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Chapitre 14 :
Les avatars du soft power au XXème siècle

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Les avatars du soft power au XXème siècle

A l'heure où le coût et les effets d'une guerre technologique deviennent prohibitifs, la maîtrise du « pouvoir en douceur » – « autre face du pouvoir » selon Nye visant à séduire plus qu'à dominer – deviendrait plus que jamais nécessaire. C'est ce que Joseph Nye a baptisé soft power : « obtenir des autres qu'ils veuillent la même chose que vous ». A ce titre, la culture, l'idéologie, les institutions sont les vecteurs de cet autre aspect de la puissance.

I

La séduction en politique avant 1945 : la genèse moderne de « l'autre face du pouvoir »

A

Le soft power des démocraties industrielles apparaît alors comme une émanation de leur puissance

L'empire britannique est le géant économique et politique incontesté du XIXe siècle. Il trouve son apogée dans la Pax britannica (1815-1914). 
– « pouvoir de cooptation » (Nye) : dans les deux crises franco-allemandes au Maroc (1905 et 1911), il a la capacité à peser sans violence dans les relations internationales afin d'amener un partage de son point de vue (paix).

Le cas français se démarque nettement de son voisin britannique.
Depuis Mazarin, le français est la langue internationale :

  • des cours
  • des traités internationaux
  • des jeux Olympiques
  • de la SDN
  • des possessions coloniales françaises...

Pourtant ses puissances économique et militaire sont inférieures à celles du Royaume-Uni. Mais aura à l'international :

  • Droits de l'homme
  • République
  • Suffrage universel
  • Culture parisienne (seule Vienne peut rivaliser). 


Comme dans le cas britannique, soft power « en réserve » : il n'est pas utilisé comme levier politique.

En 1900 déjà, les États-Unis sont la première puissance industrielle mondiale :
1913 : production industrielle équivaut à 35% du total mondial. American Dream (25 millions de migrants quittent l'Europe pour les États-Unis entre 1860 et 1910) : modèle économique séduit grâce à :


  • Vigueur du capitalisme et de la concentration industrielle.
  • Nouvelles techniques de management (Taylor et Ford).

En Europe, adoption des techniques américaines (Michelin, Peugeot appliquent le taylorisme). Fin des années 1920, les premières grandes surfaces à prix unique apparaissent : Monoprix, Prisunic...

B

« Le charme universel d'Octobre » (François Furet) alimente le soft power communiste

Avec la Révolution russe de 1917 s'ouvre un nouveau chapitre dans l'histoire du soft power puisque le communisme a exercé une véritable fascination chez des millions d'individus tout au long du XXe siècle. Paradoxalement, c'est l'échec du vent de révolutions de 1919 qui oblige les dirigeants communistes à abandonner la stratégie de prise de pouvoir par la force et à privilégier celle de l'attrait : fondation du Komintern en 1919 pour rassembler les partis communistes du monde. Ainsi, le communisme naissant parvient à incarner les idéaux de progrès, d'émancipation, de lutte contre l'impérialisme alors même qu'il présente déjà le visage d'une dictature policière en Russie.

Après la mort de Lénine en 1924, l'aura de séduction idéologique se trouve redoublée par le charisme ambigu de Staline. Sceptique quant à l'idée de révolution mondiale, Staline réorganise le Komintern mais garde toujours une main de fer sur les différents partis communistes mondiaux.

C

A la différence du communisme, le fascisme n'est pas un mouvement internationaliste

Ici, pas de projet d'une « internationale fasciste ». Il n'en demeure pas moins que la fascination, la séduction (inséparable d'une mystique, du chef, du peuple, de la nation...), sont à la base même du fascisme. Il y a aussi une certaine forme de théâtralité qu'a pu décrire Brasillach dans Notre avant-guerre lors de sa participation au congrès du parti nazi à Nuremberg en 1937. Au-delà de cette séduction, il y a évidemment un certain nombre d'outils pour modeler l'adhésion du peuple :

  • Radio
  • Propagande permanente
  • Encadrement de la jeunesse
  • Terreur...

Le fascisme a réussi à fasciner en dehors de ses frontières grâce aux subventions des organisations fascisantes par Mussolini ou Hitler. Mais aussi et surtout car ses résultats face à la grande crise ont séduit certains individus étrangers.

II

Après 1945, l'avènement de la séduction comme vecteur de puissance

A

La guerre froide, une nouvelle donne

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le soft power prend toute sa dimension. Notamment dans l'affrontement idéologique entre les deux Grands. Ainsi, dès 1944, les États-Unis s'emploient à façonner le visage du monde à leur image :

  • Conférence de Bretton Woods où le dollar devient la monnaie de référence
  • Institutions comme la Banque mondiale ou encore le FMI
  • Le GATT (1947) participe au pouvoir de cooptation par lequel les signataires se rallient au libre-échange.

