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Chapitre 6 :
L'Europe et la nation

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L'Europe et la nation
Introduction

Il est difficile de définir la nation. La définition est-elle la même pour les grands États-nations (Italie ou Pologne) et pour la région revendiquant autonomie, voire indépendance (Ecosse ou pays basque) ?

Il semble que la construction européenne, surtout associée à la mondialisation, mine les grandes nations : les régions imparfaitement ancrées veulent en profiter pour sortir du carcan de l’État-nation ; celles qui sont puissantes veulent s’épargner les contraintes de la solidarité et de la redistribution régionales.

Mais les tragédies du XXème siècle, induites par les dérives du nationalisme, n’ont elles pas décrédibilisé l’idéal de la nation ? La nation en Europe constitue un « bien public commun », un espace de solidarité nécessaire à la stabilité de l’ensemble. Pour l’Europe, les grandes nations qui la composent demeurent la base de sa légitimité démocratique. Europe et États-nations, même combat ?

I

Origine et nature de la nation en Europe

A

La dualité du concept de nation

Le principe actif le plus immédiatement perceptible de la nation est l’identité, le sentiment d’appartenir à une communauté (langue, religion, territoire, ethnie ou combinaison de ces facteurs).

L’étymologie, nascere, désigne un groupe d’hommes ayant la même origine, et ce terme est utilisé dans ce sens tout au long du Moyen Âge. Dans les universités médiévales, les étudiants étaient répartis en «nations» (anglaise, allemande, française, picarde…).

Cependant, la commune origine ethnique, l’unicité linguistique ou religieuse des nations européennes est un mythe car cette réalité nationale primaire se fonde sur des éléments identitaires et une base territoriale restreinte. On parle d’infranationalisme ou de protonationalisme.

Pour Ernest Renan, fin XIXème en France, la nation, c’est le « plébiscite permanent ». Elle relève d’un contrat fondé sur des valeurs communes et un projet d’avenir. Les valeurs communes, une même vision du passé et de l’avenir déterminent une identité et un espace de solidarité.

Certains vont plus loin et souhaitent débarrasser la définition de nation de ses connotations culturelles. Mais il s’agit d’un contresens : il y a de l’affectif dans la nation. On parle même de sentiment national. Jean-Louis Bourlanges, député européen et du Mouvement européen, introduit une distinction entre « cités chaudes » (nations) et « cités froides » (organisations internationales).

La nation est personnifiée, on lui attribue un corps, elle est chargée d’une mission. De Gaule emploie, dans ses Mémoires de guerre, les expressions « la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs » pour parler de la France ou encore parle du « corps bouleversé de la France » à la Libération. La nation est élective, elle est construite.

B

Les origines de la construction nationale

Indéniablement, la nation a des racines anciennes. Pierre Chaunu considère que la guerre de Cent ans et Jeanne d’Arc sont des signes évidents de la nation française et Fernand Braudel considère que la nation, en Europe, est fille du chemin de fer. Le pouvoir royal, s’appuyant sur le peuple contre les ordres supérieurs, est une étape de la souveraineté nationale.

En Angleterre, la monarchie reste l’incarnation de la nation. Le puissant mouvement intellectuel du romantisme, qui est la recherche des racines historiques et l’affirmation d’une volonté présente contre les traditions classiques, éveille les nations.

En France et en Amérique, les révolutions politiques de la fin du XVIIIème siècle et la légitimité démocratique qu’elles fondent, placent les nations au centre du jeu politique.

Enfin, le capitalisme fut un élément favorable à la naissance de nations puisqu’il avait besoin de marchés intérieurs élargis et unifiés. Mais il ne faut pas limiter la nation à une sorte de superstructure du capitalisme. Jaurès affirmait que le véritable internationalisme, loin d’éloigner de la nation, en rapprochait.

Le XIXème siècle est donc le siècle de l’émergence des nations en Europe, par excellence (révolution, aspiration à la souveraineté populaire et à la démocratie, romantisme et capitalisme). Mais un double décalage chronologique existe :

  • L’existence d’un État favorise l’apparition de la nation (France ou Angleterre) tandis que là où il a du mal à s’implanter, les nations apparaissent plus tardivement (Allemagne ou Italie).
  • il y a aussi un décalage entre l’éveil des sentiments nationaux et leur inscription dans les territoires.

L’épopée napoléonienne contribua largement à l’émergence du sentiment national : diffusion des principes révolutionnaires, code civil... mais aussi réactions contre l’occupant français. Il fallut cependant attendre le traité de Versailles pour que l’Europe des nations remplace celle des empires.

C

Les formes de la construction nationale en Europe

La nation est d’abord une (re)construction historique. Sandrine Kott et Stéphane Michonneau considèrent que l’enseignement de l’histoire fait office de « nouveau catéchisme national » et que l’école est donc un enjeu essentiel pour la « nationalisation de la société ».

En Allemagne, la victoire d’Arminius sur les légions romaines de Varus en 9 après JC a été instaurée au XIXème siècle comme une preuve de l’existence antique de la nation allemande. En France, Vercingétorix, Clovis ou Jeanne d’Arc ont été considérés comme des héros « français » seulement après la défaite de la France en 1870.

