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Chapitre 14 :
Réalités et limites de la puissance européenne

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Réalités et limites de la puissance européenne

L’Union européenne apparait comme une « étrange superpuissance » (Pascal Buchan) capable de jouer un rôle de premier ordre dans la gestion économique, financière et humanitaire des affaires internationales, mais impuissante à démontrer sa capacité d’action et d’influence sur les plans politique et stratégique.

Pire, selon Nicolas Bavarez, la période 1990-2010 se résume à deux décennies perdues, en effet, elle est touchée par des crises :

  • Crise démographique avec la perspective de perdre près de 54 millions d’habitants d’ici 2050
  • Crise économique et sociale avec une croissance inférieure à 1,5% depuis 1990 et un chômage de masse touchant plus de 20 millions de personnes
  • Crise scientifique avec la non-maîtrise des NTIC et des flux mondiaux du brain drain
  • Crise institutionnelle et, au-delà, de reconnaissance de la puissance européenne au niveau mondial.

Face aux espoirs placés dans la construction européenne, on peut tout au moins parler d'un désenchantement et constater les limites de la puissance européenne.

Certes, l’Europe dispose d’atouts dans tous les domaines mais son soft power et le modèle qu'elle propose sont aujourd’hui remis en cause par les faiblesses : démographiques, sociales, économiques et politiques.

I

L’hiver démographique européen

A

Les signes du déclin européen

La situation démographique européenne est inquiétante : en vingt ans les États-Unis ont gagné 60 millions d’habitants soit deux fois plus que l’Europe. Or, un affaiblissement durable de sa démographie menace son rang dans le monde et la reproduction de son modèle social.

1

La démographie européenne

La natalité européenne est de 10% en 2006 alors que la moyenne mondiale est de 21% et 38% en l’Afrique (55% pour le Niger).

Les indices de fécondité confirment ce déclin. Marquée précocement par la transition démographique à la fin du 19e siècle, la baisse de la fécondité se poursuit depuis les trois dernières décennies :

  • De 2,6 dans les années 1960, l’indice tombe à 1,88 dans les années 1990 et à 1,4 en 2006 alors que le monde se maintient à 2,7.
  • La mortalité dépasse la natalité dans les taux (11‰ en 2006) et la mortalité infantile stagne à 7‰.
  • La décroissance apparaît donc proche et, pour certains pays (Allemagne, Bulgarie, Roumanie, Pologne), elle est déjà constatée, provoquant un vieillissement généralisé.

Ce vieillissement est constatable : l’âge moyen d’un Européen est de 39 ans en 2006 (28 pour le monde et 19 pour l’Afrique), son espérance de vie est de 79 ans et la part des plus de 65 ans est supérieure à celle des moins de 25 ans (si la situation persiste, en 2050, la part des plus des 80 ans sera supérieure aux moins de 14 ans).

Conséquence : une quasi-stagnation de la population européenne avec 0,04% en 2006 et une part de l’Europe dans la population mondiale qui diminue : 21% en 1950, 11% en 2010.

2

Les implications géopolitiques

Certes, l'important pour un pays est de disposer d'une population bien formée et bien insérée dans la mondialisation. Ces critères sont plus importants à plusieurs égards que le simple argument quantitatif.

Néanmoins, la force symbolique du nombre existe encore, alors que de nouvelles puissances démographiques émergent telles que la Chine, l’Inde, le Brésil. Les États-Unis avec leurs 300 millions de personnes et leur croissance démographique, conservent une image dynamique que n’a plus l’Europe.

3

Les implications économiques

La baisse de la population active est évidemment un problème : 310 millions en 2007, 300 millions en 2020 et 280 millions en 2030 (UE à 27). Ce fait est explicable de plus par un allongement des années d’étude et une retraite précoce.

Plusieurs problèmes se posent alors avec le vieillissement des populations : Une baisse probable de la croissance annuelle du PIB par habitant (0.4% sur 2000-2050 selon la Commission européenne) et une chute du niveau de vie par habitant. Le financement des retraites est également problématique car la part des retraites dans le revenu national devrait croître (12.5% en France en 2000, 16% en 2050 sans réforme), ce qui représente un frein à la croissance économique.

4

Les implications sociales

Le problème des retraites, le manque de population active impliquent des modifications du modèle social européen. Les retraites doivent évoluer. Soit, vers des systèmes par capitalisation (fonds de pension), par essence inégalitaires ou, vers un nivellement des retraites par répartition.

