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#4 Ingrid Brochard : La vision – Podcast La Méthode LiveMentor

Pour le quatrième épisode du podcast La Méthode LiveMentor, je reçois Ingrid Brochard, fondatrice du MuMo (un musée mobile pour enfants) et de Panoply (un service de location de vêtements de créateurs). 

Ensemble, nous avons parlé de la vision de l’entrepreneur, thème du chapitre 4 du livre La Méthode LiveMentor. On sait tous qu’avoir une vision forte est crucial pour lancer un projet, mais encore faut-il la construire et surtout l’affiner au fil du temps ! J’ai voulu savoir comment Ingrid s’était forgé une vision pour ses deux projets (MuMo et Panoply) et comment elle les transforme en objectifs réalisables au quotidien

 

 

 

Transcription de l’épisode en fin d’article

 

En écoutant l’épisode, vous allez découvrir un parcours impressionnant ! Ingrid a arrêté ses études pour monter sa première entreprise à 19 ans. Elle s’est ensuite lancée dans des secteurs qu’elle ne connaissait pas (l’art contemporain et l’industrie de la mode) en ayant toujours l’envie de réaliser ses rêves. 

Avec MuMo, elle souhaitait offrir l’accès à l’art à tous les enfants éloignés des musées. Elle a demandé à des architectes de construire un camion mobile qui renferme des œuvres d’art et qui puisse voyager partout en France et à l’étranger. Aujourd’hui, des centaines de milliers d’enfants ont pu voir des œuvres d’art grâce au MuMo, en France mais aussi au Cameroun, en Côte d’Ivoire, en Espagne et en Belgique. 

Avec Panoply, Ingrid a eu la vision du partage : pour elle, on est plus heureux quand on ne possède pas. Elle a donc créé une entreprise autour de la sharing economy, avec la valeur partage comme gain de liberté. En proposant des vêtements à louer, elle souhaite bousculer les habitudes de consommation liées à l’achat de vêtements, changer le regard des consommateurs et surtout lutter contre la fast fashion en proposant un service ecofriendly

Dans cet épisode, vous allez voir concrètement :  

  • comment construire une vision de son projet à long terme 
  • les signes pour savoir si l’on est dans la bonne direction, quand pivoter et s’arrêter au bon moment
  • comment rester concentré sur sa vision et ne pas s’éparpiller par des objectifs annexes
  • en quoi le fait de se former tout au long de son parcours est primordial pour un entrepreneur 

Avant de lancer Panoply, Ingrid et son associée ont d’abord testé l’idée pendant 3 mois pour s’assurer de sa viabilité et mettre en place la logistique. Très bonne astuce que de commencer par un proof of concept pour éviter les déconvenues ! 

J’ai adoré discuter avec Ingrid, qui est Chevalier de l’ordre national du Mérite et Officier des Arts et des Lettres‎ ! Pour elle, tout est possible et « les erreurs sont les portes de la découverte ». Dans les moments difficiles, elle prend du recul et repense à l’artiste Martin Creed et son œuvre au néon disant : “Everything is going to be alright”. 

Et vous, comment affinez-vous la vision de votre projet ?

Il n’est pas toujours évident d’avoir une vision claire dès le début. Vous pouvez vous poser des questions essentielles telles que « qu’est-ce que j’ai envie de construire ? Quel est l’ADN de mon projet ? Quels sont mes objectifs ? Pourquoi ai-je envie de me lancer dans cette entreprise, et pendant combien de temps ? »

N’hésitez pas à nous écrire en commentaire pour partager votre vision !  Et si l’épisode vous a plu, n’hésitez pas à le partager sur les réseaux sociaux 🙂 

 

Ressources de l’épisode :

Le site de Panoply : https://www.panoplycity.com/fr/
Le site de MuMo : https://musee-mobile.fr/
L’entrepreneure qu’elle admire : Natalie Massenet, la fondatrice de Net à Porter, ainsi que Mark Sebba, son CEO et son pot de départ complètement fou à découvrir ici : https://www.youtube.com/watch?v=4u5VQlBENB8

Episode suivant :

Dans l’épisode 5, on parle d’affirmation : comment affirmer son projet face aux autres et avoir le courage de dépasser ses peurs. Une super conversation avec Sandra Reinflet, écrivaine, conférencière, photographe et musicienne ! 

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Transcription de l’épisode :

