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Chapitre 8 :
L'Europe et ses frontières

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L'Europe et ses frontières
Introduction

Plus que n’importe quel autre, l’Europe est le continent des frontières. Elle est déjà plus une péninsule qu’un continent. L’identité européenne est bien d’avantage historique que géographique (l’Oural est une limite qui ne s’impose pas avec une force comparable à celle que déterminent, ailleurs, les océans). L’intégration de l’Europe centrale et de l’ex-Europe de l’Est à l‘Union européenne suscite déjà de nombreuses questions sur l’avenir de cette limite (Turquie...).

C’est aussi un continent divisé. L’Europe est le seul continent où la création de frontières se poursuit : la « frontogenèse » reste active provoquant des drames que l’on croyait réservés à des territoires et sociétés moins stabilisées.

Le 20 décembre 2007 l’espace Schengen est élargi aux pays de l’Europe de l’Est : les frontières internes sont donc supprimées mais les frontières externes sont renforcées (cf. Hongrie)

I

La dynamique frontalière : une spécificité européenne:

A

L'enveloppe externe de l'Union européenne dans les Balkans est en mal de stabilisation

La définition d’une limite précise apparaît délicate comme l’Europe est une péninsule du gigantesque continent asiatique. L’Oural ne s’est pas imposé en raison de sa modeste altitude (qui culmine à 1800 mètres) mais parce qu’il constitue le seul obstacle continu (s’étend sur plus de 2500 km).

L’URSS est à cheval sur l’Europe (dont elle possède la moitié de la superficie) et sur l’Asie. Le rideau de fer l’a notamment isolé avec ses satellites de l’Europe. La dislocation de l’URSS rend encore plus complexe l’appartenance ou non à l’Europe.

Cas de la République indépendante de Moldavie

Majoritairement peuplée de populations roumanophones, qui considèrent qu’elle a une vocation européenne. L’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne met cette Europe au contact de frontières non totalement stabilisées.

Le problème se pose aussi pour les frontières balkaniques. L’intégration progressive des républiques issues du démembrement de l’ex Yougoslavie en fait de cette « poudrière » un problème interne à l’Europe.

Le cas ambigu de la Turquie

L’argument géographique ne permet pas de trancher (elle appartient certes à l’Europe par la Thrace mais elle est essentiellement anatolienne et donc massivement asiatique).

Le conflit permanent entre l’Europe et l’Empire ottoman prit pendant des siècles l’allure d’un conflit de civilisations (vieille rivalité entre chrétienté et islam), complexifiant l’argument historique.

L’ambiguïté provient aussi actuellement du fait que la Turquie, rare pays musulman à avoir bâti un solide État laïque, est soumise à un mouvement profond de réislamisation. Cette récente réislamisation touche aussi les importantes communautés musulmanes qui se sont formées dans les pays européens.

B

Un continent balkanisé ? Les frontières internes

Le fractionnement est un élément constitutif de l’identité européenne, et la création de l’Union européenne ne transforme pas radicalement les choses.

La géographie particulière du continent en est en partie responsable. Chacune des péninsules a constitué un État, l’articulation du relief et la multiplication des bassins fluviaux expliquent la naissance précoce en Europe du modèle d’Etat-nation.

L’effervescence religieuse (au Moyen Age et aux Temps moderne) a des conséquences actuelles :

  • Influence encore aujourd’hui de la tripartition (entre l’Europe catholique du Sud, l’Europe réformée du Nord et l’Europe réformée à l’Est) sur les mentalités et organisation sociales
  • Source de rivalités par exemple avec l'Irlande du Nord ou avec les Croates catholiques, Serbes orthodoxes et Bosniaques musulmans.

L’Europe est remarquable par la précocité, la densité et la force des constructions nationales. La formation d’ensembles territoriaux unis par la souveraineté d’un État et où la cohésion de la nation s’étale sur plusieurs siècles a abouti à la stabilisation des frontières.

Certes ces frontières sont appuyées sur des éléments physiques mais elles sont surtout un équilibre entre des puissances rivales. L’histoire, et notamment l’histoire économique et diplomatique a introduit d’autres frontières, qui sans être formalisées, n’en sont pas moins réelles.

Le cas de la frontière Nord-Sud : la révolution industrielle au XIXème siècle en est la cause principale car elle opposa une région centrale (essentiellement l’Europe du Nord-Ouest, autour de la mer du Nord) à d’immenses périphéries, qui peuvent encore souffrir, à des degrés divers, des conséquences. Lest frontières entre l’Italie du Nord et l’Italie du Sud n’ont par exemple pas encore disparu.