De même, le taux de dépendance global (personnes âgées de plus de 64 ans et jeunes de moins de 14ans) devrait passer de 48,9% en 2007 à 76,5 % en 2050 (Union européenne à 27).

B

L’Europe face aux choix migratoires

1

Les flux migratoires en Europe

L’enjeu migratoire est primordial : en effet, les pénuries de main d’œuvre semblent appelées à s’aggraver dans certains secteurs (restauration, BTP, santé) et dans ce contexte, le recours à l’immigration s’impose.

Celui-ci n’est pas nouveau, l’apport des immigrés dans les années 1950-1970 dans les pays ouest-européens avait été déterminant. S’il a cessé depuis 1973, les demandes d’asiles et migrations clandestines ont continué.

D’ailleurs, sans immigration, l’Allemagne depuis les années 1970 ou l’Italie depuis 1990, auraient vu leur population décroître. L’immigration représentait, en 2004, 150% de l’accroissement démographique allemand, 95% en Suède, 70% en Espagne et 20% en France. Globalement, les flux migratoires représentent déjà 90% de l’accroissement démographique de l’UE à 25.

L’Union européenne attire entre 1,6 et 2 millions de migrants par an, et compte aujourd’hui 13,2 millions d’étrangers extracommunautaires dont 5,5 en Allemagne. Selon l’ONU, il faudrait 14 millions de migrants par an pour maintenir le ratio des 15-64 ans sur les plus de 64 ans.

De même, les enjeux technologiques commandent aujourd’hui l’augmentation du brain drain :l’Europe attire chaque année des centaines de milliers d’étudiants mais il restait pourtant, en 2006, près de 700 000 emplois qualifiés à pourvoir en Allemagne.

2

L'absence de politique européenne migratoire

Les opinions publiques sont peu enclines à accueillir plus d’immigrés. Le problème de l’Europe est surtout la mise sur pied d’une politique commune dont les objectifs ont été annoncés il y a dix ans au Conseil Européen de Tampere.

L’absence d’une politique européenne migratoire ne signifie par pour autant une autonomie des politiques nationales. Au contraire, elles sont dépendantes du contexte européen. La politique française d’« immigration choisie » est influencée par le mouvement européen existant depuis 2000, qui fait converger les objectifs vers une immigration de travail, de préférence qualifiée.

Toutefois, si une convergence des politiques nationales existe, il n’existe pas d’harmonisation de ces politiques au niveau européen. Cela produit une situation ambiguë et crée un marché concurrentiel entre les États membres.

Il y a trois raisons qui expliquent ces difficultés d’harmonisation :

  • Le projet d’intégration a changé depuis 1999 : l’Europe avait pour objectif de devenir un espace de citoyenneté dans des années 1990. Mais, elle n'a pas su le développer avec les différents élargissements.

  • Les États membres ne veulent pas perdre leur souveraineté sur un sujet aussi sensible qui concerne les identités nationales, et qui fait l’objet de conflits d’intérêts entre le contrôle exercé par l’État, la flexibilité du marché du travail et la mobilisation des associations humanitaires.

  • La relation entre l’État et les marchés économiques (deux piliers d’une politique migratoire) diffère d’un État à l’autre (Irlande, France et Portugal n’ont pas la même stratégie pour ancrer leur développement économique ou social dans la globalisation).

On constate effectivement différents cas de figure :

  • Le cas italien où, du fait d’un État toujours peu structuré et d’une forte économie informelle, l’immigration a été utilisée pour combler les lacunes d’une politique sociale (les immigrés représentent un tiers des emplois d’aide aux personnes âgées) et a donné lieu à des régularisations massives

  • Le cas anglo-saxon, caractérisé par la flexibilité du marché du travail et une gestion très libérale des flux

  • Le cas scandinave, où les politiques migratoires, assez libérales, s’accompagnent d’un État-providence plus développé

  • Un modèle continental, où, l’État central ou fédéral, a un grand pouvoir sur le contrôle de l’immigration avec à la fois des politiques restrictives vis-à-vis des régularisations massives et, d’autre part, des demandes de flexibilité de la part des acteurs économiques

3

L'embryon d'une politique migratoire commune

Trois grandes tendances apparaissent, esquissant une « européanisation » des politiques migratoires :

  • Augmentation des visas saisonniers, signe de tensions sur les marchés du travail dans certains secteurs employant une main d’œuvre non qualifiée

  • Libéralisation des conditions d’entrée pour les migrants hautement qualifiés : Programme à points en République tchèque depuis 2003 pour recruter des migrants très qualifiés et simplification de la procédure d’entrée au Danemark depuis juillet 2002 pour certaines professions (ingénieurs, médecins, scientifiques)

  • Limitation de l’immigration familiale (loi danoise de 2002, augmentant l’âge des conjoints à 24 ans, entraînant une chute de l’immigration familiale de 12 000 en 2001 à 4800 en 2003).

