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Chapitre 1 :
Les Européens et la puissance à la veille de 1914

Les Européens et la puissance à la veille de 1914

Le XIXème siècle est l’apogée pour la puissance européenne. Selon R.Kagan la 1ère hypothèse du déclin sont les deux guerres. Le déclin est lié à la prise de conscience des européens concernant l’affaiblissement matériel et politique résultant de ces deux guerres. C’est l’inverse pour les États-Unis.

La 2ème hypothèse : la littérature de Lénine à Patocka montre que les bases du déclin de l’Europe a commencé dès le XIXème siècle. La possession de la puissance et de la technique est fatale car elle entraine des conflits.

La 3ème hypothèse est la lecture dévalorisante de l’impérialisme européen au XIXème. La mauvaise conscience impériale explique la difficulté pour l’Europe de n’incarner qu’un soft power.

I

AU XIX SIÈCLE, MARS EST EUROPEEN

A

L’apogée de l’imperium européen sur le reste du monde

L’apogée est :

  • Colonial

L’Europe est présente partout, sur la quasi-totalité de l’Afrique et de l’Asie (sauf Amérique latine). La Grande-Bretagne représente 33 millions de km² et 450 millions d’habitants hors métropole, la France 10 millions de km² et 60 millions d’habitants. Le nombre d’États colonisateurs est croissant. C’est la quête de la puissance stratégique

  • Economique et commercial

Elle applique le principe de la division internationale du travail, même si elle est la plus grosse productrice de produits bruts : les économies dominées fournissent les matières premières et, selon le principe du pacte colonial, elle exporte ses produits manufacturés

Le commerce est alors centré sur l'Europe : les échanges intra-européens représentent 40% du total mondial. Les exportations vers le monde 20% et 15% de ses importations proviennent du reste du monde, seul 25% du commerce échappe à l’Europe.

  • Financier

Consécration de la suprématie européenne (manifestée par polarisation des flux), c’est particulièrement le cas de la Grande-Bretagne. En 1913, 40% des capitaux mondiaux sont placés à l’étranger. L’Europe est à l’origine de 80% des IDE grâce à la puissance des structures bancaires et à la solidité des monnaies. Les colonies peuvent donc apparaître comme des espaces de rentabilisation financière.

B

Les hommes, l’espace et la technique : le trident de la puissance européenne

La transition démographique est précoce du XIXème. Entre 1850 et 1900, le taux d’accroissement naturel y est de 1% (0,65% pour le monde) et l'Europe représente 27% de la population mondiale.

L'émigration européenne exporte le modèle européenne dans le monde. On compte 60 millions d’expatriés de 1815 à 1914 aux États-Unis, dans l'Empire Britannique ou en Amérique du Sud.

Surtout, l'Europe maîtrise l’espace avec la révolution des transports, essor du chemin de fer, transport maritime, révolution de la vapeur et canaux interocéaniques. Percées du canal de Suez en 1869 et de Panama en 1914. En 1913, la Grande Bretagne représente 40% de la flotte commerciale mondiale et Londres est le 1er port avec 33 millions de tonnes de trafic.

La circulation d’informations entre les partenaires économiques est instantanée grâce aux câbles télégraphiques sous-marins et au télégraphie sans fil. La Grande Bretagne possède 60% des câbles sous-marins en 1913, cela reflète la hiérarchie des puissances commerciales.

C

La « bonne conscience » impériale : une idéologie de la puissance

Une bonne conscience civilisatrice s’exprime par deux présupposés: le progrès scientifique et technique est idéalisé, les gains de productivité et l'essor de l’économie placent l’Europe au sommet du monde civilisé (tout retard économique s’apparente à un retard de civilisation).

  • Jules Ferry déclare en 1885 « devoir de civiliser les peuples inférieurs »
  • Kipling « le fardeau de l’homme blanc »

La culture européenne séduit les élites mondiales. On observe une occidentalisation des élites non-européennes :

  • L’avènement du mouvement Jeune Turc dans l’Empire Ottoman reprenant les valeurs de l’Etat-Nation laïque à la française,
  • Japon de l’Ère Meiji veut contenir l’expansion européenne en puisant dans les expériences européennes, on parle de « Wakon Yosai », une âme japonaise, des techniques occidentales.