L’Europe a été aussi le continent le plus marqué par la guerre froide. La frontière a été matérialisée (mur de Berlin), mais sa chute n’abolit pas un demi-siècle d’histoire de séparation (difficultés par exemple de la réunification allemande).

L’élargissement de l’Union européenne aux pays de l’ancienne Europe de l’Est (les PECO : Pays de l’Europe centrale et orientale) corrige cette fracture artificielle et témoigne d’une nouvelle conception géopolitique d’Europe « atlantique », ainsi que la renaissance de l’ancien concept d’Europe centrale qui est riche d’enjeux :

  • Dans l’entre-deux-guerres la France y voyait par l’instauration d’alliances un contrepoids à l’Allemagne
  • Aujourd’hui, l’Allemagne réunifiée y retrouve ses anciens centres d’intérêts et d’influence tandis que la France se tourne vers la Méditerranée et l’Afrique
C

L'Europe: un ensemble flou aux frontières incertaines

D

Un nouveau concept de frontière?

L’évolution du projet européen a changé la définition des frontières en la rendant floue. À l’origine, les six pays fondateurs du Marché commun revendiquaient un projet d’intégration politique incarné par une concentration géographique et une similitude des structures et des projets.

L’entrée de la Grande-Bretagne en 1973 a réorienté le projet vers un libéralisme et un refus des contraintes intégratrices. Même l’euro, choix intégrateur par excellence, est remis en cause (pays adhérents à l’euro défavorisés par des restrictions imposées par la Banque centrale pour limiter l’inflation à cause d’une valorisation face au dollar, tandis que les pays non adhérents profitent de plus de libertés et de croissances plus fortes).

De même la Politique Agricole Commune qui prévoyait une solidarité par des prélèvements aux frontières est démantelée pour simplement répondre aux règles mondiales de la concurrence, comme l’abaissement des droits de douane prônée par le GATT et l’OMC.

L’espace Schengen ne définit pas vraiment de frontières avec l’absence de politique migratoire commune qui est laissée à l’appréciation des pays.
Sur le plan économique, pas de frontière : peu de droits de douanes, pas de politique monétaire adaptée aux contraintes commerciales, pas de défense de secteurs de production commune, faiblesse des politiques exigeant des bonnes conduites des concurrents.

Les arguments culturels ou géographiques ne définissent pas non plus une frontière commune. En témoignent le refus de l’inscription des valeurs chrétiennes dans le projet de Constitution avec la croissance des minorités, ou les négociations sur l’adhésion de la Turquie…

L’Europe est ainsi le seul ensemble géopolitique et le premier dans l’histoire dont les frontières sont aussi inconsistantes, incertaines, instables. Comment alors adopter une politique de défense des frontières communes ?

II

Le risque des frontières floues

Les risques ne sont pas seulement économiques: en s'élargissant, l'ensemble a perdu de la cohérence.

L’adhésion éventuelle de la Turquie ne constitue qu’un cas extrême du phénomène, puisque même si elle adopte les règles et valeurs de l’Union européenne, elle aura le poids politique le plus important du fait de sa population, et il semble difficile de concevoir un effort d’adaptation à sens unique étant donné la différence des traditions culturelles, historiques et sociales.

L’élargissement des frontières impliquerait un contact de l’Union européenne avec des problèmes géopolitiques qui ne la concernent pas directement. Par exemple, avec l'adhésion de la Turquie, le problème kurde qui a un impact important sur tout le Moyen-Orient deviendrait un problème européen.

III

Construction européenne et fracture interne

A

Justice spatiale ou concurrence des espaces?

Sans être l’objectif initial, la volonté d’effacer les disparités économiques et sociales s’est affirmée. Depuis les années 1970, le processus devient même nécessaire à l’intégration : en témoignent les cas de l’Espagne et de l’Irlande.

Toutefois de nouvelles tensions apparaissent sur le plan de la solidarité avec les différences de dynamiques économiques. La réforme des fonds structurels à la fin des années 1980 ont eu des résultats sont ambigus :

  • Certains pays ont rattrapé leur retard (Espagne, Portugal) mais au prix d’un accroissement des inégalités régionales (prépondérance des littoraux, respectivement atlantique et méditerranéen)
  • Un quart de la population européenne réside dans des régions dont le PIB par habitant est inférieur à 75% de la moyenne communautaire
  • Les activités à rendement croissant et fortement innovantes sont concentrées dans le cœur de l’Europe qui concentre les régions dont le PIB par habitant est très supérieur à la moyenne européenne: Hambourg (197%), Luxembourg (174%), Bruxelles (169%), Île-de-France (152%).