  • Une véritable politique européenne semble donc se dessiner et cela autour de quelques objectifs qui sont également ceux de la politique française d’immigration choisie : maîtriser les flux migratoires irréguliers, transformer l’immigration légale familiale en immigration légale de travail, sélectionner dans cette immigration de travail les éléments dont les économies nationales ont besoin, négocier avec les pays de transit et d’émigration les moyens pour atteindre ces objectifs

Pour autant, ces projets apparaissent difficilement réalisables. Il faudrait une réelle coopération intra-européenne. L’État n’a qu’une marche de manœuvre limitée car l’immigration est devenue un phénomène social international complexe où, plus que la démographie, c’est l’économie mondiale qui génère les flux migratoires.

II

D’une Europe vielle a une vieille Europe

A

Quelle image pour le modèle social européen ?

1

Mutation économiques de l'Europe à 15

Le développement et les mutations économiques en Europe de l’Ouest depuis 1950 sont incontestables. Le PNB de l’Union Européenne à 15 États a été multiplié par 15 depuis 1950. Cet essor a permis une élévation du niveau de vies moyennes et une réduction relative des inégalités. La richesse par habitant a été multipliée par 6.

L’écart entre les plus riches et les plus pauvres est passé de 370 à 60% en moyenne. Dans ce contexte de développement économique, on constate à la fois des permanences et des évolutions majeures dans géographie socio-économique européenne.

La logique centre-périphérie demeure toujours respectée : la « Dorsale européenne » représente 1/4 du PIB continental et la France 16%.

Mais, les parts respectives de la Scandinavie et de la Grande Bretagne sont en baissent : de 9 à 7% pour la première et de 25% à 17% pour la seconde. À l’inverse, la part des pays méditerranéens augmente : de 7 à 12%.

2

Évolution de la population active en Europe

Au-delà de ces considérations globales, l’Europe apparaît en pleine mutation dans le domaine du travail. La population active connaît un certain nombre d’évolutions. Son nombre est aujourd’hui estimé à 225 millions pour l’Europe des 27, soit 47% d’actifs. Elle devrait commencer à diminuer dans les années à venir, entrainant les pénuries de main d’œuvre déjà envisagée.

Le taux d’emploi des femmes en âge de travailler a connu une progression spectaculaire. Il atteint un taux de 56%, voisin de celui des États-Unis. On peut expliquer cet essor par le désir des femmes d’accéder à l’indépendance économique, d'acquérir d’un statut social grâce au travail au même titre que les hommes, ou d’apporter un second revenu au ménage.

Il est important de noter qu’il existe des variantes d’un État à l’autre témoignant des variantes de mentalités. Très élevé dans les pays du nord-ouest de l’Europe, le taux d’emploi féminin est très bas dans les pays du sud de l’Europe (sauf au Portugal).

La structure de la population active ressemble à celle des autres pays développés. Le secteur primaire représente moins de 5% des actifs en 2006, avec une moyenne qui cache cependant de fortes disparités (de 1,5% au Royaume Uni à 35% en Roumanie). Le secondaire représente 30% des actifs. Enfin, le tertiaire représente plus de 65% des actifs, avec là aussi des disparités très fortes (de 74% aux Pays-Bas à 35% en Roumanie).

La population active apparaît en moyenne relativement peu formée:

  • Les dépenses annuelles d’enseignement supérieur n’arrivent qu’à 43% de celle des États Unis.
  • Les dépenses annuelles par étudiant en 2005 aux États-Unis sont de 20 000 dollar contre 8000 en moyenne pour l’Europe des 25, avec de très fortes disparités selon les Etats (Suède : 14 000, France : 8000, Bulgarie : 3000).

Les reproches contre cette population active européenne se multiplient, la qualifiant de chère et de relativement peu productive.

Même si les richesses produites par salarié ont été multipliés par 5 durant les 50 dernières années, les gains de productivité connaissent une quasi-stagnation depuis les années 1980. Ce sont en fait les progrès économiques des Trente Glorieuses qui compensent la stagnation dans les chiffres globaux.

