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Chapitre 2 :
Les deux guerres mondiales, matrice la construction européenne

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Les deux guerres mondiales, matrice la construction européenne
Introduction

Au Ve siècle avant Jésus Christ, le Grec Hérodote fixe la frontière de l’Europe sur le Don. Elle est alors une « expression géographique ». Elle devient cependant très vite une « expression philosophique ». Elle apparait en effet conceptuelle : il s’agit d’une communauté de peuples fondée sur des parentés de civilisation adverses (solidarité de l’Europe face à la Perse, aux « Barbares » dans l’Antiquité gréco-romaine ; solidarité chrétienne face à l’Islam au Moyen-âge ; solidarité face aux Turcs au début de l’époque moderne…).

La menace extérieure affranchie, l’Europe devint une réponse à la menace interne de la division de l’espace politique européen en puissances rivales.

Après deux conflits mondiaux dont les pays européens sont largement responsables, le succès de l’idée européenne n’exprime-t-il pas avant tout le refus d’une évolution qui menace le « Vieux continent » d’une marginalisation face aux deux puissances universelles qui se déploient après 1945 ?

I

Une seconde “guerre de Trente ans”

La guerre de Trente ans (1618-1648) a un impact considérable sur la géopolitique européenne. Elle trouve plusieurs formes, elle est à la fois une guerre entre puissances car tous les pays du continent y prennent part.

Elle est aussi une somme de guerres civiles dues aux réformes (religieuses) établies depuis un siècle et de la Contre-Réforme.

Elle apparait comme une guerre totale à de multiples occasions et laisse des traumatismes. Par exemple, les troupes de Louis XIII détruisent les vergers du Palatina. Elle aboutit également à un « ordre européen » qui devait rester stable pour environ un siècle et demi, jusqu’au Congrès de Vienne de 1814-1815.

Rétrospectivement, les deux guerres mondiales constituent un traumatisme historique du même ordre que la guerre de Trente ans. Concentrés sur la même durée (1914-1945), les combats ne sont cependant pas continus sur la période. C’est pourquoi l’expression de « seconde guerre de Trente Ans », utilisée en 2000 par F. Crouzet, rend bien compte de l’impact de ces deux conflits, liés l’un à l’autre et avant tout européens.

A

Les conflits de la “guerre de Trente ans” et ceux de 1914-1945 sont d’abord liés par leurs causes

Les traités de paix établis en 1919-1920 avaient pour ambition de créer un nouvel ordre européen et mondial mais présentaient des failles au point de vue démocratique et ne furent pas soutenus, pas même par leurs auteurs (États-Unis, Royaume-Uni, Italie).

Ils laissèrent donc subsister des rancœurs, des conflits mal éteints et un désir de revanche qui fut exploité par les partis politiques les plus nationalistes (fascisme, nazisme).

Foch fit preuve d’une extraordinaire lucidité quand il qualifia le traité de Versailles «d'armistice de 20 ans», car la Seconde Guerre mondiale commence effectivement deux décennies après la signature dans la galerie des glaces.

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Ils concernent également les mêmes protagonistes.

Seuls le Japon et l’Italie ont changé d’alliance. Ils n’ont cependant pas changé de motivations. De plus l’hésitation italienne est très comparable d’abord en 1914 (membre de la Triplice, elle refuse d’entrer en guerre, ne revendiquant qu’un rôle défensif) puis en 1939 (signataire du Pacte d’Acier, elle se déclare non belligérante jusqu’en juin 1940) dans le but d’un "mieux placé" pour l’après-guerre et commandé par l’opportunisme.

Les deux conflits mettent donc aux prises deux blocs.

  • Le bloc France – Royaume-Uni – Russie auxquels se rattachent les pays protégés (Belgique, Serbie, Grèce…).
  • L’Europe centrale et danubienne, la « Mitteleuropa », groupée autour de l’Allemagne.
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L’unification de l’Europe, mais sur un mode hégémonique, est déjà la cause de ces conflits

En devenant un État-nation au XIXe siècle, l’Allemagne s’est affirmée comme la grande puissance du continent, après avoir vaincu les deux « vieilles » puissances traditionnelles : l’Autriche (1866) puis la France (1870-1871).

L’évolution économique, qui fait de l’Allemagne la deuxième puissance mondiale, alimente un sentiment de supériorité et une volonté de puissance qui s’exprime notamment par la recherche de conquêtes coloniales et par la construction d’une flotte de guerre moderne, capable de rivaliser avec la flotte britannique vieillissante.

Le programme pangermaniste, qui fixe des objectifs extrêmes, rêve d’un remodelage de l’Europe donnant au Reich un poids écrasant et lui ouvrant des accès élargis à la mer du Nord et à l’Europe orientale. Ce programme n’est pas officiellement celui de la diplomatie allemande, car il serait impossible à réaliser sans une guerre. Or l’Allemagne, comme les autres pays européens, ne veut pas la guerre, elle ne la déclenchera pas délibérément.