Josiane – Bonjour à tous, bienvenus sur La Méthode LiveMentor, le podcast qui donne des conseils concrets d’entrepreneurs ! Aujourd’hui, on va parler de la vision. Alors on sait tous qu’il est très important d’avoir une vision pour son entreprise à un, cinq ou dix ans. Mais encore faut il arriver à définir la vision de son projet et à la construire, à la décliner dans ses actions au quotidien. Et je suis ravie d’en parler avec Ingrid Brochard, qui a monté plusieurs entreprises avec une vision très forte. Bonjour Ingrid ! 
Ingrid Brochard – Bonjour ! 
Josiane – Alors toi, tu es entrepreneure depuis l’âge de 19 ans, quand tu a créé ta première boîte de cosmétiques, et ensuite tu es parti dans une toute autre voie, celle de l’art contemporain. En 2011, tu as créé MuMo, qui est un musée mobile pour les enfants, pour donner accès à ceux qui sont éloignés des musées. Comment est ce que tu as eu cette idée alors que tu n’avais jamais mis les pieds dans un musée auparavant ?
Ingrid Brochard – Oui, alors, je suis issue d’une famille où mon père était promoteur immobilier et ma mère a un doctorat en droit. Donc, on nous a beaucoup poussé dans les études, le sport et les voyages. Et c’est vrai qu’on n’a pas eu cette dimension partage du sensible culturel. Donc, dès l’âge de 16 ans, je suis partie étudier aux Etats-Unis. J’ai eu mon bac à 16 ans et demi.
Josiane – Waouh !
Ingrid Brochard – Aha, mention bien ! J’ai fait une école de commerce, donc je suis rentrée en école de commerce à 17 ans, pour du commerce international. Ce qui m’intéressait, c’était aussi cette ouverture sur le monde. A la base en fait, je voulais être nez, pour tout vous dire, et mes parents, justement, étaient plus sur des métiers de commerce. Vous voyez des métiers où on fait de l’argent. Donc ils m’ont dit : tu pourras travailler dans les cosmétiques, par exemple. Je n’ai pas du tout suivi un cursus artistique pour pouvoir être nez et j’ai plus embrayé sur des études de commerce.
Mon premier stage en 1993 à Hong Kong, au Body Shop, j’ai même pas 18 ans. Je ne suis pas majeure. Je me retrouve à Hong Kong, une ville qui est très impressionnante, une île avec des gratte-ciel, qui grouille de monde. Et voilà, je suis parti pour six mois pour faire un stage au Body Shop. Donc, j’avais contacté Anita Roddick, qui était la fondatrice, en lui disant : « Voilà, moi, j’ai étudié aux Etats-Unis, j’ai voyagé en Europe, j’aimerais une expérience avec l’Asie. Est-ce que je peux venir travailler chez vous ? » Et, tout de suite, j’ai reçu un courrier, parce qu’à l’époque, il y avait pas d’email, donc ça a quand même mis trois semaines !  Mais j’ai reçu un courrier : « Venez à Hong Kong ». Comme quoi l’audace paye. Je lui avais écrit de mon école de commerce, en lui disant aussi ma passion pour les cosmétiques.
Et me voilà donc à Hong Kong. J’étais en charge de gérer l’import, les documents administratifs de l’importation des cosmétiques, et en même temps, ce que j’aimais, c’est que j’ai découvert aussi tout de suite, très jeune, la dimension, la dimension sociale de l’entreprise, puisque j’allais chaque semaine dans des camps de réfugiés pour donner à manger. Déjà, j’ai étudié aux Etats-Unis, donc dans mon cursus, le côté charity, donner, était intégré, chose qu’il n’y a pas trop en France, donc, c’était important pour moi toujours cette double casquette de travailler, mais aussi faire des choses pour la société et d’être engagée. Donc, pendant ce stage, en fait au Body Shop, quand vous êtes stagiaire, vous n’êtes pas très bien rémunéré. Du coup, j’avais trouvé un autre travail : je travaillais pour une société de trading française. Donc, en fait, là bas, je travaillais 7 jours sur 7. Une société de trading française et j’importais en fait des figurines pour le McDonald, des objets promotionnels, ou pour Elle. Comme vous allez au McDo, vous avez une petite figurine. Quand vous vous abonner au magazine Elle, à l’époque, vous receviez un sac. Voilà, donc, j’étais en charge de trouver des objets promotionnels en Chine. Donc là, c’était rémunéré. Ce qui a permis de payer mon appartement à Hong Kong puisque c’était hors de prix. Et en fait, la société de trading dans laquelle je travaillais, on est vraiment devenus amis. Et pour me remercier, à la fin de mon stage, ils m’ont offert un billet d’avion pour aller à Taïwan pour aller assister à un salon de cosmétiques : ils savaient que j’étais passionnée par l’univers des cosmétiques.
Je me suis retrouvé propulsée dans un salon qui faisait quatre étages avec des fournisseurs venant de toute l’Asie, de Corée, de Chine, de Thaïlande et proposant des produits à des prix défiant toute concurrence. Et là, je me suis dit : « Bon, il y a peut-être quelque chose à faire ! » J’ai pris des échantillons, j’ai pris les contacts des entreprises et c’était aussi l’heure de rentrer en France, de continuer ma deuxième année de commerce international. Et en rentrant, je me suis dit : « Bon bah, maintenant, il faut que je fasse quelque chose. J’ai des échantillons, il faut que j’en fasse quelque chose ». J’ai commencé à écrire à tous les grands patrons de la grande distribution, donc à l’époque Promodès, c’était Continent, Carrefour, Leclerc… Alors, ce qui était génial, c’est que j’ai eu à chaque fois des réponses. Quand j’avais monté ma société, après, pour les contacter, c’était plus dur, mais là, c’était assez audacieux : une étudiante qui leur disait qu’elle avait un projet de monter une société de cosmétiques, qu’elle avait des produits à vendre … et ils me mettaient en relation avec le service achats.
Jusqu’au jour où j’ai atterri par hasard chez Tati, à Barbès, dans les bureaux. Alors bon, moi, je suis issue de Touraine. Le décalage a été assez intense, mais on se retrouve chez Tati, donc, un grand bazar, et l’acheteuse nous reçoit entre deux cartons dans un couloir et je lui dis : « Voilà, j’ai ce projet de monter ma société de cosmétiques. Donc, je vous présente mes produits. J’avais des échantillons que j’avais ramenés de ce salon de Taïwan. Je lui parle des prix, et elle me dit que c’est un peu cher, parce qu’en fait, je n’avais pas la notion de leur pouvoir d’achat. Moi, je pensais qu’ils allaient commander par 100 pièces et je lui dit : « Ça peut être dégressif, si vous prenez plus de 500 pièces » Elle me regarde et me dit : « nous, ici, quand on commande ses 15.000 pièces minimum ». Je lui dis pas de problème, je reviens vers vous avec une nouvelle cotation. Et banco ! En fait, elle m’a commandé 60.000 pièces, ma première commande. Je n’avais pas de société, rien en fait ! En l’espace de 24 heures, il a fallu que je me renseigne comment on crée des statuts, comment on monte une société. Parce que moi, j’étais étudiante, je rentrais en contact avec l’entreprise. Et là, j’avais des vraies commandes, des papiers roses avec toutes les réglementations.