En Grèce, le lien de continuité entre la Grèce antique et la Grèce moderne de par sa dimension « civilisationnelle » a permis par exemple d’affirmer la priorité de la Grèce sur certains territoires aux dépens de la Turquie.

La nation est aussi une reconstruction symbolique est paysagère. Le château de Versailles, la tour Eiffel, la cathédrale de Cologne, l’Acropole, les prairies anglaises ou la forêt allemande deviennent des symboles nationaux. La nation est aussi une construction juridique, la France du Code civil de 1804 en est un exemple.

La nation est enfin une construction économique, l’État-providence et les projets gaulliens en France, et le mark et la Sozialemarktwirtschaft (l’économie sociale de marché) en Allemagne furent des apogées nationaux.

D

Les poisons des nationalismes européens

Nations et guerres

Le nationalisme européen a trop souvent vu dans la guerre un recours ultime à la défense de la nation, un outil de conquête ou parfois un moyen de « régénération » :

  • Bismark veut forger la nation allemande « par le fer et par le sang »
  • Mussolini pense qu’il faut une guerre pour unir l’Italie
  • Hitler met la guerre au service de la régénérescence de l’Aryen
  • Valmy est un événement fondateur de la nation française, la nation vit le triomphe du « peuple en armes »

Antisémitisme

Il existe des liens entre nationalisme et antisémitisme en Europe. Certes, ces liens ne vont pas de soi.

  • La nation française affirma l’égalité des droits en 1790 (les protestants et les juifs devinrent pleinement citoyens), précédent étendu ensuite dans d’autres pays européens
  • Il existe d’autres racines de l’antisémitisme (religion ou courants révolutionnaires du XIXème)

Cependant, on assiste au développement d’une vision raciale de la nation.
Arthur de Gobineau, diplomate français, et le Britannique Houston Stewart Chamberlain apportèrent à ces dérives des justifications pseudo intellectuelles et scientifiques.

Les Juifs furent souvent exclus de la nation ou menacés de l’être : affaire Dreyfus, Shoah, pogroms en Russie, le numerus clausus instauré pour les juifs en 1920 dans les universités hongroise.

Faut-il lier nationalisme et colonialisme ?

Bismark et Clémenceau s’opposent à cette idée. Mais certains crurent observer, dans la formation des nations, une continuité entre l’agrégation des périphéries européennes et la conquête coloniale. Pour l’Angleterre, l’Écosse en 1707 et l’Inde en 1877.

E

Crise de l’Etat-nation et réveil des protonationalismes

La nation n’est plus considérée par l’opinion comme « bien public commun », notamment à cause des dérives qui affectèrent les nations européennes au XXème siècle.

Les évolutions économiques et sociales, depuis un tiers de siècle, affaiblissent aussi l’État-providence, neutralisent les politiques économiques nationales et « marchandisent » les monnaies. Les « manipulateurs de symboles » s’investissent dans les logiques transnationales, tandis que les « travailleurs routiniers » (Robert Reich) se replient sur des comportements défensifs et identitaires.

Les revendications identitaires se multiplient et les régionalismes s’affirment.

II

Réveils nationalistes et crises des états-nations en Europe

A

La Belgique écartelée entre Wallons et Flamands

Le cas actuel de la Belgique frappe car elle pose la question de la mort éventuelle, et à court terme, d’une nation très ancienne au cœur même du noyau de la construction européenne.

B

L’Italie et la Padanie

Certains autonomistes opposent l’Italie du Nord active à l’Italie du Sud sous-développée et assistée et les travailleurs du Nord aux méridoniaux « dévoreurs de subventions ». Le centre économique (les provinces septentrionales de Lombardie) est touché par le syndrome « nationaliste-sécessionniste ».

En 1991, la ligue lombarde donne naissance à la « Ligue du Nord pour l’indépendance de la Padanie » (Italie continentale autour du Pô). Après quelques succès électoraux et son entrée au gouvernement Berlusconi en 1995, son leader, Umberto Bossi chercha en vain à crédibiliser l’origine nationale de la Padanie, à « matrice calviniste ».

En Lombardie et Vénétie, l’idée régionale est fortement porteuse d’identité et soutient le discours autonomiste, mais pas celui de l’indépendantisme.

C

L’Espagne menacée ?

En Espagne, les rapports entre l’Etat-nation et le nationalisme régional sont particulièrement conflictuels. Ces rapports avaient déjà une certaine ampleur avant la construction européenne.

L’imperfection dans la consolidation historique de l’unité nationale prédispose l’Espagne aux revendications «régionales», et notamment celle de la Catalogne.

Certes le mariage de F. D’Aragon et I. de Castille en 1469 (désignés comme «rois catholiques» après leur prise de Grenade en 1492 (d’autre part date majeure dans la construction nationale espagnole) entraîna de droit l’unité de l’Espagne, mais la Catalogne se montra rebelle.