Ces gains de productivité ont cependant permis l’accroissement du temps libre (temps de travail de 2000 à 1500 heures par an). Même si les richesses produites par salarié ont été multipliés par 5 durant les 50 dernières années, les gains de productivité connaissent une quasi-stagnation depuis les années 1980. Ces gains de productivité ont cependant permis l’accroissement du temps libre (temps de travail de 2000 à 1500 heures par an).

3

Chômage et pauvreté

Le taux de chômage passe de 11% en 1994 à 9% en 2006 dans l’Europe des 25. Mais le taux d’emploi dans l’Europe des 25 s’élève à 63% en 2006, contre 75% aux États-Unis.

Le maintien de forts taux de chômage pose, pour beaucoup de populations, la question de l’intérêt de la construction européenne, incapable d’assurer le plein emploi. La question est d’ailleurs brûlante dans les pays d’Europe de l’Est, encore fortement touchée (Pologne : 17% en 2006).

Par ailleurs, la pauvreté touche environ 72 millions de personnes dans l’Union européenne des 25, si l’on place le seuil de pauvreté à 60% du revenu moyen de chaque pays.

Les choix interventionnistes des États, notamment par les transferts sociaux ont été jusqu’ici des réussites. L’Irlande passe ainsi de 32% de pauvres avant intervention à 22% après. La France passe elle de 27 à 13%.

Finalement, malgré quelques nuances à apporter, le bilan global alimente un europessimisme négatif face à l’Europe sociale.

III

Y a-t-il encore un modèle social européen ?

A

Le modèle européen de l’État-providence

1

Un modèle ancien

Parmi les modèles libéraux, l’Europe a longtemps eu une place particulière, notamment par l’existence d’un modèle social s’appuyant sur les États providences.

Les États européens ont très tôt mis en place une législation sociale protectrice. Les premières assurances sociales apparaissent sous Bismarck à la fin des années 1880 et congés payés existent en France depuis 1936.
La crise des années 1930 accentua ces tendances protectrices.

La construction du « Welfare state » (Théorisé en 1942 par William Henry Beveridge à la demande du gouvernement pour lutter contre les 5 fléaux : « la misère, l’ignorance, la maladie, l’insalubrité, les taudis ») est l’achèvement des mesures prises depuis le début du XIXème, et constitue un moyen d’incarner le progrès à travers un niveau régulier de consommation et d’emploi.

Les systèmes de protection sociale seront mis en place à la fin de la Seconde Guerre mondiale. En 1945 en France et en 1947 au Royaume-Uni.

2

Récemment mis en cause

Le modèle perdure jusqu’aux années 1970, durant lesquelles la croissance du budget social dépasse la croissance du PIB européen à cause du chômage et du vieillissement des populations. En conséquence, les prélèvements deviennent de plus en plus oppressants pour les salariés sans pour autant empêcher une augmentation de la pauvreté.

Le modèle est alors remis en cause, particulièrement par les libéraux. Ils dénoncent une politique keynésienne qui fausses mécaniques du marché et handicape la compétitivité d’entreprises. L’Angleterre de Margareth Thatcher incarne ce mouvement néolibéral en supprimant nombre des acquis sociaux de l’après-guerre.

Le Royaume-Unis est le théâtre du démantèlement des services publics, de la réduction du pouvoir des syndicats et des systèmes de protection social, de libération des conditions d’embauche et de licenciement…Certains pays européens suivent cet exemple.

L’Europe est ainsi en passe de perdre son originalité en reprenant le modèle libéral américain selon les plus pessimistes.

B

La politique sociale européenne, une politique d’incantation ?

1

Les premiers pas d'une politique sociale européenne

Le traité de Rome a privilégié la formation d’un marché commun et de politiques communes visant avant tout aux progrès économiques.

Certes, un Fonds social européen (FSE) a été créé en 1960, cependant, il visait surtout à soutenir l’emploi dans les régions en difficultés et à favoriser la mobilité géographique et professionnelle des travailleurs.

Il faut attendre 1980 pour que des mesures sociales soient prises dans le cadre de la communauté européenne. La charte communautaire des droits sociaux fondamentaux est adoptée en 1980. Elle n’a alors plus de caractères contraignant pour les États signataires.

La politique sociale est évoquée par la suite à Maastricht puis lors de la conférence intergouvernementale de Turin de 1996 qui mentionne un « modèle social européen ».

6 Objectifs sont mis en avant par ce modèle social européen : « La promotion de l’emploi, l’amélioration des conditions de vie et de travail, une protection sociale adéquate, le dialogue social, le développement des ressources humaines permettant un niveau d’emploi élevé et durable, et la lutte contre l’exclusion ».

