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Chapitre 5 :
Les réseaux alternatifs de la mondialisation : diasporas, ONG, mafias

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Les réseaux alternatifs de la mondialisation : diasporas, ONG, mafias

Quand on évoque les réseaux de la mondialisation, on pense souvent à des réseaux officiels et légaux de FMN et d'investisseurs institutionnels, d'organisations intergouvernementales régionales ou mondiales, à des réseaux d'informations et de communications, de transport et de distribution...
Mais la réalité de la mondialisation c'est également les réseaux parallèles, alternatifs, parfois illégaux, répondant à leurs propres logiques et forgeant leurs propres territoires.

Cette mondialisation alternative est-elle si importante qu'elle influence les autres acteurs majeurs de la mondialisation (entreprises, États-nations, Organisations Intergouvernementales...) et qu'elle transforme ainsi la nature même de notre mondialisation ?

I

Les diasporas et leurs réseaux dans la mondialisation

A

La notion de diaspora résiste à toute définition aisée

Étymologiquement, diaspora signifie « dispersion ». C'est la dispersion d'un peuple gardant un sentiment d'unité dans leur exil. Ce terme est souvent réservé à des peuples très minoritaires vivant loin de leur terre d'origine et se référant à un mythe fondateur, souvent religieux.

L'identité de la diaspora repose sur sa descendance (problème de certains mariages « interraciaux » dans la seconde et troisième génération) et sa référence à un territoire d'origine (existant ou ayant disparu) et se perpétue par l'activité de ses réseaux (notion clé de la diaspora qui la différencie des nations s'organisant sur la base d'un territoire).

Délimiter les populations qui constituent une diaspora et celles qui n'en constituent pas se révèle souvent délicat. Des communautés immigrées peuvent ne pas donner de diaspora (Italiens se sont souvent assimilés et intégrés). En revanche, d'autres communautés peuvent « avoir la révélation » comme pour la « diaspora afro-américaine » qui naît récemment aux États-Unis (transformation de la lutte nationale menée au temps de Martin Luther King en un combat transnational pour l'unité des peuples africains).

Dès lors, les chiffres diffèrent selon que l'on retient le critère de nationalité, celui de la langue parlée ou celui d'une particularité communautaire comme certaines pratiques culturelles.

B

Hier stigmatisées et rejetées, les diasporas sont valorisées par la mondialisation

Dans Diasporas et nations, Bordes-Benayoun et Schnapper distinguent deux grandes époques dans l'histoire des diasporas : avant et après les années 1970.

En effet, jusqu'aux années 1970, dans le monde des États-nations et du nationalisme, la diaspora est considérée comme une menace ou au mieux une anomalie. La constitution de frontières nationales exclut les « non-nationaux » et les « étrangers de l'intérieur », d'où les histoires troublées de peuples minoritaires au XXe siècle (Arméniens, Albanais, Kurdes...). D'autant plus que les membres de la diaspora cultivent le mythe du retour au foyer d'origine, incompatible avec le patriotisme (idée que l'immigré peut à tout moment repartir et trahir la patrie).

A l'inverse, depuis les années 1970, la diaspora est progressivement investie de valeurs nouvelles positives car :

  • Affaiblissement du nationalisme
  • Valorisation du multiculturalisme dans un cadre de globalisation
  • Les NTIC et notamment internet favorisent les contacts avec la « diaspora mère ».

Les liens entre diaspora et État-nation se redéfinissent donc :

Certains États-nations comme l'Inde ont « réinventé » leur diaspora :

  • Haut-commissariat de la diaspora indienne créé en 2000
  • Création d'une « citoyenneté d'outre-mer » et de la « Journée de la diaspora » en 2003.
    C'est aussi car la diaspora indienne représente 35% du PIB pour moins de 2% de la population.

Les diasporas redéfinissent aussi les États-nations.
Aux États-Unis, l'ethnicité est un facteur influent de la politique intérieure et extérieure (lobbies : contre l'apartheid, soutien à Israël...). Tout dépend si la citoyenneté nationale prime sur le transnationalisme.

C

Les diasporas aujourd'hui, triple enjeu, politique, culturel et économique

La diaspora véhicule des enjeux politiques car ses réseaux permettent de partager certaines revendications politiques. Certaines diasporas entretiennent alors la lutte armée et le terrorisme (Kurdes, Tamouls...).

La diaspora véhicule aussi des enjeux religieux ; il y a dans la religion un ciment identitaire pour les membres de la diaspora (les événements religieux rassemblent).

Enfin, la diaspora recouvre de grands enjeux économiques par l'intermédiaire :

  • des « remises » (ou transferts)
  • des investissements réalisés dans le pays d'origine
  • du retour des cerveaux (brain gain)
II

Les ONG : des réseaux planétaires dans la mondialisation

A

Nées au XIXe siècle, les ONG se développent et se diversifient de façon récente

La création de la Croix-Rouge (1863) semble marquer l'acte de naissance de l'engagement humanitaire international. Après 1945, se redéfinit l'action humanitaire privée, avec comme principal objectif l'aide au relèvement de l'Europe puis, peu à peu, la lutte contre le sous-développement. L'ONU associe ces ONG à ses travaux (article 71 de la Charte des Nations Unies de 1945 leur reconnaît un statut consultatif).