Généralité incluse (gouvernement autonome) dans le royaume d’Aragon, mais aussi grande puissance de Méditerranée Occidentale aux XIIIe et XIVe s., elle est liée par des alliances dynastiques pendant plus d’un siècle à la Maison d’Anjou et à la Provence.

Au XVIIe siècle, elle entra en révolte ouverte contre le roi d’Espagne Philippe IV tout en s’offrant au roi de France Louis XIII, accueillant à bras ouverts les Français à la fin du «Grand Siècle» et pendant la guerre de Succession d’Espagne.

Après la proclamation d’une «République Catalane» en 1931, la Catalogne fut successivement soumise par les armées républicaines puis brisée par Franco pendant la guerre civile.

Contrairement à la France, où «liberté, égalité, fraternité» vinrent des sommets révolutionnaires (permettant au jacobinisme d’éclore et de parachever paradoxalement l’oeuvre unificatrice des rois), ici la liberté fut toujours liées au combat régional contre le «centre».

Lorsque la contrainte de ce dernier s’est relâché avec la mort de Franco, le combat autonomiste a repris. La généralité fut rétablie dès 1977. Après le référendum de 1979, les Cortès ratifièrent le statut d’autonomie entré officiellement en vigueur en 1980.

La Catalogne a su longtemps garder des liens avec l’Espagne, celle-ci apportant des marchés, et des liens entre l’Amérique et la bourgeoisie catalane se sont longtemps maintenus. Mais aujourd’hui l’horizon est européen et celle ci hésite donc moins à prendre ses distances avec la monarchie.

Cependant la Catalogne n’est pas la seule à émettre des revendications régionales. Au XIXe s. surgit le nationalisme basque (moins linguistique à l’origine que celui de la Catalogne) avec la remise en cause par le pouvoir espagnol des fueros, lois locales qui constituaient le pouvoir intermédiaire établissait un certain équilibre.

En Galice, la langue constitue le noyau d’une revendication «nationale-régionale» récente.

Il semble dès lors que le fédéralisme n’est pas une solution pour l’Espagne, ni une forme de consolidation de «l’étage national» entre «régions» et Europe.

Les nationalismes s’allient, comme on le voit à travers leurs affirmations dans la Déclaration de Barcelone (16 juillet 1998). Ils contestent l’idée même de «fédération» assortie «d’autonomies régionales».

Pour ceux qui reconnaissent encore l’existence de l’étage de «l’État-nation» espagnol celui-ci ne saurait se concevoir que sur la base confédérale, c’est à dire par un contrat passé entre nations souveraines et reconnues sur le plan international.

Les nationalistes basques demandent à l’adhésion du Pays Basque à l’Union européenne. Les 3 nations (basque, catalane, galicienne) demandent à l’Europe la garantie d’une «libre adhésion des entités nationales et des peuples d’Europe» (incluant «le droit à l’autodétermination de tous les peuples européens»). La construction a ainsi un effet d’érosion sur le ciment de «l’État-nation»

D

Irlande et Ecosse

La question de l’Irlande fut l’une des plus douloureuses, mêlant dimension nationale et religieuse, elle a longtemps occulté les autres questions nationales divisant l’archipel Britannique.

A la suite de l’indépendance de l’Irlande du sud d’abord en 1921 avec un statut de dominion puis en 1948 avec la proclamation de la République irlandaise (l’Eire), 6 comtés constituant l’Ulster, ont demeuré au Royaume-Uni du fait de la majorité de leur population (protestante).

Considérant cette majorité protestante illégitime (car obtenue par politique d’immigration venant de Grande-Bretagne, et encouragée par le gouvernement anglais), les nationalistes catholiques irlandais ont demandé la réunification de l’Irlande.

Le parti indépendantiste Sinn Fein menait le combat sur un plan politique et pacifique tant en république d’Irlande qu’en Ulster. Tandis que l’IRA (Armée Républicaine Irlandaise) menait une lutte armée en Irlande du Nord depuis fin des années 1940.

L’adhésion conjointe de la République irlandaise et du Royaume-Uni à la CEE en 1972 n’a pas aider à relativiser ces dissensions, ni à faciliter une solution pacifique. Bien au contraire c’est entre 1969 et 1973 que le conflit a pris sa dimension la plus violente.

En janvier 1972 eut lieu le Bloody Sunday avec l’ouverture du feu par l’armée britannique sur des manifestants catholiques. L’IRA répliqua en juillet avec le Bloody Friday : une explosion d’une vingtaine de bombes à Belfast.

De plus le conflit fit plus de 30 000 morts dans les 25 dernières années du XXe. En 1981, dix nationalistes irlandais se laissèrent mourir suite à une grève de la faim engagée pour obtenir un statut de prisonniers politiques, ce que refusa M. Thatcher.

Le nationalisme ne semblait alors décidément pas soluble dans l’idéal européen. Cependant à partir de l’extrême fin du XXe, on assiste à une rapide évolution.

Mise en place d’un accord politique dit du «Vendredi saint» en 1998 stipulant la création d’une Assemblée commune, catholique et protestante en Irlande du Nord, et l’instauration d’une coopération entre l’Eire et l’Ulster.

