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Chapitre 7 :
Les théories de la croissance

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Les théories de la croissance
I

Des acteurs aux facteurs...

Adam Smith considère que les individus peuvent être caractérisés par deux acte: l’échange et l’épargne. En préalable à ces deux actes : le travail. Le travail permet de produire, donc d’échanger des biens dès lors que les principes de marché s’étendent.

A

Epargner pour croître

La croissance du revenu d’un individu dépend de sa capacité et de sa volonté à épargner. La croissance de la nation va dépendre de l’usage fait de cette épargne. De l’affectation de l’épargne à des usages plus ou moins productifs dépend la plus ou moins forte croissance selon Smith, et plus cet usage profitera d’une bonne division du travail ou incitera à cette division, et plus on peut en attendre une élévation du niveau de production. Du travail et de l’épargne dépend la croissance.

Les auteurs néoclassiques, Walras comme Marshall, s’attacheront à montrer comment épargne et investissement tendent à s’ajuster sur un marché dit du capital par l’intermédiaire du taux d’intérêt. L’opposition de Keynes à cette vision va le conduire à proposer une autre vision de la croissance, de son déterminant principal et de l’acte à juger essentiel.

B

La théorie de Keynes

Si le montant du revenu était donné ainsi que la quantité de facteurs utilisés, il faudrait bien admettre que le taux d’intérêt est le point d’intersection de deux courbes représentant respectivement les variations de la demande de capital et les variations du montant épargné du revenu. Mais, et c’est là où Keynes inverse tout le raisonnement hérité de Smith, le montant du revenu n’est pas donné, il est déterminé par l’investissement qui, lui non plus, n’est pas donné. Le revenu global est égal à la valeur de la production courante, le revenu nominal de la société à la somme des coûts de production. Les coûts supportés par les uns, par les dépenses engagées pour produire des biens de consommation et d’investissement, constituent des revenus pour les autres. Le fondement de la révolution théorique opérée par Keynes présentée dans la Théorie Générale repose finalement sur une assertion simple : si l’épargne dépend bien du revenu, ce dernier ne doit son existence qu’à l’investissement ; et lorsque l’investissement varie, le revenu varie juste assez pour que la variation de l’épargne soit équivalente à celle de l’investissement, ce qu’est censé prouver le multiplicateur. Ainsi l’épargne est-elle induite selon Keynes, car dégagée de revenus qui doivent eux-mêmes leur existence au fait que des entrepreneurs investissent et dépensent pour produire des biens de consommation et d’investissement sur la base d’anticipations de demande et non seulement de coût du travail et d’emprunt du capital.

La croissance dépend donc chez Keynes essentiellement de l’investissement d’une part. Et l’investissement étant lui-même étroitement dépendant de l’état des affaires tel qu’il est perçu par les investisseurs, la croissance future dépend aussi des anticipations que font les entrepreneurs quant à cette croissance future. De fait, croissance de demain et croissance d’aujourd’hui sont profondément liés chez Keynes. Le phénomène de croissance peut finalement s’apparenter à une sorte de prophétie auto-réalisatrice. Kalecki, peu de temps avant Keynes, avait déjà introduit cette idée lorsqu’il soutenait que les profits des entreprises n’étaient rien d‘autre que la somme de leur propre dépense de consommation et de leur investissement ou accumulation brute de biens capitaux. En somme, la croissance future sera d’autant plus forte que la croissance d’aujourd’hui est forte et de nature à produire des anticipations optimistes sur l’avenir tant qu’elle n’est pas trop fondée sur une spéculation.

C

Le modèle de Solow

Que l’épargne soit la condition permissive de l’investissement (Smith) ou qu’au contraire l’investissement soit de plus en plus l’acte générateur d’épargne (Keynes), que les deux grandeurs s’équilibrent par la variation du taux d’intérêt (Walras) ou par la variation du revenu (Keynes), la croissance semble dépendre de la volonté de produire plus. Produire plus de ce qui existe déjà ou produire autre chose.

Ainsi la croissance allait-elle pouvoir être dans un premier temps expliquée par l’acquisition de facteurs de production – l’association du capital et du travail – supplémentaires. Dans un second temps, on devait s’interroger sur l’efficacité, la productivité de ces mêmes facteurs.