Mobilisation grandissante dès les années 1970, marquée par l'essor du « sans-frontiérisme ». Premier cas d'ingérence humanitaire lors du drame du Biafra (1968) quand la JCA (Joint Church Aid) met en place un pont aérien passant outre le droit international.

Dès lors, une nouvelle génération d'acteurs de l'humanitaire est née sur le modèle de Médecins sans frontières (1971) : l'aide d'urgence alimentaire et médicale. Forte d'une importante médiatisation, nombre d'ONG voient multiplier leur puissance financière (MSF : multiplié par 13 entre 1978 et 1980).

B

Les ONG aujourd'hui, acteur atypique mais de plus en plus influent dans les relations internationales

Les ONG sont des organisations non gouvernementales à but non lucratif constituées par des personnes privées pour agir à une échelle transnationale. Toutefois, cette définition est assez théorique : à côté des associations à but humanitaires, certaines associations s'apparentent à des groupes de pression ou lobbies politiques, syndicaux ou religieux, d'autres à des agences proches des gouvernements.

Les ONG sont devenues des forces multinationales capables de contraindre les Firmes Multinationales à prendre en compte leurs revendications, de faire pression sur des États et de pousser les OIG à intervenir. Les ONG sont en effet de plus en plus nombreuses (6.000 en 1990, environ 40.000 en 2010), riches (budget total estimé à 1.600 milliards de dollars en 2002 selon une étude de Johns Hopkins University. Dès lors, 2 à 10% du budget consacré à la publicité, nombreux salariés à côté des bénévoles...) et influentes (internationalisation, formation de coalitions internationales d'ONG sur des objectifs précis, avec le soutien de figures du show-bizz ou de la politique).

Les ONG constituent désormais des partenaires indispensables pour les institutions mondiales les entreprises. En effet, le nombre d'ONG ayant un statut consultatif à l'ONU est passé de quelques dizaines en 1950, à 200 en 1975, plus de 500 en 1990, près de 3.000 en 2006. Elles sont devenues des interlocuteurs influents lors des grandes conférences internationales (comme au sommet de la Terre à Johannesburg en 2002) et cherchent aussi à moraliser la vie économique en fournissant aux consommateurs des informations sur les FMN.

C

L'action des ONG rencontre cependant d'importantes contraintes, qui limitent son rôle de contre-pouvoir

On pointe du doigt des limites à leur influence, venant à la fois de :

La concurrence :

  • Concurrence entre les ONG : elles ne fonctionnent pas toujours en coopération car les idéologies sont différentes (rivalité ONG-E / ONG-D, l'une donne la priorité à l'environnement, l'autre privilégie le développement économique et social).

  • Concurrence aussi avec les États. En effet, les années 1990-2000 sont celles du retour des États sur le front humanitaire et écologique. Toutefois les objectifs sont souvent bien différents. Pour les États, l'humanitaire peut être un prétexte pour intervenir militairement (Somalie, Yougoslavie, Rwanda ; dans les années 1990). Certaines ONG dénoncent sur le terrain des opérations qui se disent humanitaires sans l'être réellement (Kurdistan irakien en 1991, Somalie en 1992, Afghanistan en 2002).

La soumission au politique :

En effet, dons publics prennent une part croissante : dans les ONG françaises, 3% au début des années 1970, 45% dans les années 2000. Pour certaines, on monte à 75-80% comme pour Handicap International ou Max Havelaar France. Problème de l'imbrication entre les ONG et le politique : nominations d'anciens responsables d'ONG comme Claude Malhuret (ancien président de MSF, secrétaire d’État au droits de l'homme), Bernard Kouchner (plusieurs fois ministre), Xavier Emmanuelli (secrétaire d’État à l'Action humanitaire d'urgence sous Juppé) ou encore Martin Hirsch (dans le gouvernement Fillon).

Leur manque de représentativité et leur légitimité souvent « autoproclamée » :
En effet, les ONG viennent surtout des pays riches, elles risquent alors de mal représenter les intérêts des pays les plus pauvres. Ainsi, au sommet de l'OMC à Hong-Kong (2005), plus de 80% des ONG présentes viennent d'un pays de l'OCDE. D'où une grande méfiance des gouvernements des pays du Sud devant l'ingérence humanitaire (Inde refuse l'aide internationale en 2005 après le tsunami).

III

Mafia connections. Les réseaux illégaux dans la mondialisation

La mafia est un sujet éminemment géopolitique dans la mesure où les groupes criminels ramifiés qui la composent créent leurs propres réseaux d'influences et de pouvoirs à différentes échelles et se donnent pour objectif le contrôle de territoire.

A

Peut-on réduire les multiples mafias à un concept unique ?