Mais à partir du moment où la crise austro-serbe débouche sur un conflit généralisé, les dirigeants allemands acceptent d’aller jusqu’au bout, avec l’espoir qu’une victoire leur permettra d’imposer d’importantes modifications territoriales et une union douanière englobant la France, l’Autriche-Hongrie, la Belgique, les Pays-Bas et le Danemark, outre l’Allemagne, bien sûr.

Ce programme est évidemment inacceptable par la France et le Royaume-Uni La France, d’abord, car une nouvelle défaite contre l’Allemagne signifierait la perte de nouveaux territoires et une vassalisation probablement définitive (le rapport de force démographique lui est en effet de moins en moins favorable).

Le Royaume-Uni, ensuite, parce que l’unification du continent sous une puissance économique contient une menace mortelle contre son indépendance et sa sécurité, qui ne tient qu’à son contrôle des mers.

Le Royaume-Uni s’oppose également à une vassalisation, voire un démantèlement de la Belgique au profit de l’Allemagne. En effet, Anvers et Rotterdam sont des points de concentration idéaux en vue d’une attaque surprise contre Londres. Les Hollandais l’ont démontré à deux reprises au XVIIe siècle.

D’autre part, la maitrise du Northern range par une puissance industrielle et exportatrice dépassant déjà le Royaume-Uni serait à terme une concurrence insupportable.

Enfin, Londres s’allie donc au faible (France) contre le fort (l’Allemagne) à travers l’entente cordiale de 1904. Pourtant, si le Royaume-Uni déclare la guerre en 1914, c’est bien à la suite du viol par l’armée allemande de la neutralité belge.

D

La Seconde Guerre mondiale n’est pas intrinsèquement idéologique, pas plus en tout cas que la première

Certes, l’échec du Reich wilhelmien en 1918 ne fit pas disparaître les aspirations pangermaniques : Hitler les reprendra intégralement à son compte, en y ajoutant une réactivation des épopées médiévales du Drang nach Ost (la poussée vers l’Est) qu’il animera du thème idéologique de la « croisade contre le bolchévisme » lorsqu’il s’attaquera à l’URSS pour séduire les anticommunistes européens.

Mais elle n’est pas tout à fait entreprise pour des motifs idéologique :

  • Sinon l’Allemagne nazie et la Russie stalinienne n’auraient pas accepté de différer leur affrontement pour que le conflit « occidental », plus nationaliste qu’idéologique, soit réglé en premier.

  • Sinon les États-Unis, dont le président appelait dès 1937 à mettre en quarantaine les dictatures, n’auraient pas attendu 1941 avant de s’engager.

C’est donc bien un même conflit qui est tranché trente ans après l’attentat de Sarajevo : celui créé par une tentative de domination de l’Europe par une puissance continentale hégémonique. Il apparaît clair dès 1918, et plus encore en 1945, que cette unification autoritaire ne fonctionnera pas et qu’une nouvelle tentative serait fatale à des pays européens qui sont au bord de la ruine.

II

L’Age des catastrophes

A

Le traumatisme de la première guerre mondiale

La catastrophe est bien sûr économique : il y a un très rapide transfert de richesse d’une rive à l’autre de l’Atlantique. Les États Unis deviennent créanciers des pays européens et détiennent désormais la moitié du stock d’or mondial. Il y a également une perte de valeur de monnaies européennes : le franc est dévalué de 80% en 1928 à cause de la guerre de l’endettement et rétablissement de la parité de la livre sterling que de 1925 à 1931. Paul Bairoch explique que la guerre a coûté entre sept et neuf années de PNB à l’ensemble des belligérants.

Le bilan humain apparaît également effrayant du fait des masses de soldats affrontés (60 millions de mobilisés). Les Pertes humaines sont insurmontables, 95% des 9 millions de tués sont européens, la France a perdu plus de 3% de sa population d’avant-guerre, l’Autriche et la Hongrie plus de 2,5%.

Ce sont les hommes jeunes qui sont frappés : les morts représentent près d’un tiers des 25-30 ans en France, un quart en Allemagne, un cinquième en Autriche-Hongrie, leur absence retentit sur la population active et sur le dynamisme démographique. L’effet qualitatif n’en est pas moins incontestable : une génération de « cerveaux » prometteurs (Péguy, Apollinaire, Alain-Fournier) a été amputée.

Le bilan politique aussi prend des allures de catastrophes, la carte européenne est profondément remodelée : disparition des plus anciens empires présents en Europe (hongrois, russe, ottoman) et création d’une dizaine de nouveaux États.

La révolution bolchévique de 1917 induit une formidable incertitude à moyen et long terme. La classe ouvrière, ses représentants et syndicaux se divisent sur la question du ralliement au nouveau modèle révolutionnaire. La nouvelle doctrine suscite aussi de nombreuses oppositions chez les capitalistes, comme chez les paysans qui sont inquiets de cette nouvelle espèce de « partageux » et de la collectivisation autoritaire.

Le mot d’ordre de « révolution mondiale » est abandonné par l’État soviétique mais toujours en usage au sein de la IIIe internationale. Il a fortement contribué à la polarisation politique de l’entre-deux guerres et au succès des fascistes.