  • L’Europe est une puissance impériale sur le modèle de l'Empire romain qui intègre les influences culturelles de ses périphéries : le cubisme, l’art nègre, Gauguin aux thèmes polynésiens, Debussy à Bali...
II

Nationalisme et impérialisme : les deux pieds d'argile du colosse européen

A

Le choc des impérialismes rend possible une guerre de Troie

La puissance impérialiste rend inévitable des rivalités économiques comme celle entre les Britanniques et les Allemands. En Grande-Bretagne la puissance industrielle traditionnelle souffre par l’essor d’une concurrence déloyale (dumping, soutien de l’impérialisme politique à la pénétration économique...).

Des rivalités se manifestent dans des mondes encore dominés mais pourtant formellement indépendants (Chine, Empire Ottoman, Perse). On observe un déséquilibre de l’ordre européen, comme l'alliance franco-russe qui détruit le système bismarckien.

L’impérialisme colonial et le partage du monde qui en résulte amènent à de grandes crises internationales. La Weltpolitik de Guillaume II l'illustre bien. Pourtant, cet impérialisme n’explique pas la guerre. On observe un règlement diplomatique de crises coloniales :

  • Crise de Fachoda (1898) est réglée par « l’Entente Cordiale » entre la France et le Royaume-Uni en 1904)
  • Les crises marocaines sont réglées (1905, 1911)
  • Le « Grand Jeu » en Asie centrale s’apaise entre la Royaume-Uni et la Russie en 1907

La conception de la puissance centrée sur le modèle de l’État-Nation attise les tensions (surtout litiges territoriaux), la question de l’ Alsace et de la Loraine n’est pas réglée, l’Italie convoite certaines terres de l’Empire Austro-Hongrois rendant factice leur alliance dans le cadre de la Triplice et l’annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche-Hongrie renforce tension avec la Serbie.

B

La désunion européenne : une Europe des 26… nationalismes

Le modèle de l’État-Nation est à l’origine des grandes crises de 1912-1914 (Balkans). Les crises reflètent l’inachèvement du mouvement des nationalités favorisant des « nationalismes d’existence » et le jeu antagoniste des puissances sur ce point (empire russe et austro-hongrois), par peur des conséquences de ces mouvements (désintégration de leur empire).

On peut aussi incriminer les « nationalismes de puissance » avec des exacerbations d’identités nationales qui se font surtout pour le droit à l’expansion nationale et non au vu d’une unité nationale (déjà constituée d’ailleurs).

  • Pangermanistes allemands
  • Panslavistes russes
  • Patriotes français « revanchards »

Tous ont en commun la conviction que leur territoire leur est légitime en vertu de leur histoire, de la supériorité ethnique, de la démographie...

C

Le système politique : concert européen ou cancer européen ?

Instauré avant 1914, le système diplomatique accélère les crises. Les conceptions nationalistes et impérialistes de la puissance ont déterminé une peur de l’autre et un besoin de sécurité. Cela se manifeste dans la construction de blocs d’alliances pouvant paradoxalement amener le conflit à cause de leur rigidité.

S'ajoute à cette illusion de sécurité la croyance dans les vertus du « concert européens » (conception des traités de Westphalie ou traité de Viennes). On croit possible d’empêcher la guerre par la gestion d’un directoire de grandes puissances « responsables ».

On surestime également les forces de paix non gouvernementales, bien qu'il y ait le contrepoids réel du pacifisme socialiste et internationaliste. L'assassinat de Jean Jaurès en 1914 est communément vue comme un des facteurs qui facilita l'engagement de la France dans la première guerre mondiale.

Les interpénétrations économiques, commerciales et financières peuvent être également un frein à la guerre. Mais, la crise de 1914 révèle l’imprégnation dans les opinions publiques du sentiment nationaliste.

III

La mauvaise conscience impériale : de Cassandre à Vénus ?

