Menu
  1. Toutes les matières
  2. Économie
  3. Prépa HEC

Chapitre 13 :
La dynamique des gains de productivité

< Chapitre précédent : L'apparition de conditions économiques nouvelles
La dynamique des gains de productivité
I

La productivité, une notion complexe et difficile à mesurer

Définition : Productivité

De façon générale, la productivité peut être définie comme le rapport entre un volume de production et le volume des moyens nécessaires à sa réalisation (heures de travail, machines, matières premières...), c'est-à-dire les quantités de facteurs de production utilisées.

L'augmentation de la productivité signifie donc que la production augmente alors que les moyens mis en oeuvre n'augmentent pas ou en tout cas pas dans les mêmes proportions, ou que l'on obtient la même production en économisant des moyens.

Définition : Productivité globale

Rapport entre la production et l'ensemble des facteurs de production.

Définition : Productivité partielle

Rapport entre la production et un seul des facteurs de production.

Définition : Productivité physique

La productivité physique rapporte une production mesurée en unités physiques à un facteur de production. Elle s'apparente à la notion de rendement.

Définition : Productivités du travail

La production est rapportée au facteur travail. La quantité de facteur travail nécessaire à la production peut être mesurée par les effectifs employés. On a alors la productivité par tête. Elle peut être mesurée par le nombre d'heures travaillées. On a alors la productivité horaire du travail.

Définition : La productivité du capital

La productivité apparente du capital met en rapport la valeur ajoutée au stock de capital fixe.

La productivité du travail ne varie pas sous la seule action du facteur travail. Elle augmente à cause de l'emploi croissant de machines et du progrès technique incorporé à ces équipements, autrement dit sous l'effet du facteur capital.

La hausse de la productivité du travail repose d'ailleurs souvent sur un processus de substitution du capital au travail, les procédés de production devenant plus capitalistiques. Il faut alors, certes, moins de travail pour réaliser la production mais plus de capital fixe, ce qui fait diminuer la productivité du capital.

C'est pour cette raison que ces productivités sont qualifiées d'apparentes : l'évolution de la productivité du travail n'est qu'apparemment imputable à l'action du facteur travail, elle dépend aussi du facteur capital. Il en est de même, réciproquement, pour la productivité du capital. Il est donc difficile d'isoler la contribution propre à chaque facteur, compte tenu des interdépendances.

Définition : La productivité globale des facteurs

La méthode usuelle de calcul d'une productivité globale consiste à calculer une moyenne pondérée des productivités partielles du travail et du capital fixe.

II

Les gains de productivité au coeur de la dynamique économique

Les gains de productivité correspondent à un surplus de richesses créées grâce à l'amélioration de l'efficacité productive. La répartition des gains de productivité et ses effets sur la croissance économique peuvent être illustrés par le schéma.

A

Le partage des gains de productivité et ses effets sur la croissance économique

La dynamique des gains de productivité
La dynamique des gains de productivité
B

Gains de productivité et niveau de vie

Les gains de productivité sont à la source de l'augmentation des niveaux de vie sur le long terme. Les travaux de Fourastié ont largement contribué à montrer l'action décisive des gains de productivité sur l'évolution des niveaux de vie.

Ce sont en effet les gains de productivité qui permettent de diminuer le coût de revient des produits. Cette diminution des coûts de revient se diffuse aux salariés sous forme de hausse de salaires nominaux et/ou de baisse des prix de vente des produits qui élèvent leur pouvoir d'achat.

Fourastié évalue cet effet des gains de productivité sur le pouvoir d'achat en calculant les prix réels des biens et services.

Définition : Prix réel

Le prix réel d'un bien ou d'un service est le prix nominal de ce produit rapporté au salaire horaire du manoeuvre à la même date

Si un objet coûte 60 F et que le salaire horaire du manoeuvre est de 30 F, le prix réel de l'objet est de 60 F/30 F, soit 2 heures de travail. Un manoeuvre doit travailler deux heures pour acquérir l'objet.

La baisse des prix réels correspond donc à une hausse du pouvoir d'achat du travailleur puisqu'avec le même nombre d'heures de travail, celui-ci peut acheter plus de biens. Or sur le long terme, les biens dont le prix réel a le plus diminué sont justement ceux dont la production a enregistré les plus forts progrès de productivité.