Il y avait une entreprise à mettre en place. Je me rappellerai toujours, j’ai appelé mon père pour lui dire : « Mais papa, comment je vais faire ? » Déjà d’un point de vue financier. Ma mère est docteur en droit, donc au niveau du droit, elle nous avait brieffés. Je savais que je pouvais faire appel à elle pour les statuts, pour voir comment ça marchait pour les réglementations sur les cosmétiques – vous n’apportez pas des cosmétiques comme ça. Mais c’était le côté financier qui me préoccupait le plus. Parce que j’avais les bons de commande et je lui ai dit : « Mais, papa, comment la banque va me prêter de l’argent ? » Il m’a dit : « Ecoute, ma fille, prends rendez-vous avec le banquier. Et si je dois me porter caution, je me porterai caution. Mais tu fais ton chemin. » Donc je suis allée voir le banquier, j’ai monté ma société et voilà, je suis arrivée avec mes bonnes commandes et je leur ai dit : « Voilà, ça, c’est la commande fournisseurs, ça, c’est la commande client. Vous voyez, il y a un bénéfice. C’est ce qui va me permettre de commencer dans la vie. Donnez moi ma chance. » J’avais 19 ans ! C’était à la Banque Populaire et monsieur Guignard de la Banque Populaire, m’a dit : « Allez, on y va. » Bon, forcément, il a demandé une caution à mon père. Mais voilà, c’était le début de l’aventure.
Donc, en 1995, j’ai monté ma société de cosmétiques, que j’ai eue pendant 13 ans et que j’ai revendue à un groupe américain, Marqueens. Très vite, je me suis retrouvé en Asie. J’ai arrêté mes études, donc j’ai développé ma société, je faisais les foires, j’allais dans les salons, j’allais dans les usines pour vérifier les productions et je cherchais de plus en plus de nouveaux produits pour étoffer ma gamme. Ensuite, j’ai élargi mes clients. J’ai travaillé beaucoup avec la grande distribution. Donc, à partir de ce moment là, je suis venue vivre à Paris. Donc, indépendance aussi vis-à-vis de ma famille, découverte de l’art contemporain, on y vient ! Un jour, j’étais à Saint-Germain et je faisais les boutiques et je me retrouve rue Guénégaud et je vois ce qu’on appelle une galerie, mais je ne sais pas trop ce que c’était. Un magasin avec des tableaux aux murs, plein de gens à l’intérieur, je me dis : « Tiens, allez, je rentre ». En fait, c’était une exposition. Je n’avais pas trop la pratique des vernissages. Je rentre, je regarde les tableaux, j’ai un peu peur qu’on vienne me voir pour me demander ce que je vais acheter, aha ! Et un tableau me fait sourire. En fait, l’artiste est à côté et me dit : « qu’est ce qui vous fait sourire ? » On commence à échanger. En fait, c’était l’artiste qui exposait et on ne s’est plus jamais quittés, avec sa femme ils étaient là et ils ont vu que je m’intéressais beaucoup, que j’étais curieuse.
Et ils ont alimentée, en fait, ce que j’avais, en m’emmenant dans les musées, à l’opéra (je ne connaissais pas l’opéra). J’ai découvert grâce à eux Wagner. Ils m’ont amené à voir des pièces de Beckett. Ils m’ont fait lire, ils m’ont fait découvrir Bachelard, la philosophie, Foucault, tout ce qui m’avait fait manqué et qui, heureusement, et malheureusement pour certains, m’a donné ce regard différent au monde, puisque l’art a ce pouvoir de faire bouger les lignes, c’est un formidable outil d’éveil, d’échanges, de partage. Et donc, j’ai commencé, quand j’allais chez mes fournisseurs, j’ai commencé à négocier, je regardais différemment. Au début, j’étais très fière de voir mes produits sortir des unités de production. Après, je regardais plus les ouvriers, les salariés, donc je commençais à dire à mes fournisseurs : « Bon, écoutez, cette année, je ne négocie pas. Et l’argent que je ne négocie pas, essayez de l’investir pour une meilleure qualité de vie de vos salariés ».
Josiane – Pour améliorer les conditions de travail. 
Ingrid Brochard – Voilà ! Parce qu’en fait les usines en Chine, vous avez des camps à côté où les salariés dorment, mais en général, ils viennent des campagnes, dorment et y travaillent. Moi, je leur disais : « Vous faites les trois-huit » et ils rigolaient en disant : « Non, nous on fait les deux-douze ! ». Et en fait, ça me gênait de plus en plus dans les affaires. Et un jour, mon fournisseur a rigolé et m’a dit : « Ingrid, I think it’s time for you to stop business. » 
Josiane – « Je pense que c’est le moment pour toi d’arrêter de faire du business », aha ! 
Ingrid Brochard – Oui, parce qu’en fait, il avait raison : à chaque fois, je lui parlais des conditions de vie des salariés et lui me parlait des nouveautés, des prix en dollars. Il cherchait la négociation. Et il avait raison, parce qu’à mon petit niveau je pouvais rien faire. Ce n’est pas moi qui allait révolutionner les modes de fabrication et les conditions de travail en Chine. Je pouvais imposer des conditions, mais pas révolutionner.Et à partir de ce moment là, je me suis dit : « Bon, ok, ça, ça me permet de gagner de l’argent. Il a raison, je vais un peu lever le pied et je vais faire d’autres choses qui me plaisent, qui m’intéressent. »
Donc, comme quand j’étais en Chine, je passais maintenant plus de temps à aller voir les ateliers d’artistes qu’à être dans les ateliers, je me suis dit : « Fais quelque chose dans l’art ». J’ai monté un magazine, un magazine trimestriel qui s’appelait BC, « Be Contemporary », donc bilingue. Et ce magazine avait vocation à faire découvrir les artistes. Il y avait une grande liberté dans ces numéros. À chaque fois, c’était l’artiste qui faisait la couverture. C’était la mode revisitée par les artistes. On découvrait les galeries émergentes, les intérieurs de collectionneurs. C’était en 2005, donc l’art contemporain n’était pas encore … après, c’est devenu un peu une mode. Et je me suis vraiment éclatée, j’ai rencontré des artistes extraordinaires. Après, le problème, c’était la rentabilité économique. C’est très dur. Déjà, la presse est difficile, au niveau des annonceurs, en plus, l’art contemporain. Donc, c’était dur pour financer le magazine. J’avais contacté Direct 8 et je produisais des émissions télé sur l’art contemporain. Donc, un 26 minutes était diffusées à chaque fois dans une capitale différente :  Moscou, Paris, Shanghaï, Dubaï … j’ai énormément voyagé. C’était un peu la version du magazine papier à la télé, je présentais les artistes, les intérieurs de collectionneurs, les foires, les biennales. C’était très enrichissant, mais fatigant. Je voyageais, j’étais en tournage trois semaines chaque mois parce qu’il a fallu sortir douze émissions très rapidement. Il y avait un côté répétitif, donc je n’avais pas forcément envie de continuer. Après, c’est un peu la vie perso qui se mêle à la vie professionnelle. J’ai fermé ma société de cosmétiques. J’ai mon meilleur ami qui est décédé d’un cancer. Donc j’ai arrêté le magazine, j’ai tout arrêté et je suis parti en Antarctique.
Josiane – Ah oui, radical  !