La séduction devient, pour la première fois, l'un des vecteurs de la puissance. Deux doctrines aux prétentions universalistes s'affrontent : doctrine Truman contre Jdanov en 1947. Pour chacun, l'aide financière revêt l'aspect d'une aide à la préservation ou la propagation de sa propre idéologie.

La première crise de la guerre froide illustre l'entrée en force du soft power aux côtés du hard power. Le blocus de Berlin a opposé les deux Grands durant 11 mois, jamais pourtant d'affrontement direct. Lorsque Staline lève le blocus en 1949, c'est le prestige des États-Unis.

B

Le soft power américain domine finalement le soft power soviétique

La culture américaine se répand à travers la planète. Notamment par le cinéma. En France, les accords Blum-Byrnes (1946) permettait de diffuser le cinéma américain sur les écrans français 3 semaines par mois. Diffusant ainsi l'American way of life, surtout parmi la jeunesse (rock'n roll dans la Tchécoslovaquie des années 1950 et 1960). Par ailleurs, les médias d'information relayent aussi la culture américaine :

  • Agence de presse Associated Press de rayonnement mondial
  • Washington Post
  • New York Times...

De même pour la radio avec la chaîne Radio Free Europe émettant depuis 1950 et financée par le Congrès américain et la CIA.

Dans le domaine des entreprises, la captation des techniques étasuniennes est plus forte encore :

  • Gestion avec modèle « multidivisionnaire »
  • Modèle entrepreneurial...

A ce titre, il faut souligner le rôle des universités américaines qui sont depuis 1945 l'un des foyers intellectuels les plus en vue de la planète (fort budget, langue universelle...). Enfin, c'est la politique étrangère américaine qui est l'un des canaux du soft power : aide de Truman à l'Europe, puis Kennedy avec ses discours devant le mur de Berlin (1963 : « Ich bin ein Berliner »). A contrario, l'image des États-Unis a beaucoup pâti de la guerre du Vietnam.

De l'autre côté, la capacité de séduction soviétique semble réduite, particulièrement dans le temps. Elle a principalement résidé dans la capacité de l'URSS a dénoncé l'impérialisme occidental et à se poser comme défenseur de la paix mondiale. A la mort de Staline, le rayonnement de l'URSS atteint son apogée : le tiers de la population mondiale vit dans un régime communiste. Malgré ces succès, l'éclat du soft power soviétique pâlit rapidement : dénonciation des crimes de Staline en 1956 par le XXe Congrès du PC ainsi que répression de l'insurrection à Budapest la même année.
Néanmoins, on peut citer les succès de Spoutnik (1957) et l'envoi du premier homme dans l'espace (1961) qui sont encore perçus comme des preuves du rayonnement soviétique ; de même l'omniprésence des sportifs soviétiques sur les podiums du monde entier. Pourtant le régime ne peut cacher ses piètres performances économiques et les témoignages dénonçant sa violence : la jeunesse de mai 1968 préfère se tourner vers Mao ou Trotsky que vers Moscou.

C

Le modèle américain exerce-t-il seul aujourd'hui le monopole de la séduction ?

L'un des moteurs de cette puissance est sans nul doute une croyance en l'universalisme des valeurs étasuniennes. C'est cette doctrine de manifest destiny qui a servi de socle à la politique extérieure de George Bush Jr dans les années 2000 : « nous devons nous souvenir de la bénédiction qui nous a été donnée pour rendre ce monde meilleur » (2003, discours devant le Congrès).

A cette prétention d'universalisme répond un certain nombre de pratiques ou de produits à vocation universelle qui sont autant d'instruments de séduction. Dans le domaine de l'image par exemple : bien que l'Asie produise deux fois plus de films par an, les États-Unis demeurent le premier exportateur de films dans le monde. Des chaînes comme NBC, ABC, CBS ou CNN diffusent une information qui reflète la vision américaine du monde (notamment grâce aux séries). Cette prédominance s'accroît avec Internet, où 90% des pages sont rédigées en anglais. La libre diffusion des idées et l'absence de censure font d'Internet l'un des canaux privilégiés de diffusion des idéaux démocratiques.

Le modèle américain est dès lors le plus attractif aujourd'hui. Le pays reste en tête de liste pour le tourisme (en terme de profit), pour l'immigration légale (souvent travailleurs ou étudiants) ou encore dans le secteur de la recherche.

Malgré les victoires éclatantes dans certains domaines, il en est d'autres dans lesquels le soft power américain connaît des limites ou, au moins, des ambiguïtés. On ne peut en effet déduire mécaniquement le succès de l'exportation du modèle américain. Tout d'abord, le libéralisme américain présente un double visage : celui de la consommation mais aussi celui de la prédation environnementale (refus de signer protocole de Kyoto, résistance de l'administration Bush à négocier dans le domaine écologique) mais aussi militaire (guerre en Irak, témoignages de la prison de Guantanamo).
Il ne faut cependant pas oublier que la force du modèle américain réside probablement dans sa souplesse et sa diversité (adaptation rapide aux nouvelles réalités). Bien plus que cela, les valeurs américaines peuvent être parfois violemment repoussées, notamment dans le monde musulman mais aussi par de nombreux Occidentaux.