Si une frontière se définit comme les écarts entre niveaux de vie et dynamiques économiques des différentes portions du territoire européen, on peut observer différents phénomènes :

  • Un effacement progressif des frontières nationales enclenché par le rattrapage économique des périphéries : Espagne, Portugal, dans une moindre mesure les pays de l’ex-Europe de l’Est.

  • Un renforcement des frontières régionales et donc des contrastes régionaux, à cause des politiques régionales européennes qui, même si elles facilitent le rattrapage économique, renforcent les régions traditionnellement moteurs de croissance (en 1997 la région de Lisbonne représentait 60% des dépenses totales privées Recherche et Développement du Portugal) ainsi que la promotion de la concurrence par la construction européenne qui a poussé les gouvernements à renforcer leurs régions fortes.

Ces frontières sont en fait pour la plupart très anciennes, et datent de la révolution industrielle qui a été l’élément déterminant de l’organisation de l’espace et des dynamiques en Europe. Il y a des exceptions et dans certains cas les dynamiques se sont inversées ou modifiées : Flandre et Wallonie, Nord et Sud de la Grande-Bretagne, Pays basque et Castille...

B

Dépérissement de l'Etat central et de ses fonctions de régulation ?

Depuis deux décennies on parle de dépérissement de l’État central sous l’effet de la mondialisation libérale et de l’extension des compétences de l’Union européenne. Ces deux phénomènes a priori opposés ayant pourtant le même effet dans ce cas : disparition des frontières nationales, moins de contrôle des personnes dans l’espace Schengen, abolition des droits de douane (et diminution aux frontières extérieures de l’Union européenne), régularisation des différences de normes, disparition des frontières monétaires et financières (partiellement).

L’affaiblissement de l’État central sape ses fonctions de régulation et de redistribution, et aboutit à des réticences des régions favorisées à venir en aide à des régions plus en difficulté. On peut donc distinguer deux mouvements régionalistes :

  • Les mouvements régionalistes « traditionnels », présent dans des régions périphériques soucieuses de préserver une identité propre menacée par l’extension de l’État central (Corse, Pays Basque, phénomène ayant abouti au démantèlement des États en Europe centrale ou dans les Balkans)

  • Les courants autonomistes, plus récents, des régions les plus riches qui répugnent à continuer d’être solidaire envers les régions plus pauvres ; les bases de leurs revendications ne sont pas culturelles mais économiques (renforcement de l’idéologie libérale et donc de l’individualisme et effet de la mondialisation qui rend nécessaire la transformation des structures économiques des régions). Ils ont lieu dans des régions centrales (puisque les régions périphériques jouissent d’une solidarité au niveau communautaire et non pas régional) : Catalogne, Lombardie, Flandre (dans tous les cas accentuation de différences anciennes).

C

L'Europe, l'Etat, le réveil identitaire des régions

Le cas de la Flandre belge est particulièrement révélateur, mais complexe.
L'opposition entre le la Flandre et la Wallonie est d'abord historique. Dès la création de l'État belge en 1830, une frontière linguistique datant du Vème siècle divise le pays.

La Belgique est séparée en deux régions au cours de la révolution industrielle du XIXème siècle (la Flandre flamande et la Wallonie francophone), partage chargé de crispations économiques et sociales illustrées par la domination de la Wallonie dans chacun des deux domaines.

Ce rapport de domination inversé après la deuxième Guerre Mondiale lorsque la Wallonie est submergée par la crise de la sidérurgie (le chômage dépasse 15% depuis les années 1980) et que la Flandre est devenue une des régions les plus riches d'Europe grâce au développement des infrastructures portuaires et l'ouverture sur les marchés internationaux.

Une crise émerge à l'échelle de l'État belge qui s'endette car il doit financer à la fois l'investissement flamand et la reconversion wallone (dette publique approchant les 100% du PIB dans les années 1980). Le clivage entre les deux régions est aussi politique: chaque parti est divisé en deux branches qui se différencient de plus en plus par des revendications divergentes.

La conception de l'État belge est différente de chaque côté, il n'y a pas de réel compromis trouvé. La solidarité entre les deux régions se fait de plus en plus rare : les flamands ont l'impression de trop payer pour leur voisin endetté d'où une volonté de régionalisation plus marquée côté flamand.

Ce clivage repose aussi sur une fracture idéologique: deux modèles économiques différents s'opposent. La Flandre se base sur un modèle libéral alors que la Wallonie se base sur un modèle plus social.