Ingrid Brochard – Radical. Pendant 3 mois, la déconnexion totale. Je connais le bruit du silence, de contempler la nature, d’être là, de réfléchir ou pas, de se reconnecter avec son son moi intérieur. Et en rentrant, j’étais un peu perturbée parce que vous passez de quelque chose de très pur où il n’y a pas de civilisation à part la nature à la ville ! Et donc, en rentrant, je me suis dit : « Voilà, maintenant, j’ai envie de faire un projet social ». Donc j’ai rencontré énormément d’artistes. C’est aussi un cheminement personnel. Je me suis souvenue que moi, petite, je n’ai pas été forcément en contact avec l’art et que ça m’aurait peut être permis d’autres choses. J’ai pensé – parce que dans ma famille, on a beaucoup voyagé, quand on habitait à la campagne – je me suis rappelé, à Gergovie La Roche-Blanche, à côté de Clermont-Ferrand, il y avait un bibliobus qui passait. Il distribuait des livres. Quand vous n’avez pas de bibliothèque, vous êtes hyper contents d’avoir ce bibliobus. Quand j’allais chez ma grand-mère, j’étais contente d’attendre le camion-épicerie qui venait, et j’aimais en fait ces choses-là. Je me suis souvenu de ça et me suis dit : « Pourquoi pas créer un musée-camion qui irait comme ça à la rencontre des enfants dans les écoles ? » Voilà la naissance du musée mobile.
Josiane – Et alors, ce camion, entre la vision que tu as et le projet concret, comment tu as fait ? 
Ingrid Brochard – La vision, elle était très floue. Je me suis dit : « Voilà, ce que je veux, c’est créer une exposition itinérante ». D’abord, il faut réfléchir à quel va être l’objet, comment le créer. Il faut surtout aller à la rencontre d’autres personnes qui vont vous aider à monter ce projet. De tous mes voyages, je me suis souvenu : à la Biennale de Venise, j’avais vu la construction d’un architecte, un container qui se déployait. Mais en fait, au culot, encore ! J’ai envoyé un mail à cet architecte, j’ai fait des recherches sur Internet pour trouver son mail. Je lui ai dis : « Voilà, moi, j’aimerais monter ce projet d’exposition itinérante. Je sais pas comment ça va se matérialiser, mais vous allez pouvoir m’aider », puisqu’il avait les compétences. C’était incroyable parce qu’il était en plein divorce. Et il venait vivre à Paris parce que sa femme déménageait à Paris et il voulait pour une année assurer la liaison avec ses enfants. Et donc, du coup, il venait vivre à Paris et il m’a dit : « J’arrive à Paris la semaine prochaine, voyons nous ! » Et le projet s’est mis en place comme ça.
Moi, je crois beaucoup aux signes. Quand vous avez des idées, quand la réalisation, la concrétisation est trop dure, qu’il y a plein d’embûches et qu’on s’acharne au début, je trouve que c’est mauvais signe. Alors que là, vous voyez, tout était fluide. Je rencontre cet architecte, j’appelle mes amis artistes que j’avais rencontrés, et pas les moindres : James Turrell, Daniel Buren, Paul McCarty et tous me disent : « Banco », donc je vois qu’ils me suivent dans cette idée. Ils auraient pu me dire : « Non, Ingrid, c’est un projet fou, laisse tomber ». Bien sûr, le projet était fou et utopique, mais ils se sont tous fédérés. En fait, la réalisation et la concrétisation de cette vision, elle se fait aussi par toutes les personnes qui s’ajoutent au projet et qui viennent confirmer un peu que ce que vous dites, ça a du sens. 
Josiane – C’est incroyable ! Je suis épatée par cette histoire incroyable. En parallèle, je sais que tu as repris des études. Tu t’es formée à l’histoire de l’art à l’École du Louvre, tu as fait un master de management des politiques publiques à Sciences Po. Pourquoi ? C’était pour mieux développer MuMo ?
Ingrid Brochard – Alors, l’École du Louvre, il n’y avait pas encore le musée mobile, justement. Comme tu as pu l’entendre, dans ma carrière, j’ai très vite été stoppée dans les études. En fait, j’ai eu mon bac très jeune. J’ai eu bac +2, à 19 ans je montais ma boîte … Je n’ai pas pu continuer mes études. C’est pas grave, la vie a fait que cette entreprise a pris tellement d’ampleur sur mon quotidien que je ne pouvais plus être étudiante. Par contre, quand j’ai commencé à justement aller dans les galeries, dans les musées, j’ai mesuré aussi le manque de connaissances. Donc, je me suis inscrite au cours du Louvre en auditeur libre, aux cours Christies, ça m’a permis de rencontrer des collectionneurs, d’approfondir ce domaine. J’ai toujours aimé cette idée d’être, entre guillemets, une éternelle étudiante, parce que c’est hyper important de toujours se dire qu’on a plein de choses à apprendre.
Et c’est pour ça que j’ai fait aussi ce master à Sciences Po, management des politiques publiques. Alors là, j’avais déjà créé le musée mobile. Mon engagement pour l’éducation artistique et culturelle était tellement fort, et le projet du musée mobile qui a crée un nouveau camion pour faire circuler les oeuvres de l’Etat, donc qui est, entre guillemets, rentré dans les politiques publiques, m’a donné cette envie de m’engager dans l’administration, c’est à dire de travailler dans le public. J’ai fait ce master et après, je me suis rendue compte que j’avais trop une âme d’entrepreneur et que c’était très difficile de faire bouger les choses dans le public. Ce n’était pas pour moi. Mais ce master m’a énormément appris dans la compréhension de l’administration, des relations de pouvoir, j’ai étudié la sociologie … plein de choses que je n’avais pas étudiées auparavant. Donc, j’ai été ravie. Et là, récemment, j’ai été nommée administratrice dans un conseil d’administration et je pense reprendre mes études à Sciences Po parce que j’ai vu qu’ils faisaient une formation justement pour les administrateurs en relation avec l’IFA.
Josiane – Mais c’est super important, ce que tu dis : le fait de se former quand on entreprend, de ne pas rester sur ses acquis. Et, au bout de quelques années, de changer de domaine ou d’approfondir. Ou même par passion, par plaisir de se dire : j’aime ça, j’ai envie d’en savoir plus. Creuser, c’est super important.
Ingrid Brochard – Et même dans mon expérience startup de Panoply, on n’en a pas parlé, mais je pense qu’on va en parler. Par rapport à la formation, quand on a une startup, ce qui est génial aussi, c’est d’être pris dans des incubateurs parce que ça vous facilite les choses. Panoply, on avait été sélectionné dans l’incubateur Far-fetch, donc on a eu pendant six mois du coaching de très haute qualité et c’est hyper important de toujours vouloir apprendre, surtout aujourd’hui avec l’arrivée du numérique. C’est des méthodes qui sont nouvelles. Moi, quand j’ai commencé ma société, c’était en 1995. Il n’y avait pas Internet, je passais mes commandes par fax. Il y a eu des bouleversements.
Aujourd’hui, il faut être très tech, il faut être main dans la main avec les développeurs, il faut être sur des stratégies digitales, donc c’est très important de se former. Mais en plus, ça change continuellement : l’arrivée des réseaux sociaux, etc. Il y a plein d’opportunités business qui sont liées au digital, qui ne sont pas forcément des méthodes de ma génération. Il ne faut pas l’oublier : je vais avoir 44 ans. Je ne suis pas un millennial !  Quoiqu’il arrive, quel que soit l’âge : je pense que je pourrais être, à 60 ans, encore sur les bancs de l’école.