L’IRA, sans y participer, laissa entendre qu’elle soutenait l’accord, puis après plusieurs hésitations et dissidences, elle annonça en 2005 son désarmement et sa volonté de poursuivre l’objectif d’unification par des moyens démocratiques.

L’armée Britannique quitta l’Ulster en 2007. Cette évolution favorable vers un processus de paix peut s’expliquer par plusieurs éléments. La fin de la guerre froide et la lassitude croissante de l’opinion envers le terrorisme y compris dans les milieux nationalistes irlandais.

On peut aussi considérer qu’elle s’explique par les progrès de la construction européenne (de l’Acte unique à Maastricht), et surtout leur fort impact sur l’économie irlandaise, devenu ainsi un champion de la croissance.

Cependant la «Commission de désarmement», mise en place d’un commun accord et proclamant le désarmement de l’IRA en 2005 était présidée par un canadien.

Une autre question nationale longtemps occultée par celle de l’Irlande a affecté les iles Britanniques, celle de l’Ecosse. Celle-ci était restée formellement indépendante jusqu’en 1707, année où fut signée l’Acte d’Union dissolvant les deux Parlements d’Ecosse et d’Angleterre pour les remplacer par celui de Grande-Bretagne à Londres.

Les mouvements autonomistes voire indépendantistes ne disparurent pas totalement comme la Ligue nationale écossaise (1921) ou le Scottish National Party (SNP), et après plusieurs tentatives, c’est en 1997 qu’un référendum (majorité 75%) se prononça pour une «dévolution» (large transfert de pouvoirs) du Parlement Britannique vers un Parlement Ecossais.

Parmi les nationalistes (dont SNP), beaucoup considèrent que la réunion d’un Parlement écossais, ne doit être qu’une étape vers l’indépendance. D’après un sondage de 2006 près la moitié des écossais se disait favorable à l’indépendance.

Trois facteurs expliquent que les choses se soient précipitées et concrétisées depuis les années 1970 :

  • La découverte du pétrole au large de l’Ecosse qui crédibilisait les revendications sur le plan économique
  • L’hostilité d’une part de l’opinion écossaise (profondément imprégnée de culture ouvrière) au conservatisme thatchérien
  • L’entrée de la Grande Bretagne dans la CEE en 1973 qui repose la question de l’identité écossaise et de son rapport au Royaume-Uni et à l’Europe.

Il faut poser la question de l’influence de la question de l’influence de la question nationale sur la politique européenne du Royaume-Uni et sur le «modèle» de construction que celui ci met en avant avec désormais une audience certaine.

L’affirmation de la souveraineté ultime et sans concession du Parlement de Wesminster est aussi à usage interne : la remise en cause de son caractère indépassable, quel que soit le domaine concerné, serait la porte ouverte à toutes les revendications de «dévolutions».

E

Les effets des revendications

Les infranationalismes, en même temps qu’ils jouent contre l’État-Nation, exercent donc un effet ralentisseur sur la construction de l’Europe et démontrent simultanément l’impuissance de cette dernière à jouer un rôle d’arbitrage.

On serait tenté d’identifier deux types d’infranationalisme dans l’Europe Occidentale d’aujourd’hui :

  • L’un «prénational» : correspondant à toutes les régions qui n’ont pas complètement accepté leur intégration dans un État-nation jamais totalement «cristallisé». Catalogne et Ecosse seraient dans ce cas, on pourrait même y rattacher d'une certaine façon les mouvements corses ou bretons.

  • L’autre «post-national» car dérivant d’un éclatement des solidarités au sein de l’État-nations cohérents. L’archétype en serait le cas italien.

Dans les deux cas, la construction européenne serait un stimulant, car elle permettrait ou donnerait l’illusion de permettre, de faire l’éco de l’étage «État-nation», de ses contraintes et de ses solidarités.

Mais les identités régionales ne jouent pas toutes dans le même sens, ainsi c’est le cas de l’Alsace qui manifeste en même temps très majoritairement un attachement national français tout en faisant preuve aussi, en tout circonstance d’un soutien marqué à la construction européenne (profonde originalité linguistique enracinée dans la culture germanique). Ainsi l’option européenne permet à l’Alsace de résoudre ses contradictions et concilier ses contraires.

III

En Europe centrale et orientale, l’héritage des empires et du communisme

En Europe centrale et orientale, les nationalismes, issus d’une infinie diversité ethnique et religieuse ou des frustrations de l’histoire, sont plus présents encore qu’à l’Ouest.

Dans la Pologne de 1938, les minorités additionnées représentaient 10 millions d’habitants, soit le tiers de la population du pays. La Yougoslavie de Tito en 1948 se structure en 6 «nations» et définit 18 autres «nationalités».

Dans la Bulgarie d'aujourd’hui, les minorités représentent 20% de la population. Mais leur rapport à la construction européenne est sans doute différent.

