans le monde, infrastructures matérielles et immatérielles dans l'éducation, la santé ou encore les systèmes financiers).

Ces éléments expliquent que la géographie de la puissance économique n'a que faiblement évolué en apparence au cours du siècle passé (excepté l'émergence asiatique) : la hiérarchie entre territoires dépend désormais des activités tertiaires. Cela pose la question de savoir si les grands centres ont perdu la production industrielle ou s'en sont débarrassé ? Car les activités de montage ne sont finalement pas tellement valorisantes en comparant avec les activités du tertiaire supérieur. En 1954, on se plaignait du poids de la région parisienne « attrape-tout » concentrant 25% de l'emploi industriel ; mais en 2010, elle concentre 40% des salariés du tertiaire supérieur et d'ingénieurs !
Cependant, on constate que le pouvoir – qui dépend aujourd'hui du tertiaire supérieur – reste étroitement concentré. C'est que d'un côté, pour s'adapter au changement, l'entreprise voit l'évidente nécessité d'être souple et réactive : dissémination. De l'autre côté, les logiques des économies d'échelle et des externalités positives n'ont pas disparu : concentration. Les grandes entreprises, elles, se constituent en réseau à l'échelle mondiale : elles associent donc concentration et dissémination.

C

L'entreprise globale organise le monde en réseau tout en confortant les territoires

L'entreprise globale constitue le réseau par excellence en associant les lieux éloignés et en les mettant en relation presque instantanée. Mais, si elle supprime les distances, l'entreprise globale supprime t-elle pour autant les différences et les territoires ?

Pendant la période d'internationalisation, l'économie mondiale reste peu intégrée. Les flux financiers du siège social vers les filiales sont moins importants que l'on pourrait le croire : la FMN emprunte aussi sur place. Quant aux profits réalisés par la filiale, s'ils sont parfois rapatriés, ils sont aussi réinvestis localement. Il existe cependant une exception, un laboratoire de la mondialisation et de l'entreprise globale dès les années 1960, la CEE (Communauté économique européenne) et son marché commun.

La mondialisation étend cette organisation à l'échelle de toute la planète en la complexifiant encore. En effet, l'organisation de la production des entreprises globales ne peut être désormais faite qu'avec la méthode des supply chain analysts (3800 pièces détachés viennent du monde entier pour la Mondeo ; 40 producteurs américains pour les pièces détachés de Ford rassemblées dans le Michigan puis expédiées par train et bateau vers la Belgique). Aussi, l'espace que créent les FMN est un espace intégré (un tiers du commerce mondial est un commerce intra-entreprises), complexe (où les FMN doivent examiner en fonction des avantages de chaque région si elles doivent s'installer dans celles-ci, et pour quelles raisons. Aussi, espace incertain : FMN prennent en compte la multiplicité des acteurs : banques, gouvernements, marchés de consommation, syndicats locaux...), en compétition permanente (les FMN sont en position de force pour choisir leurs implantations) et surtout organisées de façon rationnelle (afin de créer le plus de richesse possible ; localisations sont choisies en fonction de leur rentabilité).

Les entreprises globales spécialisent et hiérarchisent l'espace économique mondial. En effet, les fonctions de direction et de commandement se font dans les quartiers d'affaires des grandes métropoles (car elles réclament une main-d’œuvre très qualifiée et des liaisons rapides avec le reste du monde). Si bien que les « villes mondiales » ont été définies par Dominique Strauss-Khan comme « le chaînon principal entre le global et le local ». Ces entreprises globales vont aussi tenir compte des aménités des métropoles, ces dernières vont être classées (ce qui va inciter les municipalités à développer les fonctions culturelles voire festives : opéra Bastille et BNF dans les années 1980, « nuit blanche » et « Paris plage » dans les années 2000. La R&D quant à elle ne nécessite pas d'être proche des grandes métropoles mais se dirige souvent vers les grands campus universitaires, dans des régions agréables ou en périphérie des grandes agglomérations :

  • La Silicon Valley se développe à partir du parc scientifique de Stanford et jouxte Los Angeles
  • La route 128 entoure Boston
  • Le plateau de Saclay se situe au Sud de Paris
  • Sophia-Antipolis dans le Sud français...

Enfin, autant les fonctions logistiques que la production permettent aux FMN de spécialiser l'espace mondial : installation proche des plates-formes intermodales, ou encore services délocalisés (call centers en Inde ou au Maroc)...

On pourrait croire que ces spécialisations confortent les hiérarchies héritées du passé. En effet, les activités les plus valorisantes se localisent au Nord, dans les métropoles : les FMN conforteraient ainsi les déséquilibres mondiaux en répartissant la valeur ajoutée de façon inégalitaire. Cependant, de la relative stabilité du siècle passé on ne peut conclure à l'immobilité du prochain : déjà certaines métropoles des pays émergents sont devenues des pôles importants de l'économie mondiale comme Bangalore ou Hyderabad en Inde. Dès lors, les FMN bâtissent un monde plus égalitaire qu'on le dit souvent. Non pas au sens de l'égalité distributive, mais au sens américain d'opportunity, c'est-à-dire du droit à saisir sa chance.

Finalement, les grandes entreprises entretiennent une certaine ambiguïté à l'égard des territoires car d'un côté elles encouragent une certaine uniformisation des méthodes de production et de gestion ainsi que des habitudes de consommation, mais de l'autre elles profitent de la diversité des territoires qui leur permet de localiser leurs filiales de la façon la plus rentable possible. Ainsi, la mondialisation opérée par les FMN ne fait pas disparaître les territoires.

Dans Entreprises et territoires : entre nomadisme et ancrage territorial, Zimmermann parle d'une « réinvention du local ». La réalité est que les territoires ont aussi un rôle à jouer : d'abord de par leurs atouts propres, ensuite de par leur capacité à valoriser et à se rendre attractifs, enfin ils pourront se montrer exigeants à l'égard des firmes et de leurs réseaux.

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