Josiane – Alors justement, Panoply, parlons- en ! En 2015, tu te lances dans un autre secteur, la mode cette fois-ci, en créant Panoply, qui est un service en ligne de location de vêtements de créateurs. Pourquoi est ce que tu l’a créé ? C’était quoi, le déclic ?
Ingrid Brochard – Alors, en 2015, j’ai terminé mon master en management des politiques publiques. Je sais que je ne veux pas travailler pour l’administration. J’ai un enfant. Un enfant, ça change la vie. J’ai eu un enfant assez tardivement, à 38 ans, donc j’ai pris une année off pour m’occuper de lui. Après un an, j’avais envie quand même de reprendre une activité cérébrale. Parce que c’est génial de pouvoir s’occuper de ses enfants. Mais après, c’est vrai, c’est un peu limité pour quelqu’un qui a l’âme entrepreneur. Je me suis dit : « Par où je vais commencer, qu’est ce que je vais faire ? » Et ça passe par se rhabiller. Puisque je m’étais un peu oubliée, j’ai habillé plus mon fils que moi, aha ! Donc je me suis rhabillée, je me suis acheté un vêtement de designer, j’avais fait mon post sur Instagram … Et j’avais envie que cette sensation recommence, c’est à dire un peu d’avoir un flux en illimité de vêtements. Et donc, je me suis dit : « Tiens, il y a peut être quelque chose à faire « .  Après, j’ai été invitée à une table ronde et je parlais de ça, de la reprise du travail, j’étais avec une designer, Matali Crasset, et donc je dis : « Pourquoi pas les Galeries Lafayette comme un grand pressing géant ? » Et on viendrait échanger vos tenues comme ça, comme un pressing pour changer un usage. On parlait de plus en plus de sharing economy, c’était l’arrivée de Uber.  
Josiane – AirBnB, aussi !
Ingrid Brochard – Voilà. Donc j’ai commencé à lire des livres, notamment Stuffucation, qui te dit que tu es beaucoup plus heureux quand tu ne possèdes pas.J’ai commencé à rentrer dans cette idéologie de sharing, l’idée que le partage, ça t’apporte beaucoup plus de liberté, que tu étais plus heureux sans être dans la possession. Cette idée a germé et j’en ai parlé à Emmanuelle, avec qui j’avais fait différents projets de conseils et je lui dis je dis : voilà, j’ai eu cette idée. Et là, elle me regarde et me dit : « Tu plaisantes ? Moi, il y a 15 ans, quand j’avais terminé mes études à HEC, j’envoyais un mail quotidien, « L’idée du jour ». Et un jour, j’ai eu cette idée service de location de vêtements ». Et tout le monde a dit : « Laisse tomber, tu vas louer juste un smoking ». Elle me dit : « Moi, je suis partante ! » C’est comme ça qu’est née l’association. Donc je lui en ai parlé pour avoir conseil et elle m’a dit : « Banco, je te suis, on y va ! ». En plus, c’était génial parce qu’on n’a pas du tout les mêmes intelligences et compétences. Donc c’était une belle association qui qui se profilait et … ça y est, on était reparties ! Alors là, il a fallu tout créer. C’est à dire que l’on est arrivées sur du digital. Donc, tout de suite, vous voulez un site. D’abord, on a fait un site beta. On a fait un proof of concept. 
Josiane – Pour tester d’abord l’idée, avant de la sortir. 
Ingrid Brochard – Exactement, pour tester le concept. Donc on a demandé à 50 personnes de faire partie de cette aventure. Et pendant trois mois, on a rodé la logistique parce quand vous dites : « je veux faire un service de location de vêtements », OK, vous êtes dans la mode, mais vous êtes surtout dans la logistique et le nettoyage. Vous êtes un pressing et un prestataire de services logistique puisque les vêtements, il faut qu’ils tournent. Donc, en fait, très vite, on a commencé à mettre en place des process : identifier le vêtement, qu’il ait une ID, savoir où il est à l’instant T (chez le pressing, chez la cliente), est-ce qu’il va pouvoir être loué, quand ..?
On a commencé à mettre en place la machine au fur et à mesure, avec les clientes. Donc, les coursiers, les livraisons en province, toute la partie digitale, la partie communication, avec les réseaux sociaux, le référencement (SEO). On découvrait un autre univers ! Quand j’avais monté ma boîte, il n’y avait pas tout ça, donc c’était génial. J’ai appris énormément et avec mon associée, c’était chouette parce que je partais vraiment from scratch et on a monté cette boite au fur et à mesure. Donc, Panoply est né en 2016, le site en ligne, sans parler de test. Pour pouvoir tirer opérer le service réellement, il a fallu aller chercher des fonds. Avec Emmanuelle, on a financé le MVP, le proof of concept, et entre temps, on essayait de se projeter sur le site Internet et sur la levée de fonds pour pouvoir faire la suite de ce MVP. Donc, on est allé pitcher auprès d’investisseurs, auprès de fonds. Donc ça aussi, c’est chouette, c’était une nouvelle aventure. Moi, je n’avais jamais réellement pitché de projets. On doit donc aussi y réfléchir. Ce qui plaît le plus, c’est la spontanéité. A chaque fois, on a été spontanées, on sent qu’on est engagées. Bien sûr, il faut que le business ait du sens derrière. Moi, j’étais plus sur la partie idées, développement, partenariat et mon associée était plus la financière, donc derrière elle construisait des business plans pour présenter aussi aux investisseurs.
Parce que c’est important qu’il y ait une projection financière, surtout dans la sharing economy : vous perdez énormément d’argent au départ et on ne sait jamais si à un moment, on va trouver la rentabilité. Ce qu’on essaie, c’est de casser un marché, de changer un usage. Là, c’était de changer un usage de consommation. Au lieu d’acheter vos vêtements, vous allez les louer. Vous allez faire partie d’un gang, d’un mouvement pour révolutionner la mode ! Donc, cette idée, il faut aussi un moment trouver la rentabilité.
Josiane – Est ce qu’il y a eu un moment où tu as pivoté ton projet, où tu as changé de modèle ou changé un facteur ? J’imagine qu’entre l’idée et la réalisation, parfois, il y a un décalage. 
Ingrid Brochard – Oui, plusieurs fois. Alors quand on a pensé à la location de vêtements, on se disait forcément : « On va louer une robe pour les soirées, pour les cocktails, pour les mariages ». Mais nous, ça, tout de suite, ça nous a agacées parce que c’était déjà présent. Donc avec Emmanuelle, ce qu’on a voulu faire, nous, c’est révolutionner en disant : « Non, c’est un abonnement. Ce sera dans votre quotidien et pas que pour des événements ou des soirées exceptionnelles. On vient vraiment dans votre quotidien pour vous accompagner dans votre dressing. Vous ne possédez plus vos vêtements : c’est un roulement. » Et quand on a sorti notre formule, aux Etats-Unis il y avait Rent the Runway qui existait et elles ont sorti leur unlimited en même temps que nous. Donc c’est chouette. On était fières de ça parce que, même si en fait, elles avaient de l’avance et elles avaient déjà trois ou quatre ans de service de location à l’unité, nous, on a voulu tout de suite révolutionner.