A

L’Europe des empires multinationaux

Jusqu’à la première guerre mondiale, l’espace centre et est-européen fut celui des grands empires (allemand, russe, ottoman, et surtout autro-hongrois) appelés aussi «prisons des peuples» notamment d’après la conception d’État-nation de la France qui la fit triompher au lendemain de la première guerre mondiale appuyée par Wilson avec son programme des «Quatorze Points» (reconstruction de l’Europe).

Ainsi sur les ruines des empires, la France favorisera au lendemain de 1918 d’autres regroupements : la Tchécoslovaquie ou encore la Yougoslavie. Ces fédérations devaient être assez puissantes pour contrer les ambitions allemandes et constituer des relais pour l’influence française.

Leur éclatement dans les années 1990 signifia aussi l’échec d’une certaine Europe française. Aujourd’hui, à la lumière des pogroms, des génocides et autres nettoyages ethniques qui ont affecté cet espace tout au long du XXe, on tend à nuancer le jugement négatif que l’on portait sur l’Europe des empires. Celle-ci a parfois su faire régner une tolérance relative dans l’univers des mosaïques nationales.

Exemple

Le compromis de 1867 entre l’Autriche et la Hongrie

La construction européenne ne s’inscrit elle pas quelque peu, de nos jours, dans cette tradition impériale-là ?

B

Le legs du communisme

La phase communiste a exercé une empreinte forte sur la question nationale en Europe centrale et orientale, et la région en émerge en connaissant une résurgence forte des nationalismes présentés comme «le stade ultime du communisme» (Edgar Morin).

Sans doute parce que l’idée nationale fut trop longtemps niée au profit de l’internationalisme prolétarien, de la Division internationale socialiste du travail (DIST), de la «souveraineté limitée des pays socialistes» brejnévienne.

Le nationalisme fut instrumentalisé par les anciennes élites communistes, de nombreuses années avant la chute. L’échec idéologique et économique poussait les responsables politiques communistes à se légitimer par la référence nationale. En outre, les conditions même de l'effondrement accentuèrent la dérive nationaliste.

La chute du communisme fut aussi une opération de «reproduction sociale». La nomenklatura facilita son maintien au pouvoir par une alliance avec les partis nationalistes (par exemple, en Roumanie), d’autant que paradoxalement une certaine proximité idéologique (méfiance envers les valeurs occidentales modernistes par exemple) facilitait cette alliance.

@ la suite de l’effondrement, les PIB de l’Est européen chutèrent du tiers ou de la moitié. Les politiques très libérales souvent adoptées sur les conseils «d’économies démiurges» appelés en consultation aggravèrent la brutalité sociale de la transition.

Les mécanismes de solidarité, si essentiels pour la cohérence de l’État-nation, s’enrayèrent de plus en plus. Ces fonctions redistributrices étaient assurées, du temps des régimes communistes, par ces «morceaux d’État» (Jacques Sapir) qu’étaient les grandes entreprises, qui en venaient à se confondre avec la ville ou la région où elles étaient implantées en faisant le vide autour d’elles : sorte de «sibérisation» du territoire.

L’effondrement de ces company towns laisse derrière lui un désert social. Les classes moyennes reposant sur l’État (enseignants, militaires, employés des ministères), souvent porteuses de l’idéal d’une nation construite et unitaire, sont les plus atteintes par la crise.

La méfiance de l’Occident, l’effondrement du mur vu parfois comme une revanche allemande, la crainte de l’irrédentisme et du «retour» des groupes nationaux allemands chassés au lendemain de la seconde guerre mondiale, et contre lesquels, en fait, les nationalismes régionaux se sont largement construits, provoquent la résurgence des micronationalismes.

Ainsi, à la chute du mur de Berlin, on assiste à l’effondrement de certaines «nations construites», et à la montée de «protonationalismes», selon l’expression de l’historien britannique Eric J. Hobsbawm.

Le cas de la Tchécoslovaquie illustre les rapports complexes de la nation, de la société et de l’Europe. Née en 1918 du rêve d’exilés (en particulier les Tchèques Tomas Masaryk et Edvard Bénès, le Slovaque Milan Rastislav Stefanik), elle unissait dans un même État une Bohème tchèque, anciennement rattachée à l’Autriche, et une Slovaquie qui vivait jusque-là dans le giron de la Hongrie.

Elle fut davantage l’affaire de l’élite, soutenue par les vainqueurs du moment qui y trouvaient avantage, plutôt que le fruit d’un vaste mouvement populaire. Il en fut de même pour sa dislocation au 1er janvier 1993 : ce fut un «divorce de velours» car négocié entre les gouvernants, alors que l’opinion était peu impliquée.

L’Europe, par ses investissements, permet aux deux nations de s’affirmer. Skoda, la grande entreprise tchèque est rachetée par Volkswagen. La Slovaquie devient la plus grande plateforme de construction automobile européenne, ouvrant ses usines au fur et à mesure que ferment celles de l’Europe de l’Ouest.