En France, en 1925, un manoeuvre devait travailler 200 heures pour acheter une bicyclette, près de 4 heures pour acheter une douzaine d'oeufs ; il lui suffit de travailler respectivement 28 heures et à peine 20 minutes pour acquérir les mêmes biens en 1982.

Par contre, la visite médicale, le théâtre, le coiffeur, et bien d'autres consommations à progrès technique faible, coûtent à peu près le même nombre de salaires horaires qu'au début du siècle. La hausse de la productivité est donc une condition nécessaire à l'augmentation des niveaux de vie.

C

Gains de productivité et croissance économique

Les gains de productivité à travers leurs effets sur les revenus et les prix dynamisent la production. La baisse des prix réels des biens et services stimule la consommation des ménages. Les entreprises peuvent conserver une partie des gains de productivité sous forme de hausse des profits facilitant l'autofinancement des investissements.

Les recettes de l'État étant assises sur les revenus et la consommation, les prélèvements fiscaux et sociaux peuvent croître pour financer des dépenses publiques croissantes : investissements publics, création d'emplois publics et transferts sociaux qui soutiennent la consommation des ménages. Les gains de productivité, en permettant la baisse des prix de vente, sont facteur de compétitivité ce qui favorise les exportations. Les trente glorieuses fournissent une illustration des effets vertueux des gains de productivité.

Ce partage relativement équilibré des gains de productivité ne s'est cependant pas instauré spontanément. Il a été l'enjeu de luttes sociales régulées par les négociations collectives dans lesquelles les syndicats sont devenus des partenaires. L'intervention de l'État-providence a influencé l'affectation des gains de productivité à travers la socialisation croissante des revenus, la fixation d'un salaire minimum, l'élaboration d'un cadre juridique des relations du travail.

Ces éléments ont aussi concouru à la diffusion des gains de productivité dans l'ensemble de l'économie permettant par exemple aux salariés des branches à faible croissance de productivité de bénéficier aussi des augmentations de pouvoir d'achat.

D

Croissance de la productivité et emploi

La hausse de la productivité du travail, parce qu'elle s'appuie en partie sur une substitution du capital au travail, a souvent été accusée de détruire des emplois. Disparue pendant les années de forte croissance d'après-guerre, cette crainte resurgit aujourd'hui où l'introduction de nouvelles techniques de production s'accompagne d'une forte montée du chômage.

À partir de la relation suivante :

Taux de variation de l'emploi = taux de variation de la production - taux de variation de la productivité par tête

on en déduit que l'emploi diminue si la croissance de la productivité par tête excède la croissance de la production, c'est-à-dire la croissance économique. Mais cette relation mathématique n'est pas aussi mécanique qu'elle le paraît pour deux raisons :

  • La croissance de la productivité par tête peut s'accompagner d'une diminution de la durée du travail qui, elle, favorise l'emploi.
  • La croissance de la productivité et l'augmentation de la production ne sont pas des variables indépendantes mais s'entretiennent mutuellement.

Sur la longue période, la thèse de la compensation de Sauvy semble donc vérifiée. La croissance de la productivité supprime certes des emplois mais les effets induits des gains de productivité sont positifs pour l'emploi. Les emplois supprimés sont donc au total plus que compensés par des emplois dans la même branche d'activité grâce à l'extension du marché et par des emplois dans des branches d'activité nouvelles.

Cependant, les rythmes de croissance de la productivité et de la demande étant inégaux selon les branches d'activité, le progrès technique bouleverse la structure des emplois : des emplois disparaissent dans les activités où la croissance de la productivité excède celle de la demande (par exemple l'agriculture) et, inversement, se créent dans les activités à faibles gains de productivité et à forte augmentation de la demande (certains services comme la santé ou l'enseignement).

Cela implique des transferts sectoriels de population active qui ont des répercussions sur la distribution spatiale de la population et sur les travailleurs concernés, victimes des reconversions d'activité.

III

L'évolution de la productivité sur le long terme

Sur le long terme, la croissance de la productivité apparaît spectaculaire depuis la révolution industrielle. Ainsi, entre les années 1830, période de décollage de l'économie française, et les années 1990, la productivité de l'heure de travail a été multipliée par 25.