Après, on a été obligées de pivoter parce qu’on a vu que ça ne fonctionnait pas. Il fallait d’abord évangéliser les femmes. Elles venaient à la location, justement pour un cocktail, un mariage, un évènement où elles se disaient : « Non, je ne vais pas encore acheter une énième robe, que je vais mettre une fois dans ma vie, et que je vais stocker dans mon placard : je vais la louer ». C’est comme ça, en fait, qu’on les attirait. En fait, on a voulu peut être être trop dans : « je veux changer vos critères ». Mais en fait, il faut aussi qu’elles aient confiance. Au départ, nous, quand on a commencé, c’était déjà un sujet sur l’hygiène. « Je vais louer des vêtements, ça veut dire que d’autres personnes les ont portés », « Je veux voir la qualité de vos vêtements », « Mais si je loue mes vêtements, mes amis vont croire que je n’ai plus d’argent pour en acheter ». Donc, en fait, comment rendre cool quelque chose, ne pas croire qu’on perd du pouvoir d’achat, mais justement, qu’on participe aussi à être plus green, puisque aujourd’hui, on le sait tous : la mode, c’est un des plus gros pollueurs. L’industrie de la mode, c’est le deuxième pollueur au monde. Avec l’arrivée de la fast fashion,  Zara, H&M, on est dans la mode jetable et c’est horrible.
Parce que l’impact que vous avez sur la planète, que ce soit un vêtement d’une grande marque ou de la fast fashion, il est le même : ça pollue. Toutes ces matières utilisées pour rien, parce que les vêtements de la fast fashion, vous les portez 3-4 fois et après vous les jetez. Vous ne les gardez pas parce que de toute manière, ça ne tient pas forcément au lavage. Moi en plus, ayant vu en Chine les méthodes de fabrication, ça me gênait et j’avais envie de contribuer. Donc, vous voyez, tout s’imbrique aussi un peu ! Avoir vu toutes ces méthodes de fabrication, j’avais un peu une overdose. J’ai jamais acheté chez H&M ou chez Zara parce que je connais les méthodes de fabrication. Je me disais : « Je préfère acheter 1 que 10 » Et location, c’était ça : au lieu d’acheter un, pourquoi est-ce que je ne peux pas en porter 10 ? Je ne possède rien et je ne m’occupe même pas du nettoyage. Donc, pour moi, c’était un service qui allait vous simplifier la vie et aussi vous aider parce que ça vous permettait de porter plus de choses, d’oser des styles. On a tous envie de porter le manteau rose, mais au final, on va acheter le manteau bleu, marine ou beige parce qu’on est sûr de porter tous les jours. Ça aussi, ça vous permettait de changer un peu. 
Josiane – Ça bouscule plein plein de choses, quand on y pense, en termes d’usage ! Comment tu fais pour rester focus sur ta vision, pour ne pas t’éparpiller ? Parce que souvent, le risque, c’est qu’on est pris par des objectifs annexes, on a la tête dans le guidon. Comment tu fais ? Qu’est-ce que tu conseillerais pour toujours rester dans sa vision ?
Ingrid Brochard – Alors moi, j’ai toujours été dans l’action, et la réflexion est toujours venue après. Ça, c’est mon mode de fonctionnement. Donc ça marche ou ça ne marche pas. J’ai fait des choses, j’étais dans l’action. Après, je me suis rendu compte que c’était un échec, donc ça s’arrête. Peut être que si j’avais eu la réflexion, je ne l’aurais pas fait. Mais si on réfléchit trop, on ne fait rien non plus. Donc moi, je suis plutôt quelqu’un d’action ! Et par contre, ce qui est bien, c’est aussi d’avoir des moments de recul et d’avoir des temps de réflexion. Alors c’est très dur quand on monte une startup, parce que vous avez tellement de choses à faire, vous n’avez pas trop les moyens au départ, vous devez être très polyvalent, être sur tous les fronts, et bosser beaucoup. En plus, moi, j’ai eu un deuxième enfant.  Avoir un enfant quand on est dans une aventure startup, c’est pas évident non plus parce que je passais mes journées, mes nuits, même quand j’étais dans la cuisine en train de cuisiner … Voilà, ça a été très prenant le départ. Moi, ce que j’aime, c’est les débuts. Ce qui m’intéresse, c’est la construction. Et après, à la rigueur, quand il y a le côté « mode pilotage », ça m’intéresse moins. 
Josiane – Quand ça roule, c’est bon quoi. 
Ingrid Brochard – Mon associée, elle, est plus dans la réflexion, dans le montage, justement, de business plans, de stratégies. L’avantage qu’on avait, c’est qu’elle était aussi à Londres. L’avantage au début, c’était de voir se développer l’activité Paris-Londres. Comme ça ne s’est pas fait tout de suite, avec des levées de fonds qui n’étaient pas assez conséquente, elle avait aussi ce recul, donc elle pouvait avoir la réflexion. Quand vous êtes dans le quotidien, vous n’avez pas le temps. J’avais, moi, la tête dans le guidon. Emmanuelle, le fait qu’elle soit aussi en retrait géographique, c’était bien pour apporter cette réflexion.
Josiane – C’est elle, en fait, qui te faisait prendre du recul. C’est ça ?
Ingrid Brochard – Oui ! C’était elle qui, à chaque fois, venait dire : « non, mais attends là, dans les process… », qui venait apporter le truc qui faisait réfléchir. Dans le quotidien, c’est vrai qu’on doit se remettre en question. 
Josiane – La vision, comment elle s’affine au fur et à mesure ?
Ingrid Brochard – Je pense qu’il faut être dans un mode agile. Il y a la vision de départ du projet et après, en fonction aussi du marché, des retours, ce n’est pas un pilotage automatique. On doit prendre des décisions. En fait, ça se construit au fur et à mesure. Mais l’idée d’origine du projet, elle est là dès le départ. La vision a été assez claire pour nous. Après, bien sûr, il y a des switches à faire. 
Josiane – Et est-ce que tu vu des entrepreneurs qui ont échoué justement parce qu’ils n’avaient pas de vision au départ ?
Ingrid Brochard – J’ai l’impression que c’est antinomique. Pour moi, un entrepreneur, ça a une vision, parce que sinon ça n’entreprend pas. Après, tu peux avoir des idées et mal les exécuter. Ce n’est pas que l’idée n’était pas bonne, c’est ça n’a peut-être pas été bien exécuté. Il y a plein de gens qui ont plein d’idées et qui n’arrivent pas à exécution. Mais entrepreneur qui n’a pas de vision pour moi, c’est pas un entrepreneur. Ou alors c’est la personne qui dirige la boite. Et au dessus, il y a le fondateur qui a la vision. Lui est plus là pour gérer le quotidien, les process, faire en sorte que cette vision soit structurée, etc. 
Josiane – D’accord, je comprends. Et tu n’a pas eu peur au début, quand tu es arrivée dans la mode ou même dans l’art, d’arriver dans un milieu que tu ne connais pas ? Ça fait peur ?
Ingrid Borchard – Pas du tout. Alors moi, je sais pas d’où ça vient. Peut-être que je dois remercier mes parents qui m’ont donné cette confiance. C’est-à-dire dire que n’importe quel secteur, dans la mesure où je me passionne … C’est peut être mon grand-père. Mon grand père m’avait dit une chose : « Peu importe ce que tu fais, l’essentiel, c’est que tu le fasse bien ». En fait, j’ai plutôt moi cette exigence d’exécution, de délivrer, de faire les choses bien. Mais après, le secteur, si j’ai décidé d’aller dans un secteur, j’y vais ! Et en fait aussi, je pense que c’est ce qui plaît. 