La Hongrie présente le cas inverse, celui d’une nation qui voudrait réintégrer, à sa manière, des populations voisines. Quasi indépendante dans le cadre de la double monarchie auto-hongroise depuis 1867, fut durement sanctionné par l’histoire : vaincu en 1918, le traité de Trianon lui fait perdre la Slovaquie, la Transylvanie (récupérée par la Grande Roumanie), la Croatie... On tailla largement : ainsi la Slovaquie se vit elle remettre des territoires majoritairement peuplés de Hongrois afin de lui donner accès au Danube.

La seconde guerre mondiale l’enferma dans l’alliance nazie au moment où elle cherchait une paix séparée. Elle en paya durement le prix par un retour aux frontières définies par le traité de Trianon. Son territoire représente moins de la moitié de ce qu’il représentait avant la première guerre mondiale.

Ce petit pays de moins de 10 millions d’habitants, à la population en baisse (démographie très déprimée), sait que plus de 1,5 million de «Hongrois» vivent en tant que minorités dans les pays alentour : dans la Transylvanie roumaine, en Slovaquie, dans la Voïvodine serbe. Le Parti nationaliste populiste proposa une loi conférant unilatéralement la nationalité hongroise aux minorités hongroises des pays voisins.

La tension fut forte dans la région, entre pays pourtant déjà intégrés ou candidats à l’intégration dans L’Union européenne, en particulier avec la Roumanie qui fut repoussé par référendum en 2005.

En Transylvanie, ces derniers ont leur parti politique, mais la Roumanie ne veut en aucune manière revenir sur son caractère unitaire. Elle a pourtant des préoccupations comparables avec les populations roumaines de Bessarabie, que Staline a annexées au lendemain de la seconde guerre mondiale et partagées entre l’Ukraine et la Moldavie.

C

La question nationale européenne face à la Turquie et à la Russie

Turquie et Russie ont des minorités présentes en Europe, qu’elles soutiennent et avec lesquelles elles cherchent à conserver des liens, comme autant de relais d’influence.

Toutes deux cherchent une meilleure affirmation dans le monde ne refusant de n’être qu’une périphérie économique de l’Europe (même si la Turquie est candidate à l’entrée, ce qui complique encore l’équation nationale).

À côté de la question nationale turque , des minorités turques sont présentes en Europe, pouvant provoquer des conflits identitaires. Une communauté de 2,6 millions de personnes d’origine turque vit en Allemagne.

La cohabitation se passe plutôt bien et l’Office de protection de la Constitution veille au respect des droits. Mais la société allemande répugne toujours à intégrer ceux qu’elle considère comme des Gastarbeiter, des travailleurs « invités », dont beaucoup d’ailleurs beaucoup conservent des liens étroits avec le berceau national.

En Bulgarie, la minorité turcophone et musulmane représente aujourd’hui environ 10% de la population totale. Elle a souvent servi de bouc émissaire au régime communiste qui confisquait les terres et obligeait à « bulgariser » les noms, y compris sur les tombes. Le problème des tensions ethniques est loin d’être réglé en Bulgarie malgré la récupération des terres et des noms de famille.

Chypre demeure un contentieux non réglé. La Turquie affirme la promotion de la « turcité » dans le monde. L’effondrement de l’URSS a libéré de nombreux peuples et pays d’Asie centrale, turcophones, ethniquement proches des Turcs, pour lesquels la Turquie est un modèle et un partenaire. Un vaste champ d’influence et de proximité économique s’ouvre ainsi à la Turquie, allant des Balkans aux confins de la Chine.

Pour l’Europe aussi, la candidature turque est un dilemme identitaire, surtout pour ceux qui espèrent un cheminement vers une forme de « nation européenne » que d’autres voient avant tout «chrétienne» et «occidentale».

La question nationale russe dans les trois Pays baltes se pose aussi :

  • Intégrés à l’URSS de 1944 à 1989, ils ont subi une politique systématique d’immigration russophone.

  • Les Lettons de souche ne représentent plus que 52% de la population de Lettonie en 1989.

  • Les langues nationales elles-mêmes étaient menacées.

  • Vrai problème depuis les indépendances car intégrer en tant que citoyens d’aussi fortes proportions de personnes ne parlant pas la langue nationale et proche du géant voisin n’est pas sans risque.

Cependant, l’entrée dans l’Union européenne exige le respect des minorités :

  • La Lituanie a opté pour l’intégration massive et immédiate des Russes

  • Estonie et Lettonie exigent la connaissance de la langue nationale en vue de la naturalisation et il subsiste encore plus de 10% de non-citoyens dans ces pays.

La question russe dans les Pays baltes a d’autant plus d’acuité avec l’enclave de Kaliningrad (ancienne Königsberg, la patrie de Kant, de culture germanique pendant des siècles puis annexée par Staline et largement russifiée).

Depuis l’éclatement de l’URSS et l’intégration des anciens « satellites » et des Pays baltes en Europe, l’oblast Kaliningrad, une des 89 unités territoriales de Russie, encore dénommée « la petite Russie » par la presse de Moscou, est séparée de la Fédération de Russie par la Lituanie, la Pologne et la Biélorussie.

