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Chapitre 10 :
La France au sein de l'Europe : cavalier seul ou puissance leader ?

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La France au sein de l'Europe : cavalier seul ou puissance leader ?

La France attend beaucoup de l’Europe et à l’inverse la construction européenne est indissociable du moteur français (comme le montre le rejet français du traité constitutionnel en 2005 qui donne un coup d’arrêt définitif au processus de ratification).

La vision européenne de la France, l’Europe puissance, se distingue des autres. Il semble que l’Union européenne soit le seul moyen pour la France de peser dans les affaires internationales, et que l’enjeu principal pour la France est de maintenir son leadership au sein de l’Union.

Cependant, qui à part la France, croit vraiment à une Europe puissance ? Elle semble faire cavalier seul.

I

La France, un leader en Europe

A

La France se voit comme une nation à part qui ne peut se penser qu’au sommet de la construction européenne

La France se voit comme le leader de l’Europe. Les dirigeants français prônent l’idée d’une France qui doit conduire la construction européenne. « j’ai toujours pensé que la France était destinée, par la géographie même, à promouvoir l’Union européenne » (De Gaulle à Coudenhove-Kalergi -fondateur de Pan-Europa en 1948) .

« Le génie de la France la porte à se placer en tête de ceux qui défendent les idées neuves et généreuses » (Valéry Giscard d’Estaing).

La volonté de maintenir à tout prix ce leadership semble jouer en la défaveur de la construction européenne comme le montre le rejet de l’entrée du Royaume-Uni dans les années 1960, qui aurait pu assurer un surcroit de puissance à l’Europe.

La recherche du leadership français en Europe est partagée par les eurosceptiques. Ailleurs en Europe, ils acceptent les élargissements qui peuvent bloquer les décisions européennes et donc la dynamique régionale. En France, ils considèrent que l’arrivée de nouveaux pays entraine la dilution de l’Europe « à la française ».

B

Cette attitude à l’égard de la construction européenne se traduit par un respect parfois approximatif des règles communes

La désinvolture française révèle un sentiment d’impunité lié à l’image qu’elle se fait d’elle-même. Deux exemples le prouvent :

  • Dans le domaine environnemental : la France ignore les décisions européennes de classement des espaces protégés dans le cadre du réseau « Natura 2000 ». Condamnée deux fois par la Cour de justice des communautés européennes (2001 et 2002), la France présente une liste conforme aux attentes en 2006.

  • Entre 2002 et 2004 : la France laisse le déficit budgétaire dépasser la barre des 3% du PIB, ne respectant pas le Pacte de stabilité et de croissance. La France fait pression avec l’Allemagne pour assouplir le Pacte.

C

Cette attitude française a le don d’irriter les partenaires

Les conséquences diplomatiques sont inquiétantes pour la France. Au début des années 1960, la conception d’un Europe pyramidale (petits pays avec un petit rôle à la base, nation la plus forte et qui parle pour tous au sommet) irrite les pères fondateurs.

Pour Rocard, « les Français apparaissent comme arrogants », ce qui « fragilise la position diplomatique d’une France qui voudrait rouvrir les négociations pour obtenir une meilleure coordination des politiques économiques en Europe ». L’attitude française l’isole et donc, à terme, l’affaiblit.

II

La promotion de l’Europe puissance, une exception française

Europe puissance ne doit pas être confondue avec Europe puissante. L’ensemble des États membres souhaite une Europe puissante notamment sur le plan économique.

La France souhaite une Europe puissance, capable d’être un acteur géopolitique indépendant. Deux exemples révèlent ses ambitions pour l’Europe :

  • Le soutien indéfectible à la constitution de l’Union économique et monétaire
  • Le soutien à Europe spatial

La position française par rapport aux autres pays d’Europe est atypique. Les anciennes démocraties populaires s’alignent sur les États-Unis qui semblent être les seuls à pouvoir les protéger efficacement de la menace russe. L’Italie et les autres "petits" pays d’Europe ont fait le deuil de la puissance.

Pour l’Allemagne, l’Europe puissance ne fait pas partie de ses objectifs : malgré son alignement sur la France en 2003 à propos de l’Irak, elle refuse l’idée d’une force militaire européenne indépendante.

La position du Royaume-Uni semble suivre, d’une certaine façon, la position française : Gordon Brown dit en mars 2008 dans le Monde : « Une Europe mondiale peut changer les choses ». Ne parle-t-il pas ici d’une Europe Puissance ?

Certes, le Royaume-Uni espère pouvoir faire avancer à travers l’Europe les questions environnementales et de développement. Cependant il ne voit pas la défense et la diplomatie européenne hors de l’OTAN.

  • Le couple franco-anglais de Saint-Malo (1998) ne remet pas en cause le special partenrship noué avec les USA depuis la Seconde Guerre mondiale
  • La France a par ailleurs annoncé un retour plein dans l’OTAN

On a donc plus un alignement de la France sur la conception britannique, ce qui révèle que la France est bien incapable d’imposer sa propre vision de l’Europe puissance.

III

L’Europe, un multiplicateur de la puissance française

La France a besoin de l’Europe, cette constatation est partagée par de nombreux dirigeants français :

  • « Une France faible à Bruxelles n’a aucune chance d’être forte dans le monde » (Pierre Sella, représentant permanent de la France auprès de l’Union européenne)
  • L’Europe « conditionne le rayonnement d’un pays au niveau mondial » (Pierre Sella)
  • Georges Pompidou parle de l’Europe comme permettant « d’accroitre son rôle dans le monde », soit un porte-voix dans un monde de plus en plus multipolaire

Seuls les souverainistes considèrent l’Europe comme une entrave à la puissance française. Marie-France Garaud voit la voix de la France dans l’Europe comme bientôt minoritaire dans un ensemble européen. Elle aura alors perdu les moyens de défendre ses intérêts.