En conséquence, quelques textes, mesures ou directives sont mis en place. Ils portent sur l’hygiène, la sécurité au travail, l’exigence d’un contrat de travail écrit (1991) et la limitation de la durée de travail à 48 h avec quatre semaines de congé payés (1993). L’Angleterre déroge pendant 10 mois à cette dernière mesure.

Une directive est signée en 1994 sur l’existence d’un comité d’entreprise dans les firmes multinationales de plus de 1000 salariés, ainsi qu’une autre directive sur le congé parental et la discrimination des travailleurs.

Enfin, sur le problème général du chômage, un Livre blanc proposa de grands travaux pour construire des réseaux transeuropéens, mais le projet se heurta à la conjoncture économique des années 1990 ainsi qu’aux spécificités nationales. Par ailleurs, plusieurs conseils européens extraordinaires sur le thème des emplois se sont réunis depuis la fin des années 1990. À Luxembourg en novembre 1997 à la demande de la France.

À Lisbonne en mars 2000 a également été décidée la mise en place d’une politique active de l’emploi pour permettre la création de 20 millions d’emplois d’ici 2010.

2

Les difficultés d'aboutir à un modèle social européenne

Malgré ces avancées, une grande majorité des mesures prises apparaissent partielles, laissant de grandes libertés aux nations.

Se mettre d’accord sur un modèle social, c’est s’accorder sur un idéal à atteindre. Or, du modèle « beveridgien » fondé sur l’impôt au modèle « bismarckien » fondé sur les cotisations sociales, le modèle social européen ressemble plutôt à la juxtaposition de modèles sociaux très différents.

L’existence contestable d’une réelle politique sociale commune a été remise en cause encore une fois par l’élargissement massif de 2004. Les disparités entre les différents membres de l'Union portent sur des aspects très divers :

  • Salaires : salaire moyen de 200€ en Roumanie, 600€ en République Tchèque
  • Cadences accélérées par les rythmes de travail : plus de 48 h hebdomadaires pour plus de 70%
  • Statuts de travailleur indépendant, qui permettent aux employeurs d’éviter de payer des cotisations sociales et d’échapper à la législation sociale, ce qui constitue une alternative au chômage pour les employés.

La mise en place d’un véritable modèle social européen et un défi majeur pour l’Union européenne, surtout dans un contexte où il semble de plus en plus à la dérive, et il semblerait finalement que le modèle anglo-saxon l’ait emporté de fait, puisque l’Union s’est dirigée vers de plus en plus de dérégulation et de privatisations.

IV

L’Europe, a la traîne ou décrochée

A

« L’Europe déclassée. »

1

Une Europe à deux vitesses ?

Les signes de déclassement et d’une « sortie de l’Histoire » sont assez nombreux. Selon l’OCDE, la croissance moyenne de l’Europe dans les années 2020 et 2030 sera de 0,9% contre 2,7% pour les États-Unis.

Le revenu par habitant plafonne à 25 000€ dans la zone euro contre 32 000 € aux États-Unis Les écarts de compétitivité entre Etats Unis et Europe ont en fait commencé à se creuser à partir des années 1980.

La productivité a cru de 2,2% par an aux État Unis dans les années 1990 contre seulement 1,4% en Europe. Avec l’Europe à 27, la population communautaire a augmenté de 30% alors que le PIB a augmenté de 6%.

On peut aujourd’hui parler d’une Europe à 2 vitesses en matière de dynamisme. Les puissances centrales comme l’Allemagne, la France ou l’Italie croissent peu mais assurent cependant 45% du PIB Européen. Certaines périphéries, qu’elles soient slovaque, irlandaise ou espagnoles progressent fortement.

Définition : Une division internationale des processus productifs (DIPP)

L'expression Division internationale des processus productifs intervient lorsqu'un un stade du processus de production se déroule dans un autre pays que celui où est assemblé le produit fini.

Ce phénomène correspond à une division verticale de la production et a donné naissance à un commerce international de pièces et de composants ainsi qu'à des réexportations de produits finis après montage. Ces échanges se réalisent entre filiales de firmes multinationales ou dans le cadre de sous-traitance ou d'accords inter-firmes.

La désindustrialisation et les délocalisations en provenance des berceaux de la révolution industrielle constituent un autre signe du « décrochage européen ».