Josiane – Un challenge !
Ingrid Brochard – Oui ! Parce que, je vois, dans l’art, on ne m’a jamais dit : « Tu n’appartiens pas à ce milieu ». Pas du tout. Ou alors j’au peut-être aussi cette faculté de pouvoir aller dans différents secteurs.
Josiane – De t’en imprégner aussi.
Ingrid Brochard – Voilà, je pense que c’est aussi parce que j’ai cette curiosité, toujours, d’apprendre, d’écouter. J’arrive pas en disant : « Je vais tout changer ». J’observe, j’apprends, j’évalue.
Josiane – OK, alors je passe aux 3 dernières questions. Est-ce que tu peux me raconter un échec dans ton parcours d’entrepreneur et nous dire ce qu’il t’a apporté ? 
Ingrid Brochard – Je vais vous parler d’un échec. J’ai parlé de Panoply : avec mon associé, nous allons fermer Panoplies. 
Josiane – Ah bon ?
Ingrid Brochard – Oui. Après, justement, avoir réussi à être leader dans la location en Europe, à avoir eu un corner aux Galeries Lafayette, à avoir fait plus de 100 000 locations, on arrête. Pourquoi ? En fait, je pense qu’on n’était pas time to market. Je sais pas si un jour on le sera. Je suis toujours convaincue par l’idée de la location. Le problème, c’est qu’il faut porter le stock, donc c’est un business très capital intensive. Il faut faire levée de fonds sur levée de fonds. Et en fait, nous, justement, on a aussi un peu cette éthique du business plan et de trouver la rentabilité. Jusqu’à présent, on n’était pas rentables. Donc on a voulu s’associer avec une société américaine, Armarium : on faisait une levée de fonds commune. Et en fait, elle a déposé le bilan. Avec mon associés, on a décidé que s’il n’y avait pas justement quelque chose qui venait faire en sorte qu’on puisse faire grandir le business … On voit Rent the Runway, elles ont levé 400 millions d’euros. Après, c’est les Etats-Unis. On ne peut pas pas en train de comparer la France et les Etats-Unis, ou l’Europe et les Etats-Unis. Parce que c’est incomparable. Déjà, les Américains sont plus habitués à l’abonnement, à ces nouveaux services. On le voit bien : Uber, Airbnb, tous ces services qui viennent de chez eux. Donc, on a essayé aussi de faire un rapprochement avec Rent the Runway, et elle nous a clairement dit que le prochain marché où elle irait si elle sortait de son marché domestique, c’était la Chine. L’Europe, elle voit ça comme un marché microscopique. Avec mon associé, on a atteint ce chiffre d’affaires où on n’arrive pas à passer le cap suivant.
Donc, ça a été une décision difficile parce que pendant quatre ans, corps et âme, sans être payées, on n’a pas été payées toutes les deux, on n’a pas eu de salaire. C’était une décision commune puisqu’on a engagé des investisseurs, on a fait une levée de 2 millions d’euros, donc c’est conséquent. Donc nous allons fermer Panoply. Par contre, je ne le considère pas du tout comme un échec. C’est ça que je n’aime pas trop en France : souvent, on parle de succès, d’échec, alors qu’aux Etats-Unis, vous voyez, c’est : « Congratulation for what you have been achieving ». En fait, je crois en ça parce que quand on parle d’échec, pour moi, les erreurs, ce sont les portes de la découverte. Donc, j’ai découvert plein de choses. D’abord, je suis devenue quelqu’un beaucoup plus tech, beaucoup plus digitale, beaucoup plus sharp. Je sais maintenant ce que c’est une levée de fonds. Vous voyez, j’ai appris plein de choses, j’ai rencontré plein de gens.
Josiane – D’ailleurs, tu as même participé à un défilé aux Galeries Lafayette !  
Ingrid Brochard – Oui ! J’ai essayé plein de choses. On a fait ce défilé aux Galeries Lafayette. On a eu un article d’une page dans le Financial Times. On a réalisé plein de choses, mais là, on voit la limite, c’est-à-dire à partir du moment où vous n’arrivez pas à vous projeter – parce qu’on aurait pu relever un 1,5 million, mais le problème se déportait juste de 6 mois, de 1 an-. Il n’y avait pas cette traction. En fait, ce qui est incroyable avec la location de vêtements, c’est que tout le monde trouve ça hyper séduisant, hyper tendance, et le passage à l’acte n’est pas forcément là. 
Josiane – Peut-être que c’était trop tôt, c’est ça que tu veux dire ? 
Ingrid Brochard – Le temps nous le dira, je ne sais pas. Mais en tout cas, ce qui est important, c’est de garder justement à l’esprit ce sujet. Ce que je peux dire, c’est que j’ai grandi avec Panoply. On apprend plus de ses échecs que de ses réussites. Pour moi, l’échec, c’est constructif. Vous voyez, quand je vous ai parlé de Panoply, je pense que vous ne vous attendiez pas à cette chute, aha !  
Josiane – Ah, pas du tout ! 
Ingrid Brochard – Ça a été un apport considérable, et malheureusement, une aventure qui se termine. 
Josiane – Et tu as déjà un autre projet à venir ou pas encore ?
Ingrid Brochard – Oui et non. Déjà, donc, je suis rentrée dans un conseil d’administration, donc ça, c’est un nouveau rôle : administratrice. Je suis hyper fière parce qu’il y a peu de femmes qui avaient accès à ces rôles. Donc, je vais aussi devoir m’atteler au travail, c’est-à-dire beaucoup lire la presse économique, être beaucoup plus sharp sur certains sujets. Ensuite, le musée mobile : on a une belle collaboration avec un musée, c’est-à-dire qu’on va créer pour le Centre Pompidou un nouveau musée mobile. Donc ça tombait bien. Bon, là, je suis bénévole, c’est-à-dire que mon équipe est en place, donc, je vais m’occuper de trouver des fonds pour pouvoir réaliser ces projets. A côté de ça, là, ce que j’ai fait dernièrement avec le Covid, il y a eu l’annonce du président de la République qui voulait un été apprenant et savant.
Donc, j’ai été contactée par le ministère de la Culture pour mettre en place un dispositif qui s’appelle « Eté culturel ». Du 6 juillet au 28 août, j’ai placé 10 artistes en résidence, dans des lieux comme des maisons d’enfants à caractère social ou des MECS, dans des foyers, dans des structures comme ATD Quart Monde. On va travailler avec des réfugiés pour mettre en place des ateliers avec les artistes. Ça m’a fait un bien fou parce que là, j’ai eu l’impression tout à coup aussi, d’être utile. J’ai pris mon téléphone, j’ai activé mon réseau d’artistes. Ils ont tout de suite répondu à l’appel et donc ils vont le faire avec ces enfants qui ont des vies à la base pas très faciles,  en plus avec le Covid et ce confinement, ça a du être encore plus dur. Donc j’espère qu’on va pouvoir apporter une parenthèse un peu enchantée de création d’imagination … Avec ces artistes, ils vont travailler, construire des œuvres. Dans un foyer, on va laisser la fresque sur le mur de la cantine. Comment dire ..?  Wait and see. Les projets, je pense qu’il y en a d’autres qui se présenteront. J’espère avoir d’autres idées et d’autres visions. Ce qui est important, c’est de savoir toujours se renouveler et vivre avec son temps. 
Josiane – Et ce pour quoi on fait ça, rester aligné avec ses valeurs. 