De plus, les dirigeants français, une fois au pouvoir, constatent l’illusoire puissance française et voient la construction européenne comme seul horizon de puissance. De Gaulle (nombreux discours anti-européens) ne s’est pas opposé de 1958 à 1962 à la mise en place du Marché commun.

Chirac (malgré son discours de Cochin en 1978 où il parle de l’Europe comme « le parti de l’étranger »), parle de l’Europe en 2002 (Strasbourg) comme « multiplicateur de puissance », est pour le traité de Maastricht, et promeut même le traité de Nice.

Après de Gaulle, les dirigeants se sont empressés de « revenir en Europe » (Pompidou et la conférence de la Haye, Sarkozy et le traité « simplifié » de Lisbonne).

L’Europe a au moins aidé la France dans le cas de l’Uruguay Round (1986): cycle de négociations du GATT pour étendre la libéralisation du commerce des marchandises aux services et à la propriété culturelle :

  • La France défend « l’exception culturelle » et avec l’aide des autres pays membres préférant défendre sa « spécificité » arrive à l’imposer.
  • C’est donc une preuve de la rencontre possible entre intérêts français et européens.
IV

“Faire l’Europe sans défaire la France” (Georges Bidault, 1951) : une attitude au cœur des ambiguïtés françaises

A

La France est un moteur indiscutable de la construction européenne, mais aussi un frein puissant

Dans le domaine de la défense, la France rejette en 1954 le projet de Communauté européenne de défense, propose pourtant par René Pleven quatre ans plus tôt.

Mais aussi dans le domaine de l’énergie, la France fait capoter le projet d’une Communauté européenne de l’énergie atomique (EURATOM) en 1957. Cela explique en 1974 le choix des autres pays européens de se tourner vers unes solution américaine plutôt que de persévérer vers une politique européenne de l’énergie.

Michel Jobert, ministre des affaires étrangères adresse un « bonjour les traitres !» aux pays concernés en réaction à cela lors de la conférence de Washington.

B

La France fait peser sur le dos de ses partenaires européens la persistance de son modèle en accusant l’Europe de chercher à le détruire

La France s’accroche à la PAC, ce qui bloque, entre autres, la définition du budget pour la période de 2007 à 2013. Cela conduit à un statu quo d’ici 2013 fortement contesté par le Danemark et le Royaume-Uni.

C

Dans le domaine institutionnel, la France hésite entre l’opportunité de la puissance européenne et la crainte du déclassement français

La France refuse l’extension des prises de décision. En 1965, la “crise de la chaise vide”, menée par De Gaulle a pour but de ne pas mettre en place la réforme prévoyant la prise de décision à la majorité qualifiée. Elle se clôt par le compromis de Luxembourg signé en janvier 1966.

Il faut attendre l’Acte unique européen vingt ans plus tard pour réenclencher la dynamique communautaire. Le traité de Maastricht rend compte d’un engagement à géométrie variable. Trois piliers :

  • Les “communautés européennes” : prise de décision selon la majorité qualifiée (mécanisme fédéral)
  • « Justice » et la politique étrangère et de sécurité commune : passent tous deux par la coopération gouvernementale. Jacques Delors critique ce système qui devrait être remplacé selon lui par un mécanisme fédéral.
V

Des ambitions incompatibles qui affaiblissent la place de la France en Europe

A

Les triangles d’incompatibilité de Robert Mundell et Robert Frank montre l’incohérence de la politique française

Robert Mundell évoque un triangle d’incompatibilité en 1970 comme étant l’impossibilité de concilier ces trois conditions simultanément :

  • Une parité fixe entre les monnaies
  • Une libre circulation des capitaux
  • L’autonomie politique monétaire des États membres

Robert Frank définit un autre triangle d’incompatibilité pour mettre en avant les incohérences britanniques, mais peut s’appliquer aussi pour la France. Les trois sommets sont :

  • Intérêt national
  • Intérêt européen
  • Souveraineté nationale
B

Prise dans ces conditions, la France décline en Europe

La parité avec l’Allemagne s’effrite. Le poids démographique joue en la défaveur de la France : le traité de Lisbonne accorde 18% des voix à l’Allemagne contre 13% pour la France (une des conditions pour le soutien de l’Allemagne dans le débat sur la PAC, ce qui montre la difficulté de la France de concilier intérêt national et souveraineté nationale).

L’élargissement en 2004 et 2007 entrainent une perte d’influence de la France dans les organes communautaires. L’allemand est plus parlé comme deuxième langue étrangère que le français (12% contre 11%). Entre 1997 et 2002, la part des documents rédigés initialement en français passent de 40 à 29% à la Commission, de 42 à 18% au Conseil.

Les voix françaises au Parlement sont diluées, divisées suite à des clivages nationaux, ce qui l’empêche de peser véritablement.

C

« Les destinées de l’une et de l’autre [France et Europe] sont étroitement solidaires », Laurent Cohen-Tanugi

La France doit choisir entre le déclin ou la puissance à travers l’Europe. Elle doit donc renoncer à sa puissance nationale.

Mitterrand disait d’ailleurs en 1987 « La France est notre patrie ; l’Europe notre avenir », c’est dans la faiblesse d’un véritable idéal européen que résident les ambigüités de la position française.

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