A

Un déclin de l’Europe inégalement pris en compte par les « grands-pères » de l’Europe ?

La prise de conscience de la fragilité du continent pousse à envisager la construction européenne pour éviter le choc des impérialismes et des nationalismes :

  • Le comte de Saint-Simon en 1814 : doute du « concert européen » et préconise la formation d’un Parlement Européen.
  • Européen (de Seignobos) ou mensuel États-Unis d’Europe (édité par la Ligue Internationale pour la Paix en 1867) veulent sauver civilisation européenne de la guerre.
  • V. Hugo « Les États-Unis d’Europe » pour contrer la montée en puissance des États-Unis déjà perçue par Alexis de Tocqueville
  • Début XXème : Leroy-Baulieu, Isambert, d’Estournelles de Constant veulent une « Union Européenne » pour éviter guerre et pour contrer le déclin économique (montée des États-Unis et du Japon)

Malgré cela, les mouvements populaires n’adhèrent pas à ses visions et les débat sur l’unité européenne restent rares. De plus, les Européens du XIXème ne voient pas l’émergence des autres puissances.

Les États-Unis en 1914 sont la première puissance industrielle avec 36% du PNB industriel mondial (5% Pour France). Mais, les produits américains sont peu présents sur les marchés extérieurs et sa croissance rémunère surtout les placements européens outre-Atlantique. De plus, l’impérialisme américain parait limitée au continent avec la doctrine Monroe. Le Japon également n’est vu comme une puissance qu’après sa victoire sur la Russie.

B

Le long XIXème : « Belle Epoque » de l’anti-impérialisme

L’anti-impérialisme va de pair avec la colonisation européenne. Les révoltes des peuples déjà colonisés sont rares (Kabyles, Kanaks) mais il y a une forme de résistance à une nouvelle colonisation :

  • conquêtes dures de Madagascar ou de Tonkin,

  • sursaut nationaliste chinois lors de la « Révolte des boxers »

Washington réclame de l’Europe, sur la Chine, le principe de « la porte ouverte ». Les Européens en viennent à douter de l’exercice impérialiste de la puissance
Pour Clemenceau, la colonisation gaspille « l’or et le sang de la France ». Pour Lénine, le colonialisme est le stade suprême du capitalisme

Il y a aussi une remise en cause du monopole de l’exercice de la puissance par les États-Nations. L’absence de « sécurité collective » entraine l’insécurité et parfois la guerre. Ainsi, avant 1914, Léon Bourgeois évoque l’idée d’une SDN et les premières réalisations en faveur d’un arbitrage international apparaissent des conférences de La Haye 1899 et 1907 .

C

La mauvaise conscience impériale : les racines de l’impuissance ?

Le dégoût actuel pour la puissance peut s’expliquer par la lecture négative du XIXè siècle colonial. Le « Sanglot de l’homme blanc » (Bruckner) rend compte d'un certain doute de la part des européens quand à leur volonté de détenir des responsabilités de puissance.

Une partie de la littérature ou d'exemples frappants remettent en question la pertinences des colonies, sur plan économique ou des valeurs portées par l'Europe :

  • J. Marseille parle d'«oreiller de paresse» pour expliquer que l'Empire français a donné à la France des débouchés faciles qui ne l'ont pas poussé à moderniser son industrie.
  • Exploitation des colonies plus chère qu’elles ne rapportaient, sauf exceptions.
  • H. Arendt : on peut voir dans les massacres coloniaux les prémices des génocides d’avant 1950.
  • Camps de concentration britanniques pour la lutte contre les Boers.
  • Massacres génocidaires des Hereros du Sud-Ouest Africain (allemands, 1904).

Mais des signes montrent que cette lecture est moins perceptible aujourd'hui :

  • Tentative de législation sur la place des « aspects positifs » de la colonisation française au Maghreb dans les manuels scolaires
  • Le discours de Dakar de Sarkozy en 2007 donne la responsabilité aux Africains dans le sous-développement
  • G.Brown 2005 en Tanzanie : « Les jours où la Grande-Bretagne devait s’excuser pour son passé sont terminés. »
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