La mafia naît en Italie du Sud (Mezzogiorno), particulièrement en Sicile, dans la deuxième moitié du XIXe siècle. L'étymologie du mot mafia viendrait de « misère » pour certains, de « noblesse d'âme » pour d'autres (nombreux sont les mafiosi se définissant comme des « hommes d'honneur », avec le sentiment d'incarner l'aristocratie du crime).

Pour Salvatore Lupo, la mafia se développe au XXe siècle comme une organisation complexe à la fois miroir de la société traditionnelle (prénationale, dans sa dimension de féodalisme et de clientélisme, fondée sur les familles), à la fois une entreprise vendant un service (la « protection » ; ces premières activités sont un pont vers d'autres activités encore plus rentables), et enfin une organisation hiérarchisée et ramifiée (cultivant le secret ; créant son propre système juridique définissant ce qui est licite et illicite, jugeant et punissant en son sein).

Par extension, les mafias désignent des réalités diverses qui ont toutes un rapport avec le crime organisé : ce sont des associations criminelles de plus en plus transnationales dont les actions sont mal connues du fait du secret et de la loi du silence qui les entoure. Aujourd'hui, les mafias nouvelles continuent de se créer (Sacra Corona Unita dans les Pouilles).

Quelques points majeures se dégagent entre la plupart de ces organisations criminelles :

  • Culture du secret (loi du silence)
  • Usage de rites très codifiés (cérémonies de passage et d'initiation, code de l'honneur où chaque membre de la pyramide s'engage à se sacrifier pour son supérieur)
  • Recours à la violence la plus extrême (considéré comme légitime).
B

Les Mafia Connections font émerger une « mondialisation du trafic »

La mondialisation des mafias remonte au début du XXe siècle sous l'effet de l'accélération des migrations intercontinentales d'Europe vers l'Amérique du Nord (Cosa Nostra sicilienne domine sur le marché américain, N'Drangheta sur le marché canadien...).

La mondialisation des mafias s'accélère depuis les années 1970. Notamment grâce à une transnationalisation rapide de nombreux groupes mafieux, à une « division internationale du travail » (affaire de la « Pizza Connection » dans les années 1980 : armateur de la mafia turque reliait l'opium d'Afghanistan via la Turquie puis la Sicile grâce à sa société maritime pour approvisionner Cosa Nostra, qui après raffinage envoyait la drogue vers New York où elle était écoulée par les pizzerias) et aussi grâce à une tendance à la décentralisation (sous-traitance pour préserver sécurité et efficacité : multiplication des cartelitos d'Amérique latine).

Tout en se globalisant, les activités des mafias se sont renforcées et diversifiées. Les trafics de drogue représentent l'activité la plus rémunératrice des groupes mafieux, ils généreraient environ 8% du commerce mondial en valeur, avec des marges considérables pour les distributeurs (triades chinoises contrôlent le « Triangle d'or » entre Thaïlande-Birmanie-Laos ; mafias turques contrôlent le « Croissant d'or » entre Iran-Afghanistan-Pakistan).
La contrefaçon et les trafics en tout genre (alcools, cigarettes, vêtements, armes, objets volés, métaux..) sont anciens. Le proxénétisme et la prostitution constituent aussi une activité fondamentale. Le racket, souvent sous la forme d'impôts, est développé depuis la naissance de la mafia en Sicile.
Plus récent, le trafic d'êtres humains dans le cadre de réseaux d'immigration clandestine (ce trafic est beaucoup moins risqué que le trafic de drogue par exemple, les peines étant extrêmement faibles). Encore plus récemment, les activités sur Internet où les mafias développent des activités comme la pornographie ou les jeux d'argent...

C

Mafias et pouvoirs étatiques entretiennent de dangereuses liaisons

Collaboration discrète entre les pouvoirs institutionnalisés et les mafias mêlant trafics d'influence, corruption et pressions diverses. Exemple du procès Andreotti en 1992, élu député dès 1946, sept fois président du Conseil, 21 fois ministres, sénateur à vie, mais liens personnels avec des grands chefs de la mafia sicilienne, condamné en 1999 pour avoir commandité un assassinat, mais son immunité parlementaire le protège (acquitté en 2003). De même pour les yakuza japonais avec plus de 80.000 membres présents dans nombreuses entreprises, banque d'affaires, partis politiques.

Depuis les années 1970, les mafias semblent s'être renforcées. En Turquie, affaire Susurluk (1996) révèle les liens étroits entre les chefs de la mafia, la police nationale et des membres du gouvernement.

IV

Conclusion

Ces réseaux (ONG, diasporas, mafias) semblent d'une nature opposée aux États-nations et on pointe souvent le fait qu'elles remettent en cause l'organisation ancienne en « territoires ». En réalité, ces réseaux restent très liés aux nations et aux territoires nationaux : les ONG sont toujours suspectes de servir les intérêts de certains pays, les diasporas ne durent que par la référence à un territoire et une culture d'origine, les mafias sont parfois extrêmement nationalistes...

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