L’emploi manufacturier a perdu le quart de ses effectifs entre 1980 et 1995. L’Europe a par ailleurs manqué la révolution des NTIC et le développement des nouveaux secteurs industriels liés à la nouvelle économie, alors même que la majorité de ses secteurs industriels traditionnels tendent de plus en plus à être obsolètes.

Dans ce contexte, le seul « remède » envisagé est la recherche d’avantages comparatifs par les délocalisations dans les périphéries européennes ou dans les DIPP mondiales.

La disparition des frontières, la libre circulation des marchandises, des fiscalités moins contraignantes et des coûts de main-d’œuvre attractifs ont favorisé le déploiement des délocalisations dans des pays émergents proches.

Il faut cependant relativiser l’impact économique des délocalisations. Les IDE en direction de l’Europe de l’Ouest sont en effet en hausse et la DIPP maintien une forte productivité par rapport à l’Est.

De plus, l’OCDE évalue le nombre d’emplois perdus à cause des délocalisations dans l’ensemble des pays occidentaux à approximativement 1% tous les trois ans. Néanmoins, les fermetures brutales d’usines traumatisent à juste titre les opinions publiques européennes, aucun secteur ne semblant plus à l’abri (Benetton en Italie, Bayer ou ASF en Allemagne, ou Saint Gobain en France…).

2

Absence de politique industrielle européenne

Quoi qu’il en soi, l’Europe semble contrainte à se réadapter, non sans difficultés, et il semble que la faiblesse actuelle de l’Union européenne réside dans son apparente incapacité à s’adapter à une économie fondée sur l’innovation.

Pourtant, la construction européenne avait commencé par la mise en place d’une politique industrielle limitée, mais ambitieuse avant même la création de la CEE avec la CECA.

Celle-ci a permis à la fois de protéger le marché européen des concurrents étrangers et de protéger le secteur, notamment avec l'adoption des plans Davignon en 1977 et 1980. Le programme RESIDER a pris le relai dans les années 1990.

Mais il n’existe pas de réelle politique industrielle commune et l’industrie européenne apparaît plus comme une simple juxtaposition des industries nationales. Des mesures comme la création du Groupement européen d’intérêt économique (GEIE) en 1989 qui devait favoriser la coopération transfrontalière au niveau des entreprises ne semblent pas produire beaucoup d'effets.

Enfin, on peut ajouter la législation antitrust européenne extrêmement restrictive, qui entrave la constitution de géants européens mondiaux dans l'industrie.

B

Le crépuscule technologique européen

1

Le retard européenne

Le faible dynamisme européen s'explique par son absence de rôle moteur dans les innovations technologiques (NTIC, biotechnologies). En témoigne le moratoire de 1999 sur les OGM en Europe, qui restreint leur exploitation et leur commercialisation.

De nombreux indicateurs démontrent ce retard :

  • 41% des brevets mondiaux de TIC pour les États-Unis, 29% pour le Japon et 21% pour l'Union européenne
  • 2% du PIB consacrée à la recherche par l'Europe en 2006, contre presque 3% pour les États-Unis et le Japon

Dans les années 1995-2005, la part du PIB investi dans les NTIC est proche de 9% pour les États-Unis et 5,6% pour l'Europe. L'industrie américaine dépense 120 milliards de dollar de plus que l'industrie européenne en R&D. Dans l'Union européenne, on compte 5 chercheurs pour 1000 actifs contre 8,6 aux États-Unis et 9,72 au Japon en 2004.

L'Union européenne possède un vivrier de chercheurs plus important que celui des Etats-Unis (600 000 contre 370 000), mais les Etats-Unis exercent un *brain drain** sur les scientifiques mondiaux.

2

À défaut d'une politique européenne de la recherche, des projets européens de recherche et développement

L'Europe est donc aujourd'hui en retard dans le domaine technologique. Philippe Busquin (commissaire européen chargé de la Recherche) affirmait dans un mémorandum publié en 2000 : « On ne peut affirmer qu'il existe aujourd'hui une politique européenne en matière de recherche ».

En effet, les traités fondateurs de la CEE ne prévoyaient pas de véritable politique commune de recherche-développement. Celle-ci ne releve que des politiques nationales ou de grands systèmes coopératifs comme le Centre Européen de Recherche Nucléaire (CERN) créé en 1953, Euratom et l'ESA (Agence Spatiale Européenne).