Mais Kaliningrad joue aussi de sa situation :

  • Création d’une zone économique spéciale
  • Le trafic du port a plus que doublé depuis l’enclavement au sien de l’UE. Son rêve serait de devenir une sorte de Hong Kong de la Baltique.
  • Depuis 2002, un compromis facilite la circulation des russes entre Kaliningrad et la Russie.
D

Le drame yougoslave et l’impuissance européenne

L’affaire yougoslave a montré les difficultés de l’Europe dans la gestion des questions nationales :

  • Impuissance politique et militaire
  • Les questions nationales sur ses marges entrent en synergie avec ses propres contradictions nationales

La reconnaissance trop précoce, par l’Allemagne, de l’indépendance de la Croatie et de la Slovénie, en décembre 1991, entraînant les partenaires européens dans une démarche semblable, a sans doute favorisé l’enchaînement des événements aboutissant aux formes de « nettoyage ethnique » en Yougoslavie. Il aurait fallu exiger des garanties avant toute reconnaissance européenne.

Mais la Yougoslavie a été conçue par les vainqueurs au lendemain de la défaite allemande de 1918, et ne fut jamais vraiment comprise par l’Allemagne, qui y a parfois compté les Croates parmi ses amis, et les Serbes parmi ses ennemis.

L’affaire yougoslave ne fut pas la seule à souligner des contradictions nationales resurgissant, de manière dissimulée, entre l’Est et l’Ouest après la chute du Mur : immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, 14 millions d’ « Allemands », ressortissants de langue allemande, très anciennement installés et dont on peut d’ailleurs discuter l’appartenance à la nation allemande, furent expulsés des pays de l’Est, en particulier de Pologne, de Hongrie, de Tchécoslovaquie, et dirigés vers l’Allemagne occidentale.

Bien intégrés économiquement et socialement, ils n’en sont pas moins restés actifs à travers leurs associations, en quête de reconnaissance. Mais les tensions furent parfois assez vives, en particulier avec la République tchèque, l’opinion des pays de l’Est craignant sinon un «retour», du moins un réexamen de la question des minorités allemandes expulsées.

IV

L'Europe et la gestion de la question nationale

Comment l’Europe peut-elle dépasser les questions, nationales, nouvelles ou résurgentes, intégrer ce qu’elles ont de légitime, les neutraliser dans ce qu’elles ont de corrosif, et si possible les intégrer dans un processus de cristallisation d’une identité, voire d’une « nation » européenne ?

A

Des décisions concrètes

Après la catastrophe yougoslave, l’Europe réaffirma quelques principes fondamentaux. En particulier lors de l’élargissement massif aux pays d’Europe centrale et orientale, dont la décision de principe fut prise au Conseil européen de Copenhague en décembre 2002. Ils en précisent les ultimes conditions, « l’adhésion requiert de la part du pays candidat qu’il ait :

  • Des institutions stables garantissant la démocratie
  • La primauté du droit
  • Les droits de l’homme
  • Le respect des minorités et leur protection… »

Les politiques communes, comme la PAC (politique agricole commune), ou encore celles visant à lutter contre les inégalités régionales, ont-elles renforcé le sentiment de solidarité européenne, ferment d’un sentiment national ? Les âpres marchandages qui les entourent autorisent le doute. Certains domaines semblent cependant obtenir des bons résultats :

  • L’Europe des chercheurs
  • La politique scolaire et universitaire
  • Des programmes comme Socrate et Erasmus...

Beaucoup plus problématiques furent certaines décisions du conseil de l’Europe comme :

  • En 1985 fut adoptée la Charte européenne de l’autonomie locale
  • En 1992 fut ouverte la signature de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires

A travers la langue s’opposent les différentes conceptions de la nation, simple « contrat citoyen » autorisant toutes les autonomies, y compris linguistiques, ou au contraire une vision plus unitaire et intégrée de la nation.

Le texte veut protéger les « langues historiques », et ne porte pas sur les langues amenées récemment par des immigrés. Il s’applique en revanche à des langues non « territorialisées » (yiddish, romani).

La quasi-totalité des 43 pays membres du Conseil de l’Europe ratifient la Charte. Parmi les quelques exceptions compte la France. Après un débat qui divisa tous les partis, le Conseil constitutionnel, en 1999, refusait au gouvernement l’autorisation de la ratification. En effet :

  • Le texte faisait parfois preuve de maladresse en distinguant au sein de la population « Français » ou « non Français » selon la langue régionale pratiquée
  • Le Conseil constitutionnel argumentait sa décision en faisant voir l’article 2 de la Constitution : « La langue de la République est le français ».
  • Il fait observer que la Charte accorde des droits collectifs à des groupes ou des communautés d’origine, de culture, de langue ou de croyance. Or la République reconnaît des droits individuels, et la seule communauté pertinente pour les mettre en œuvre est la communauté nationale.
B

Vers l’éclosion d’un sentiment nationale « européen » ?

Pour le moins que l’on puisse dire, les conditions ne sont pas favorable à une telle éclosion. Le « messianisme » européen des pères fondateurs s’est largement estompé :

  • La sacralité d’une construction institutionnelle apportant la paix s’émousse au fur et à mesure que s’éloigne le souvenir des champs de bataille,
  • La guerre froide aussi sacralisait la construction européenne, qui apparaissait alors à beaucoup comme un ultime rempart de la démocratie et de la prospérité face à un continent eurasiatique « rouge ».