Les fractures linguistiques se crispent, la fixation d'une frontière linguistique à la demande flamande a figé les situations et cristallisé des oppositions tenaces. Cette fracture culturelle est d'autant plus marquée à Bruxelles, ville majoritairement francophone incluse en territoire flamand où on trouve un véritable refus de mélanger les deux cultures.

Un phénomène identique est observable en Catalogne. Les écarts régionaux se sont donc fortement accentués au cours des dernières décennies et l'idée même d'une solidarité dans l'ancien cadre national recule.

D

Rejeu des vielles fractures et retour de l'histoire

Une problématique complexe résulte de l'ambiguïté du concept de frontière dans la région des Balkans. Elle apparaît dans une logique comparable à celle des deux régions de Belgique venant d'être évoquée.

La situation actuelle provient de la juxtaposition conflictuelle des frontières impériales. Les frontières impériales étaient plus que des frontières politiques, on parle de frontières de civilisation :

  • Frontières religieuses avec l'exemple de la frontière qui séparait l'Empire austro-hongrois (à majorité catholique) de l'Empire ottoman (à majorité musulmane et orthodoxe)
  • Hétérogénéité ethnique dont les empires ne se souciaient pas et dont les effondrements des empires ont fait naître de véritables tensions auparavant masquées

Cette situation actuelle s'explique aussi par un découpage approximatif après la Première Guerre Mondiale. Ce découpage n'a pas mis fin à la complexité de la distribution des ethnies, des religions, des cultures dans la région. Ce même découpage n'a pas mis fin aux tensions, il a au contraire souvent alimenté des frustrations et des rancœurs.

Enfin, le nationalisme éveillé avec la fin des empires s'est accompagné de rêves de conquêtes ("Grande Serbie", "Grande Croatie" etc.) qui persistent aujourd'hui.

IV

L'Europe a la recherche des solutions pour les problèmes des frontières internes

A

Effacer les frontières de la guerre froide

L'effondrement du bloc soviétique a permis l'intégration progressive des pays de l'ex-Europe de l'Est. L'Europe a de ce fait intégré 12 nouveaux membres entre 2004 et 2007.

La réunification de l'Allemagne a permis une redécouverte des différences entre les deux parties du pays, sa séparation pendant plus d'un demi-siècle ayant conduit à des évolutions divergentes et des organisations sociales différentes.

Pour les autres régions, l'effacement de la frontière est resté progressif et inégal selon le degré d'évolution des pays en question, la frontière peut persister (en matière monétaire par exemple) ou disparaître (en termes de migration par exemple).

B

Effacement des frontières et mutations géopolitiques

L'effacement du "rideau de fer" a eu pour premier effet le déplacement vers l'est de la ligne de partage entre Occident et Orient. La rivalité Est-Ouest existe toujours, le rôle de l'Europe comme "ligne de défense de l'Amérique" (Reagan, 1987) n'a pas disparu. Les flux migratoires sont désormais orientés vers l'Ouest.

Des pays comme la Finlande et l'Autriche ont perdu leur dimension géostratégique car ils incarnaient le rattachement à l'Ouest dans une zone de neutralité. Ils ont été les premiers à intégrer l'Union européenne après la chute du mur de Berlin en 1995.

L'inachèvement du modèle d'État-nation, notamment dans les Balkans, oblige l'Europe à chercher de nouvelles solutions pour en gérer les conséquences.

Le problème des minorités persiste et demande des solutions ne passant ni par l'intégration dans l'ensemble national englobant, ni par des déplacements de populations traumatisants. Le problème alimente encore quelques rancœurs comme avec l'exemple de la Hongrie qui fut amputée par le traité de Trianon (1920) de 60% de son territoire.

L'imbrication des nationalités pose aussi problème. C'est le cas dans des pays comme le Kosovo et la Bosnie-Herzégovine où il parait difficile de se résoudre à des rectifications de frontières et des déplacements de populations, qui pourraient avoir des répercussions importantes sur les pays voisins.

L'Europe se révèle ainsi fondatrice d'un modèle de frontière adapté à son modèle d'État-nation, modèle qu'elle a diffusé au monde entier à la faveur de son expansion. Le modèle étant inachevé en Europe orientale, des conflits actifs ou larvés persistent. Cependant, ce modèle tend à devenir obsolète, car sans doute trop strict et trop ferme concernant les frontières, il ne permet plus de prendre en compte une importante diversité. Il ne correspond plus aux actuelles nécessités de l'Europe.

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