Dans les années 1980 apparaissent des programmes européens :

  • ESPRIT (European Statregic Program for Research and Developpement in Information Technologies)
  • BRITE (Basic Research in Industrial Technologies in Europe),
  • JET (Joint European Taurus)

La dotation budgétaire de ces programmes-cadres a été multipliée par 5 en vingt ans avec pour objectif la création d'un Espace européen de la recherche. Dans la même optique, le projet EUREKA (European Research Cooperation Agency) est lancé en 1985 pour contrer le projet américain d'IDS.

3

Les difficultés d'une politique commune de la recherche ou de l'innovation

Mais la recherche européenne souffre encore de la comparaison avec ses concurrents japonais et américains. Pour Élie Cohen et Jean-Hervé Lorenzi, l'Europe semble incapable de transformer ses bons résultats de recherche en succès commerciaux.

La politique de recherche européenne court en effet après deux objectifs paradoxaux : elle doit raccrocher les retardataires européens à la moyenne européenne et atteindre le même niveau d'excellence que celui des États-Unis.

Face à ce retard, les sommets européens de Lisbonne (2000) puis de Barcelone (2002) se sont fixés pour objectif de transformer l'économie européenne et d'en faire un leader technologique mondial en 10 ans avec une R&D à 3% du PIB pour 2010.

En 2006, seules la Suède et la Finlande dépassent les 3% ; l'Allemagne (2,5%) et la France (2,2%) sont dans la moyenne européenne mais l'Italie (1%) ou l'Espagne (0,9%) sont à la traîne.

Par rapport aux dépenses agricoles et aux aides régionales, les dépenses internes à l'Union européenne sont toujours très limitées. Et si on pose la question des moyens, ne doit-on pas aussi se poser la question de l'utilisation ?

De grands programmes comme Airbus ou des mesures de soutien à des entreprises innovantes type startup seraient les bienvenues. Selon l'OCDE, le taux de mortalité des entreprises innovantes en Europe reste trop élevé : 12% des grandes entreprises. Le temps presse donc pour l'Europe pour affirmer sa présence face aux géants américains et asiatiques.

V

La norme plutôt que la force

« L'Europe identifiée à Bruxelles est le plus souvent perçue comme un objet politique étrange, une forme politique baroque où l'esprit notarial et tatillon de ses bureaucrates coexisterait avec le déficit d'ambition géopolitique du continent. » Peut-on parler, comme Zaki Laïdi, de déficit géopolitique européen ?

L'Europe semble actuellement marquée par deux faits :

  • Elle n'est plus centrale comme elle pouvait l'être dans la seconde moitié du XXe siècle

  • D'autre part, elle reste inachevée par son incapacité à choisir entre supranationalité et souverainisme, mais aussi dans sa géométrie variable en matière monétaire ou militaire.

A

Un projet européen incompatible avec l'idée de puissance ?

Le concept de puissance fait appel à des valeurs de contrainte, d'hégémonie, que la notion de hard power semble illustrer. L'histoire de l'Europe au XXe siècle a contribué très largement au refus d'un tel type de puissance.

Comme tout soft power, l'Europe s'efforce donc de convaincre les autres acteurs mondiaux d'accepter ses préférences propres.

Comme le signale Philippe Moreau Defarges : « Les grands soft powers s'efforcent de récuser une partie de leur histoire avec pour l'Europe un défi supplémentaire : tourner le dos à une histoire guerrière entre nations européennes sans anéantir celles-ci. »

Pour être en conformité avec ses idées, l'Union européenne a donc dû inventer un nouveau type de puissance.

  • Robert Rosencrance a mis en avant l'expression « puissance normative » pour caractériser l'Europe. Il comprend par là une puissance dont l'identité et la stratégie reposent sur une préférence pour la généralisation de règles comportementales applicables aux États.

  • Pour Goran Theborn, l'Union européenne peut être classée entre une « Allemagne du monde » (une puissance économique et civile sans puissance militaire) et une « Scandinavie du monde » (soft power attractif par son modèle social et exportation de normes éthiques). Mais il reste dubitatif sur les possibilités de la puissance : « Au moins d'ici à la deuxième moitié du XXIe siècle, ce que les Européens peuvent espérer de mieux est de constituer une belle périphérie du monde avec peu de pouvoir et quelques
    bonnes idées. »

  • François Duchêne parle lui, dès 1973, de puissance civile exerçant de l'influence par le commerce et la diplomatie et non par
    la force militaire traditionnelle.

Puissance postmoderne, civile, normative, civilisatrice, la puissance européenne se marquerait par son refus de la Realpolitik, sa croyance en la force socialisatrice du commerce (Adam Smith), sa défense des valeurs non marchandes, de l'environnement, des principes de précaution et de la multifonctionnalité de l'agriculture.