A

Le caractère exceptionnel des Trente Glorieuses

Le tableau montre l'évolution de la productivité du travail en France depuis le début du XIXe siècle.

Après la Seconde Guerre mondiale, s'ouvre une période d'accélération considérable de la productivité du travail : de 1949 à 1973 la productivité du travail augmente au rythme annuel moyen de 4,7 % pour la productivité par tête et de 5,1 % pour la productivité horaire, soit des rythmes exceptionnels par rapport à la tendance de très long terme (de 1 à 2 %).

Depuis 1973, se produit un net ralentissement de la productivité du travail. Son taux annuel moyen est environ divisé par 2. Cela dit, le rythme actuel reste relativement élevé si on le resitue dans la très longue période.

1

La croissance de la productivité apparente du travail et de la productivité globale en France depuis deux siècles

Années Valeur ajoutée par actif occupé Valeur ajoutée par heure travaillée Productivité globale des facteurs
1831-1896 0,9 0,9 0,4 à 0,7
1896-1931 1,3 2,1 1,3
1931-1949 1,1 1,4 1,1
1949-1973 4,7 5,1 3,8
1973-1989 2,2 3,1 3,8

La productivité apparente du capital est relativement stable en France de la fin du XIXème siècle à l'après Seconde Guerre mondiale. Là encore, les années d'après-guerre révèlent une progression par rapport à la période antérieure. La productivité du capital croît de 19 % de 1951 à 1963. Puis elle commence à décliner d'abord très lentement de 1964 à 1973, date à partir de laquelle elle chute rapidement.

2

Évolution de la productivité apparente du capital en France depuis un siècle

Années Indices
1896 90
1929 91
1951 100
1957 112
1963 119
1969 119
1973 117
1979 104
1983 91

Étant donné les évolutions respectives des productivités du travail et du capital, la productivité globale connaît une accélération spectaculaire pendant les Trente Glorieuses et un net ralentissement à partir de 1973-1974.

B

Une comparaison internationale

Cette évolution s'observe globalement dans la plupart des pays industrialisés. Cependant, les États-Unis font exception : ils ne connaissent pas de croissance spectaculaire de leur productivité pendant les Trente Glorieuses ; mais ils bénéficiaient déjà d'une avance considérable de leur niveau de productivité au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Par contre, l'ensemble des pays, États-Unis compris, subit le ralentissement net de la productivité à partir de 1973.

Évolution de la productivité totale dans le secteur des entreprises des principaux pays développés

Avant 1973 1974-1979 1980-1990  
États-Unis 1,5 -0,4 0,2
Japon 4,6 0,9 1,6
Allemagne 2,5 1,7 1,0
France 3,8 1,6 1,5
Royaume-Uni 2,5 0,5 1,6

Ce ralentissement de la productivité apparaît énigmatique à l'heure où l'introduction de nouvelles technologies semble potentiellement porteuse d'importants gains de productivité. Ce paradoxe est résumé dans la phrase de Solow : "Les ordinateurs sont partout (...) sauf dans les statistiques de PIB ".

IV

Les explications du phénomène

A

L'essoufflement du progrès technique

Dans ce cadre analytique, deux types d'explications peuvent être retenues :

1

L'achèvement d'une phase de rattrapage de l'économie des États-Unis, pays leader

Sur longue période, la croissance de la productivité dans les principaux pays industrialisés révèle un phénomène de rattrapage du pays où la productivité était la plus élevée à la fin du XIXème siècle, les États-Unis, par les autres : la productivité a augmenté le plus rapidement là où elle était initialement la plus faible.

Le ralentissement de la productivité observé après la période 1950-1973 de très forte croissance de la productivité pourrait alors s'expliquer par le rattrapage du pays leader, les pays suiveurs atteignant des performances proches des siennes.

2

L'épuisement de la " grappe d'innovations " qui avait porté la croissance d'après-guerre

Cette analyse renoue avec la vision schumpeterienne de la dynamique du capitalisme. Selon l'économiste Schumpeter, l'innovation est au coeur des phénomènes de croissance et de crises. Les entrepreneurs, en mettant en oeuvre des innovations, introduisent une rupture dans la routine qui dynamise l'économie.