Ingrid Brochard – Et ne pas rester amère. Il ne faut pas que je ressasse : « Panoply, ça aurait peut-être pu marcher dans 5 ans, dans 10 ans … » Non, ce n’était pas le bon moment, le bon timing. Et rebondir sur d’autres choses, mettre mon énergie ailleurs, la transformer, que ce sois positif et ailleurs.
Josiane – Qu’est ce que tu te dis dans les moments difficiles ? 
Ingrid Brochard – D’abord que tout est possible. J’ai toujours été assez optimiste. Il y a une oeuvre d’un artiste – je communique aussi beaucoup avec les oeuvres – un artiste anglais, Martin Creed, que j’adore, et c’était un néon qu’il avait exposer dans la ville. Imaginez un néon jaune au dessus d’un hangar, sur un paysage un peu apocalyptique, et il y avait marqué : « Everything is going to be alright ». Et ça, c’est un truc qui me reste toujours à l’esprit quand je traverse des moments difficiles. « Everything is going to be alright ». Et puis après, quand vous avez des enfants, c’est aussi le sourire de vos enfants. Vous êtes captivés par autre chose et vous vous dites: « Il faut y aller ».
Josiane – Est-ce qu’il y a un entrepreneur qui t’inspire ?
Ingrid Brochard – Une entrepreneure ! C’est Natalie Massenet, qui a fondé Net à Porter. Déjà, je trouve son parcours admirable. Elle était journaliste et c’est devenu une des plus grandes business women au monde. En 2000, elle fonde un magazine en ligne de mode et elle y ajoute un e-shop et ça va devenir ce qui est Net à Porter. J’ai eu la chance d’ailleurs de rencontrer Natalie Massenet pendant l’incubateur Far-fetch, puisqu’elle en est marraine et elle a repris aussi des positions de conseil dans la Société Far-fetch.
Quand j’ai rencontrée justement, je lui parlais de Panoply et je la remercie pour cette phrase : elle m’a regardée et elle a eu raison, parce qu’elle a vu qu’au bout de trois ans, avec mon associé, on a mis énormément d’énergie, on n’est pas payés. Et elle m’a dit une chose : « A un moment  à ce que tu ne serais pas mieux en train de boire une pina colada au Mexique, sur la plage ? » Au début, ça m’a un peu perturbée, mais en même temps, elle avait raison. Pourquoi tout le temps s’acharner ? Elle m’a expliqué qu’elle avait démarré sa boîte avec 1,5 million, mais que tout de suite, voilà. On s’était donné quatre ans. Au bout de quatre ans, ça n’a pas marché. 
Josiane – C’est ça aussi la vision, c’est sentir aussi quand on n’est pas dans la bonne direction. 
Ingrid Brochard – Sentir qu’à un moment il faut arrêter. Et on a du mal puisque c’est un peu comme votre bébé, vous l’avez porté, vous l’avez accouché ou l’avez élevé, éduqué. Tout d’un coup, on vous dit : « bon bah, ça y est, stop! » Et je la remercie. C’est une super femme. Et au delà de ça, j’ai aimé les personnes qui l’entouraient dans son aventure entrepreneuriale de Net à Porter, notamment Marc Sebba, je ne sais pas si vous connaissez, c’était le CEO de Net à Porter qui, en fait, a fait ce qu’est Net à Porter. C’est-à-dire il a passé une société de 6 millions à 550 millions avec plus de 3000 salariés. Et en fait, le jour de son départ – allez voir sur Internet, tapez Marc Sebba départ – au bout de 10 ans, il a rempli, entre guillemets, sa mission. Il y a eu son pot de départ et là – en regardant la video, j’ai encore la chair de poule – c’était un CEO qui était aimé, qui était inventif, près à ses salariés. Il étaient dans des méthodes de travail de bienveillance. Alors OK, il fallait énormément travailler à ses côtés, mais vous étiez portés, et c’est ça que je trouve incroyable. Je vous invite et je vous incite à regarder cette vidéo de son pot de départ. C’est comme un show, mais on sent que ses salariés l’aimaient.
Josiane – Je note tout cela. « Pot de départ à regarder immédiatement », ça marche ! Je mettrai tout sur le lien. Merci infiniment, Ingrid. J’ai une dernière question : où est ce qu’on peut te suivre ?
Ingrid Brochard – Je ne suis plus sur Instagram. 
Josiane – Tu as démissionné d’Instagram.
Ingrid Brochard – J’ai démissionné parce que, en fait, Instagram d’abord, j’y suis rentré avec l’aventure Panoply. Vous êtes obligé, on était là pour faire du business. Et après j’y suis entrée avec un compte perso. Je trouve qu’Instagram, d’abord, forcément, à chaque fois, on montre le meilleur de nous mêmes. C’est un peu la course aux likes. On devient un peu égocentrique. En fait, je me rappelle, un jour, j’étais au jardin avec ma fille – elle n’a que deux ans aujourd’hui – elle va avoir un an et demi puisque je me suis déconnectée il y a 6 mois. Je la regardais même pas jouer, j’étais sur Instagram en train de voir ce qui se passait sur les réseaux sociaux. Et à un moment, j’ai levé la tête, j’ai croisé son gars et j’ai dit : « C’est fini, je stoppe Instagram ».
Parce que d’abord, ça vous prend un temps fou. On se connecte parce qu’en fait, on a l’impression qu’on ne fait ça que quelques minutes par jour. Mais maintenant qu’on vous envoie les rapports, vous vous rendez compte de votre temps de consommation sur Instagram. Même le soir dans le lit avec mon mari, je ne lui parlais plus, je me mettais sur Instagram ! C’était devenu addictif, quelque chose que je n’aimais pas, en fait. Je n’aime pas forcément montrer – parce qu’on est beaucoup dans la démonstration sur Instagram. Et en fait, ça m’a dérangée. Vous savez, vous, vous avez le choix entre mettre en pause votre compte ou le supprimer. J’ai tout supprimé. Il n’y a plus de comptes Instagram et je ne peux plus le réactiver. J’ai voulu faire ça parce que vous savez, c’est un peu comme une drogue. Vous vous dites : « Bon allez, j’arrête », mais vous n’effacez pas le numéro de votre dealer ! C’était pareil. J’ai dit : « Je supprime tout ça, je ne veux pu être dans ce paysage ». Voilà donc les gens qui veulent me trouver ne me trouveront pas sur Instagram. J’espère que comme j’ai des projets en cours, on entendra parler de ces projets. 
Josiane – Avec grand plaisir ! Je précise que tu es chevalier de l’Ordre national du mérite et officier des Arts et des Lettres. C’est la première fois que j’interview un chevalier, donc je suis ravie ! 
Ingrid Brochard – Je n’ai pas de cheval ! 
Josiane – Merci infiniment, Ingrid, pour toute ton expérience. Le prochain épisode sera sur l’affirmation, c’est-à-dire qu’une fois qu’on a une vision claire de son projet, il faut avoir le courage de l’affirmer aux autres. Donc, on va voir comment dépasser ses peurs. Voilà, j’espère que l’épisode vous a plu. N’hésitez pas à nous donner vos commentaires pour nous dire comment est ce que vous affirmez la vision de votre projet, de votre entreprise.  Je vous souhaite à tous une bonne continuation. Moi, je suis requinquée ! Merci beaucoup, Ingrid ! 
Ingrid Brochard – Merci à vous ! 
Josiane – A bientôt ! 

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Josiane

Josiane

Journaliste indépendante, auteure chez Flammarion et autoentrepreneure freelance, je suis allée à la rencontre d'entrepreneurs inspirants pour réaliser le podcast La Méthode LiveMentor

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