Robert Kagan pense que les Européens « voient le monde par les yeux des nations faibles », alors qu'autour d'eux le monde reste dominé par les luttes de puissance conduisant parfois à la guerre.

B

L'Europe, un nouvel acteur économique international d'importance ?

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Une acteur économique de premier plan...

La nomination de Pascal Lamy, ancien commissaire européen, à la tête de l'OMC fut vécue comme un signe fort de la nouvelle influence européenne dans la mondialisation. L'Europe a toujours été l'un des ensembles géoéconomiques les plus ouverts du monde :

  • Son tarif extérieur commun (TEC) depuis 1968 n'a cessé de baisser pour passer de 12,8% à 3,2% en 2006
  • Elle fut la première à appliquer le système de préférence généralisée (SPG) auprès des pays en voie de développement en 1971, se montrant ainsi l'ensemble de la Triade le plus dynamique et le plus généreux dans le partenariat avec les pays du Sud

Depuis sa création, l’Union européenne se comporte comme une puissance commerciale, signant de nombreux accords bilatéraux (Mexique, Mercosur, ACP …).

Dans les échanges internationaux, elle a toujours défendu le multilatéralisme. Elle a soutenu la création d’une instance de régulation internationale, depuis la création du GATT (1947) jusqu’à l’OMC (1995).

Cet organisme est un lieu d’application de la puissance normative européenne. Elle peut y insister sur la multifonctionnalité de l’agriculture, le principe de précaution dans l’environnement et dans l’alimentation, les normes sociales, la coopération Nord-Sud et le principe de l’exception
culturelle.

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...qui peine à s'imposer comme une puissance

Mais sur ce dernier point, le combat est difficile :

  • En 2005, 71,4% des films projetés sur les écrans européens étaient d’origine américaine et 26,5% européens.

  • Seule la France, avec 40% de films nationaux, faisait figure d’exception.

Une nouvelle fois, l’Europe apparaît comme une puissance trop douce.

L’euro reste encore mineur dans le commerce international (60% des échanges en $ en 2006) mais il a progressé comme devise d’investissement et de marché. Si le FMI reste dirigé par des Européens (Dominique Strauss-Kahn de 2007 à 2011, Christine Lagarde aujourd’hui), l’addition au sein de l’instance reste fictive, chaque pays membre votant séparément.

Dans le domaine commercial, la recherche systématique de l’unanimité semble nuisible à la position européenne. Celle-ci est ainsi entamée de plus par les condamnations de l’ORD sur la banane (1999, 2005) ou sur le sucre (2004). Les protestations du groupe de Cairns, du G20, G33 ou G90 dans les négociations agricoles montrent les limites de la puissance normative européenne.

L’Europe a fait le pari d’un régime post-puissance qui privilégie le droit sur la force. Pour Christian Saint-Etienne, cela revient, dans l’alternative « communauté et puissance » et « communauté de souffrance », à choisir le deuxième terme, conduisant au triomphe inéluctable des concurrents.

De fait, les politiques de recherche de puissance chinoise et américaine sont en contradiction avec l’attitude post-puissance des élites européennes. L’Union européenne se retrouve ainsi face à cinq puissances nationalistes . En 2020, ces cinq puissances auront une population six fois supérieure et un PIB cumulé 3 fois supérieur à ceux de l’Union européenne.

Le modèle politique européen, la gouvernance par les normes, n’a cependant pas de solution de remplacement. Les Européens ne peuvent pas du jour au lendemain l’abandonner et s’adonner à la Realpolitik.

Conclusion

Ces 60 dernières années ont permis l’élaboration d’un modèle géopolitique inédit. Pourtant, en ce début du XXIe siècle, l’Europe montre ses insuffisances : pour répondre avec intelligence à la crise démographique et aux questions migratoires ; pour proposer au monde un système où la compétitivité ne serait pas le seul critère de performance et le taux de croissance le seul indicateur de réussite ; pour projeter hors de ses frontières sa puissance et sa détermination ; pour garder sa place en Afrique, pour l’occuper en Europe pour sa propre défense : pour faire connaître sa puissance normative.

Faute d’y parvenir, l’Europe ne risque-t-elle de se contenter d’être « un sous-échiquier de la grande stratégie américaine, une grande Suisse de plus en plus marginalisée, une sorte de confédération impuissante manipulée par les puissances extérieures, un Saint Empire romain germanique » ?

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