B

Premières initiatives européennes

Il ne faut pas oublier l’ensemble de ces traumatismes pour comprendre l’état d’esprit des Européens de l’entre-deux guerres. Leur cadre de vie ont été bouleversés et là la stabilité a laissé place à l'incertitude. Ainsi, rétrospectivement, l’avant-guerre a été qualifiée de « Belle Epoque ».

Les prémices de l’idée européenne naissent donc dans cette période d’incertitude. Certes, les premières réalisations sont modestes et l'Union économique belgo-luxembourgeoise en 1922 est la première étape vers le Benelux (1948).

Cependant, certains fondamentaux sont déjà identifiés, à commencer par la nécessaire réconciliation franco-allemande : ces deux États se disputent une suprématie politique, mais aussi des matières premières qui apparaissent comme complémentaires (fer en Lorraine, charbon en Allemagne).

Pour éviter une dispute perpétuelle, pourquoi ne pas mettre en commun ces ressources ? L'idée est évoquée dès 1923 par le comte Coudenhove-Kalergi, auteur de Pan Europa et est mise en pratique en 1926 avec la création d’un Cartel de l’acier entre la Belgique, l'Allemagne, le Luxembourg et la France.

Ce qui n’apparaît alors que comme une simple organisation de marché prépare l’avènement de la CECA 25 ans plus tard. Ce cartel, devenu l’Entente internationale de l’acier en 1932 fonctionna jusqu’en 1939.

C

1948, le printemps de l’Europe

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« S’unir ou périr », Gaston Riou dès 1918.

Le contexte de l’après-guerre en 1945 semble favorable à une grande initiative européenne. Les conceptions nationalistes et les milieux conservateurs sont largement déconsidérés ou éliminés. Le champ politique est ouvert, à droite, pour les partis démocrates-chrétiens qui rassurent les électeurs hostiles au communisme.

En RFA, les chefs de gouvernement démocrates-chrétiens de 1949 à 1969, en Italie, de 1945 à 1980, tandis qu’en France, le MRP participera à tous les gouvernements jusqu’en 1956. Tous les « pères de l’Europe » se rattachent donc à ces partis démocrates-chrétiens européens, à l’exception de Spaak (socialiste).

La crainte de l’URSS, grand vainqueur de la guerre, est aussi un facteur de cohésion entre pays européens, même indépendamment de toute sollicitation américaine, comme le montre les discours des politiques :

  • Discours de Fulton de Churchill (5 mars 1946) où apparaît la métaphore du « rideau de fer »
  • Discours de Zurich de Churchill (19 septembre 1946) où il lance un appel aux « Etats-Unis d’Europe »
  • Formule de De Gaulle (juillet 1947), parlant d’un « bloc » dont la frontière « n’est séparée de la nôtre que par 500 km, soit à peine la longueur de deux étapes du tour de France cycliste ! »
  • Réponse de Spaak à la tribune de l’ONU à un délégué communiste (1948) : « Votre empire s’étend de la mer Noire à la Baltique et à la Méditerranée. Vous voulez être au bord du Rhin et vous nous demandez pourquoi nous sommes inquiets ? »
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1948, année clé pour la construction européenne parce qu'année clé pour la guerre froide et la cristallisation des blocs.

Le « bloc soviétique » est en place en 1948 avec la chute en février du dernier gouvernement pluraliste à l’est du rideau de fer, en Tchécoslovaquie, lors du « Coup de Prague ».

En réponse, les États-Unis acceptent de venir en aide à l’Europe, au moment où la France, la Grande-Bretagne et le Benelux s’associent au sein de l’Union de l’Europe occidentale (mars 1948) :

  • Le Congrès adopte l’European Recovery Program, nom officiel du plan Marshall
  • Il adopte aussi la « résolution Vandenberg », qui permet au président de signer un traité d’alliance en temps de paix et ouvre la voie à la création de l’OTAN en 1949.
  • Cet engagement est confirmé par la mise en place du pont aérien pour contourner le blocus de Berlin-Ouest à partir de juin 1948

Cette cristallisation du rapport de force Est-Ouest en Europe conditionne durablement l’orientation européenne.

Au moment où les deux blocs se mettent en place, les fédéralistes tentent de convaincre les gouvernements qu’il faut une initiative forte en faveur de l’unification du continent pour éviter à l’Europe d’être écrasée en les deux géants.

Ainsi, un nouveau Congrès paneuropéen est convoqué à la Haye, qui s’ouvre symboliquement le 8 mai 1948, trois ans après le conflit meurtrier, mais aussi 100 ans après le « printemps des peuples » (vague démocratique en Europe).

Ce congrès, qui dure trois jours et qui réunit de très nombreux délégués, lance un message à tous les Européens à la clôture, proposant de créer diverses institutions, une cour de justice et une charte commune des droits de l’homme.

Comme le printemps de 1848, celui de 1948 se révèle finalement trompeur et ses limites apparaissent rapidement. Les États veulent bien s’associer, mais pas disparaître. La construction proposée ne couvre pas le champ de la coopération économique et militaire qui est en train de se mettre en place avec les États-Unis. Une véritable révolution politique en Europe et une reconstruction sur une base immédiatement fédérale apparaît donc impossible.

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