Il subsiste une image purement fonctionnelle de l’Europe :

  • Vue au mieux comme un espace de libre-échange rendant quelques services dans la mondialisation et pour cela incontournable,
  • Au pire sous l’aspect d’un « cheval de Troie » des dérives perverses de la globalisation libérale.

Dans les régions affaiblies (ex : zones les plus orientales des PECO, périphéries et diagonales arides de l’Europe occidentale…), l’image de l’Union européenne se superpose avec les menaces de la modernité, de l’immigration, de la perte d’identité.

Depuis le milieu des années 1990, les Conseils européens comme les différents référendums sur Maastricht et sur le projet de constitution européenne ont révélé le caractère prégnant de l’Europe des méfiances :

  • Éprouvée par le Nord pour un Sud « machiste »
  • Méfiance des petits vis-à-vis des grands
  • Méfiance des grands vis-à-vis de la surreprésentation et de la coalition des petits
  • Méfiance des contributeurs nets vis-à-vis des pays bénéficiaires
  • Méfiance de tous vis-à-vis d’un condominium franco-allemand (aujourd’hui bien lointain)

Et lorsque les peuples se laissent aller à imaginer ce que pourrait être une possible nation européenne, ils ne la conçoivent que comme un prolongement de la leur.

Jean-Louis Bourlanges souligne la « schizophrénie » européenne de la France, « la Nation européenne devenant tour à tour, voire simultanément, l’objet adulé d’un fervent transfert de patriotisme et le coupable idéal d’un expéditif procès en usurpation ». Il explique que la France désirerait étendre sa puissance à tout le territoire européen, en appliquant la politique française, et tout en disposant du soutien des autres nations européennes.

Mais il en va de même pour les autres pays. Lorsqu’en mai 2000, le ministre des Affaires étrangères allemand Joschka Fischer, dans un discours dans une université de Berlin, propose l’unification politique de l’Europe, il présente naturellement celle-ci sous la forme d’une fédération.

En Allemagne, la division religieuse et les particularismes dynastiques qui empêchèrent longtemps la nation de se construire furent résolus par le passage d’une construction douanière (le Zollverein) à une dimension politique fédérale. Pour les Allemands, l’Europe s’inscrit dans ce processus : un plus vaste Zollverein devenant un autre étage du Bund.

Et pourtant, l’Europe dépasse déjà de loin le simple niveau intergouvernemental. La Cour de justice européenne, la pondération des voix et la majorité qualifiée au Conseil des ministres ne sont-elles pas déjà les indices d’une légitimité européenne frôlant le niveau « national » ?

L’adoption de symboles nationaux forts comme le passeport, le drapeau et l’hymne européens, la « citoyenneté » européenne décidée à Maastricht, l’accès (certes partiel) au droit de vote ou encore le symbolisme fort de la monnaie commune…vont dans le sens d’une « production » de nation.

Est-il alors impossible d’imaginer que se constitue une forme de nation proche de ce que les Allemands appellent le « patriotisme constitutionnel », une sorte de contrat civil fondé sur le partage des valeurs politiques ? Certains appellent cela une construction non pas « supranationale » mais « supernationale » (J.L. Bourlanges) ; d’autres parlent d’une « identité postnationale » (Jean-Marc Ferry).

Dans cette hypothèse, qu’adviendrait-il des États-nation ? Faudrait-il en faire l’économie et passer à une Europe des régions ? Une objection peut être faite à cette vision. Dans les États-nations, les solidarités entre régions, générations, catégories sociales, aboutissent à ce que près de la moitié du PIB, parfois plus, transite par les caisses de l’État et des organismes de sécurité sociale pour être redistribuée.

Aujourd’hui le budget de l’Union européenne est limité de 1.44% du PIB européen. Plus que la langue ou la religion, la protection sociale est devenue une valeur fondatrice des nations : de ce point de vue, l’Europe comme espace de solidarité demeure largement un leurre et l’État-nation reste incontournable.

D’ailleurs la vision d’un effacement des grandes nations au profit d’une « nation européenne » dont le contenu serait essentiellement un consensus autour de la démocratie, des droits de l’homme et l’économie de marché, n’est-elle pas quelque peu datée ?

Elle correspond davantage à ce que l’on imaginait après la chute du mur de Berlin, ou avant le 11 septembre 2001. Depuis les premières années du XXIème siècle, la grille de lecture du « choc des civilisations », à tort ou à raison, progresse insidieusement.

Or, elle est peu compatible avec la disparition des nations. Et, de fait, l’État-nation résiste plutôt bien à la libéralisation de l’économie, à la mondialisation et finalement à l’intégration européenne. Le renforcement de l’Europe ne passe pas par l’éclatement des nations. Encore faut-il que celles-ci intègrent mieux la diversité qui les habite et sachent préserver la solidarité qui les justifie. L’Union européenne doit les aider à remplir cette tâche.

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