III

Le soft power et ses acteurs multiples au tournant du nouveau siècle

A

L'Europe se présente comme une « puissance douce »

Considérés individuellement, un grand nombre de pays européens jouissent en effet d'atouts incontestables du soft power : parmi les cinq pays ayant reçu le plus de prix Nobel de littérature on trouve 4 pays européens, pour la physique, la chimie et la médecine c'est 3 pays européens que l'on retrouve dans les 5 premiers primés. La France et l' Italie demeurent au premier et troisième rangs mondiaux en nombre de touristes accueillis. Sur le terrain économique, il y a 9 FMN européennes sur les 20 premières mondiales.

Le soft power européen est d'abord celui des nations européennes. Rayonnement des langues européennes :

  • Français pratiqué par plus de 200 millions de personnes hors du territoire métropolitain
  • Espagnol étendu à l'Amérique latine
  • Portugais au Brésil...

La diplomatie est également un vecteur privilégié du soft power : la capacité d'influence du Royaume-Uni et de la France est supérieure à leurs poids économiques actuels.

Au-delà des États-nations, un soft power européen semble émerger. Dès 1989, lors de la chute du mur de Berlin, le slogan « Retour en Europe » marquait les élections polonaises et tchécoslovaques. L'UE semble être le seul pôle à pouvoir peser face aux États-Unis en termes de modèle politico-économique. Cette séduction est un gisement important de puissance pour les années à venir ; à condition toutefois que l'UE parle d'une seule voix. Ainsi, l'existence d'un soft power homogène qui serait le produit d'une politique européenne est plus un défi qu'une réalité.

B

L'Asie se met au soft power

L'émergence de l'Asie sur la scène internationale est surtout le fait du Japon et de la Chine.

Le Japon a bénéficié de l'antériorité en matière de soft power. Cependant, les premiers succès nippons ont autant séduit qu'effrayé. Il n'en reste pas moins que le toyotisme a été adapté voire recopié par ses concurrents. Son potentiel de séduction reste fort, quelques données permettent de s'en faire une idée : le Japon est au premier rang mondial pour l'espérance de vie et les dépôts de brevets, au second rang pour le nombre de connexions internet et les exportations de haute technologie. Le pays a montré depuis Meiji qu'il était possible d'adopter une technologie étrangère tout en conservant une culture unique. Expansion aussi de sa culture :

  • Manga
  • Ecoles spirituelles (zen)
  • Arts martiaux (judo, karaté)

Néanmoins, le soft power japonais se heurte à des oppositions tenaces : le passé du Japon dans les années 1930-1945 lui met à dos une partie du monde asiatique (Corée et Chine notamment).

La Chine s'est lancée dans une campagne mondiale de séduction, c'est aussi car elle doit faire oublier à ses investisseurs et partenaires son régime autoritaire. La séduction chinoise tient largement à ses résultats économiques, depuis son ouverture en 1978. Aussi JO de Beijing en 2008, Exposition universelle de Shanghai en 2010. En 2003 déjà, la mise en orbite du premier taïkonaute chinois avait été preuve d'un succès technologique et culturel. Relayé par les Chinois de la diaspora, cet attrait de l'Occident pour la Chine prend des formes variées :

  • Restauration
  • Pratique des arts martiaux (kung-fu)
  • Techniques de médecines (acupuncture)

Pourtant le soft power chinois souffre de faiblesses importantes, notamment en matière de droits de l'homme.

C

Le soft power n'est plus l'apanage des seuls États-nations

Les ONG ont acquis rapidement la sympathie de l'opinion publique, elles sont devenues de véritables acteurs institutionnels : il n'est qu'à rapprocher le budget de GreenPeace en 2001, 157 millions de dollars, de celui de l'OMC, 90 millions de dollars, pour le comprendre. Ainsi, la principale arme des ONG est le soft power : les valeurs et les images sont leur champ de bataille. Ce soft power permet alors de porter atteinte à l'image de grands pays, à commencer par les États-Unis.

L'ONU est un autre organisme usant largement du soft power. Si le hard power est incontestablement détenu par le Conseil de sécurité, le secrétaire générale exerce quant à lui un puissant soft power, Kofi Annan ou encore Ban Ki-Moon par exemple.

Enfin, les religions exercent aussi un soft power, parfois ambigu. Ainsi, Jean-Paul II a illustré combien des gestes symboliques pouvaient avoir une portée considérable. Ou encore politique de séduction financée par la famille saoudienne régnante pour diffuser le wahhabisme.

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