Dans cette perspective, le modèle de Solow se veut une réponse être aux modèles de Harrod et Domar qui, plus que des modèles explicatifs de la croissance, tendaient à prouver son caractère instable – une croissance « sur le fil du rasoir » – en raison d’une probable incompatibilité entre comportements d’épargne, effets induits par l’investissement et croissance de la population active. Le modèle de Solow repose sur des hypothèses d’inspiration plutôt néoclassique. Des hypothèses microéconomiques tout d’abord : des rendements d’échelle constants, qui signifient que la production augmente dans les mêmes proportions que les facteurs, si ceux-ci voient leur utilisation croître de manière homothétique, et des rendements factoriels décroissants, autrement dit une productivité marginale du capital décroissante notamment. Aux hypothèses microéconomiques s’ajoutent des hypothèses plus macroéconomiques.

Toute épargne est supposée réinvestie ; une part de la production est toujours consacrée à l’investissement. Ceci renvoie à un marché du capital où se confrontent une offre de capital émanant des épargnants et une demande de capital émanant des investisseurs, l’ajustement entre l’offre et la demande étant garanti par la variation d’un taux d’intérêt. Si celui-ci devait être inférieur à celui qu’exigent, pour placer leur épargne, certains épargnants, alors ces derniers préféreront consommer maintenant. S’ils thésaurisent et conservent une épargne sous forme liquide, on peut compter sur le fait qu’elle ne serait alors qu’une consommation différée. L’égalité de l’épargne et de l’investissement est aussi la condition d’équilibre entre l’offre et la demande sur le marché des biens et services. L’équilibre du marché du travail est également garanti, toute l’offre de travail étant supposée utilisée. Le plein-emploi, postulé au départ, n’est pas remis en question avec la croissance. La question d’un éventuel chômage survenant du fait de la croissance, est par la nature même du modèle, éludée.

Telle est la leçon essentielle du modèle de Solow : sur la base des hypothèses et notamment de celle de la productivité marginale décroissante, l’accumulation du capital est de nature à augmenter la production mais de plus en plus faiblement car le facteur travail ne peut pas suivre. La croissance est appelée à s’essouffler, sauf évènements contraires et exogènes comme un accroissement de la population active ou un progrès technique tombant du ciel telle la manne sur le peuple juif affamé dans le désert du Sinaï.

D

Critique du modèle de Solow

En posant comme hypothèse l’équilibre sur le marché des biens et services par l’investissement de toute épargne, Solow évacue tout impact de longue période du comportement d’épargne sur la croissance. Le taux d’épargne n’a d’influence que dans la période transitoire vers l’état semi-stationnaire. Le modèle de Ramsey-Cass-Koopmans dit de « croissance optimale » montrera, qu’une multiplicité de régimes de croissance est envisageable puisque différents comportements d’épargne le sont aussi. De la même manière,

il semble également inapte à expliquer un creusement sensible des écarts de développement entre pays industrialisés, où le capital installé étant important, chaque unité supplémentaire de capital investi devrait être moins productive que dans les pays en industrialisation. L’apparition de pays émergents finalement assez rapidement compétitifs pourrait être invoquée pour confirmer à terme la prédiction de rattrapage de Solow.

II

Des facteurs au contexte

A

Analyse de Schumpeter : l’innovation

Selon Schumpeter, le capitalisme est « créateur des habitudes d’esprit qui donnent naissance aux inventions ». Dans sa Théorie de l’évolution économique, où il distingue l’économie routinière de l’économie en évolution, Schumpeter insiste sur l’importance des innovations toute innovation donnant lieu à une « combinaison nouvelle de facteurs ».

C’est ainsi que les innovations ont pu être reliées aux cycles de croissance, comme par exemple ceux de long terme identifiés par Kondratieff. Survenant à la fin de phases « B » de récession ou dépression (caractérisées pas une baisse des prix et du chômage), elles constitueraient la raison du retour de la croissance dans des phases « A » (caractérisées par un surcroît d’inflation). Schématiquement, la machine à vapeur aurait constitué l’innovation fondamentale qui aurait permis une reprise de croissance donc une phase A entre 1789 et 1816. Le développement des chemins de fer, bien évidemment lié à celui de la machine à vapeur, aurait permis de clore la phase B de 1816-1848 et permis la phase A de 1848-1873. La fin de la phase B, induite par la grande crise de 1873, se situerait en 1895 et se serait produite grâce à la découverte de l’électricité, de la chimie, du moteur à explosion. Une nouvelle phase A aurait ainsi duré jusqu’en 1929, le krach boursier déclenchant une phase B jusqu’en 1945, date à laquelle les biens de consommation durable, l’audiovisuel, le nucléaire auraient relancé le cycle jusqu’en 1973. L’éclatement du système de Bretton-Woods (1971) et les chocs pétroliers (1973 et 1979) auraient provoqué une nouvelle phase B dont les NTIC, à partir des années quatre-vingt dix, permettraient de sortir.