Les innovations créent de nouveaux produits, de nouvelles techniques de production, ouvrent de nouveaux débouchés ou de nouvelles sources de matières premières, instaurent des organisations productives nouvelles. Ce faisant, l'innovation est un processus de destruction créatrice, de déstabilisation qui bouleverse les positions acquises : la destruction des éléments vieillis libère la voie pour la création d'éléments neufs. Mais ce processus est discontinu, les innovations apparaissant en grappes : l'innovation est une opération difficile et risquée, peu ont les moyens de s'y adonner avec succès ; ceux qui y parviennent montrent la voie, l'innovation en suscitant d'autres dans des domaines proches.

Les " grappes d'innovations " dynamisent donc l'économie à travers les vagues d'investissement qu'elles portent et la réorganisation des processus de production qu'elles suscitent. Mais la phase d'essor porte en elle-même la phase de récession quand l'innovation est " digérée " par le système et devient elle-même routine. Dans cette perspective, le ralentissement de la productivité depuis 1973 serait donc dû à l'épuisement de la vague d'innovations de la période précédente.

3

Cette interprétation en termes d'épuisement du progrès technique a cependant ses limites

Limites

Elle n'explique pas la brutalité et la simultanéité du ralentissement de la productivité dans l'ensemble des pays industrialisés y compris dans le pays leader, les États-Unis. S'il y avait eu essoufflement, les évolutions de la productivité auraient dû être plus progressives et plus différenciées selon les activités et selon les pays.

En ce qui concerne la France en particulier, les travaux de Dubois montrent que le ralentissement de la productivité suit celui de la croissance économique. Selon lui, l'essoufflement du progrès technique n'expliquerait qu'un quart du ralentissement de la productivité en France.

B

Le ralentissement de la croissance

Le ralentissement de la croissance pèse sur les progrès de la productivité de différentes façons.

À court terme, le ralentissement de la croissance entraîne une moindre utilisation du travail et du capital : les entreprises n'ajustent pas immédiatement le volume de l'emploi à l'évolution de la production. Cette inertie dans l'ajustement des effectifs et/ou de la durée du travail se traduit mécaniquement par une baisse de la productivité apparente du travail en période de récession : c'est la " loi d'Okun ".

De même, les capacités de production sont sous-utilisées, ce qui pèse sur la productivité apparente du capital. A moyen terme, la récession se traduit par un vieillissement du stock de capital fixe du fait de l'affaiblissement de l'investissement. Un appareil productif vieilli limite les performances productives. A long terme enfin, le progrès technique est lui-même affecté par le ralentissement de l'activité. Dans un environnement incertain, les entreprises hésitent à innover, à adopter des processus de production nouveaux ou à lancer de nouveaux produits, la prise de risque apparaissant trop élevée.

Dans cette perspective, le progrès technique apparaît comme endogène, c'est-à-dire dépendant de la croissance économique. Déjà Adam Smith dans La richesse des nations soulignait que la taille du marché était une incitation à l'approfondissement de la division du travail, source d'augmentation de la productivité du travail.

C

La tertiarisation des économies

Il convient de nuancer puisque certaines activités tertiaires, réorganisées et rationalisées, enregistrent d’importants gains de productivité. C’est notamment le cas de la grande distribution.

La loi de Kaldor-Verdoorn établit un lien de causalité réciproque entre la croissance de la production et celle de la productivité. Une demande dynamique, soutenue par l’action des pouvoirs publics, en stimulant la croissance engendre des économies d’échelle qui rendent l’économie plus efficiente. Telle serait la séquence du progrès technique selon Kaldor, qui reprend ainsi dans une perspective keynésienne la célèbre thèse de Smith ; les rendements croissants sont le fruit de la division du travail qui dépend de la taille des marchés.

Après la phase de rattrapage des décennies d’après-guerre, l’Europe occidentale encaisse un retard depuis les années 1990 à l’égard de ce que l’on appelle désormais «l’économie de la connaissance». Union européenne investit moins en recherche et développement, en proportion de son PIB, que ne le font les Etats-Unis et le Japon.

Chapitre suivant : La récurrence des crises économiques et financières depuis 1990 >