Un tel découpage historique prête évidemment à discussion. Ces innovations sont-elles le fruit du hasard ou du besoin ? Certaines ont pu voir leur existence dépendre de la simple curiosité d’inventeurs que l’invention elle-même, indépendamment de son utilité et rentabilité éventuelle, suffisait à motiver. L’essentiel des innovations qui font la croissance sont le fait de producteurs qui ont perçu ou cherché à prévoir leur rentabilité.

B

Analyse de Schumpeter : le risque

Schumpeter ne se sert pas de la typologie des innovations qui l’a rendu célèbre pour définir le capitalisme mais qu’il préfère insister sur une « autre » innovation, d’un type bien particulier : selon lui, le capitalisme est « un cas particulier de société mercantile caractérisée par le phénomène additionnel du crédit. Le capitalisme est pour Schumpeter indissociable d’une interaction entre innovations industrielles et innovations monétaires et financières, pour de « jeter des ponts vers l’avenir ».

Mais l’investissement est risqué, même quand il ne repose pas sur des innovations. Il est en quelque sorte échange de certitudes présentes contre une incertitude future. Cette incertitude devient risque dès lors que l’homme cherche et peut probabiliser le futur ainsi que les chances de réussite de son projet. Il faut que, d’incertain, l’investissement puisse devenir seulement risqué avec une certaine probabilité.

Les entrepreneurs risquent le capital monétaire des actionnaires en l’engageant dans un capital physique qui, associé au facteur travail, est lui-même engagé dans un processus de

transformation censé fournir au marché des biens et services utiles. Les banques risquent le capital monétaire des épargnants et celui de leurs actionnaires.

Innovations et prise de risques apparaissent comme les prolongements et les justifications du capitalisme, des institutions et des règles comme le droit de propriété, qui le régissent. Ensemble, le contexte et les actes conditionnent la croissance et ce, d’autant plus qu’ils sont de nature à produire de l’interaction, des synergies.

C

Lien entre connaissance et croissance

Grâce à la connaissance, la productivité d’une entreprise ou d’un secteur peut tirer avantage d’une connaissance que ni l’entreprise ni même forcément le secteur concerné n’ont générée. Le secteur des pneumatiques tire profit du développement du secteur automobile ; mais ce dernier tire avantage du développement de la connaissance des pneumatiques ou de l’énergie du freinage, tout comme il fournit des informations aux deux secteurs en amont pour qu’ils améliorent, de leur côté, la connaissance de leurs propres produits. La connaissance est évidemment interactive ; elle gagne à l’être.

La connaissance, si elle est bien collectif pur, c’est-à-dire non rival et non excluable (ou non d’usage exclusif) peut poser un problème de sous-investissement. En effet, du fait des externalités positives qu’une connaissance permet, la productivité marginale privée de sa découverte risque d’être inférieure à sa productivité marginale collective : ceci peut dissuader les entrepreneurs à investir dans la production de connaissance, chacun comptant sur l’autre pour faire apparaître une connaissance pourtant nécessaire à tous.

Ainsi, la manière dont les connaissances liées à l’innovation se diffusent n’est pas sans influence sur la capacité de la croissance à être endogène. Pour éviter que chacun ne compte sur l’autre pour supporter le coût de découverte d’une nouvelle connaissance, il peut paraître utile de contrevenir au caractère non excluable de la connaissance en attribuant un droit de propriété sur la connaissance. La législation sur les brevets, la propriété intellectuelle, constituent alors des incitations à la recherche-développement, en permettant une protection de la connaissance et une rentabilisation de sa diffusion par les licences d’exploitation. Le cadre institutionnel et juridique fait de l’Etat un acteur de la croissance, un producteur d’externalités positives lorsqu’il est œuvre dans le sens de l’intérêt général. De la même manière, les dépenses publiques d’éducation, de recherche, de même que les infrastructures de transport (d’hommes, de biens, d’information) dont les coûts fixes seraient trop importants et trop longs à rentabiliser pour le secteur privé peuvent alors contribuer à élever la productivité du secteur privé. Par le biais des prélèvements obligatoires par exemple, l’Etat peut contribuer à élever la croissance potentielle et effective par rapport à l’impact qu’aurait pu avoir la dépense en biens de consommation ou d’investissement de ces mêmes sommes par les entreprises et ménages. Les pouvoirs publics participent eux aussi au jeu des externalités positives.

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