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#8 Laëtitia Vitaud : La qualité – Podcast La Méthode LiveMentor

Pour le huitième épisode du podcast La Méthode LiveMentor, je reçois Laëtitia Vitaud, qui est conférencière, auteure et rédactrice en chef du site Welcome to the Jungle. Je conseille son livre Du labeur à l’ouvrage à toutes les personnes qui entreprennent ! C’est une mine d’or pour comprendre les enjeux du marché du travail et mieux s’en sortir en tant que freelance. 

 

 

Transcription de l’épisode en fin d’article

 

Ensemble, nous avons parlé  de la qualité, essentielle quand on vend un service ou un produit. Ça paraît évident mais beaucoup font l’impasse sur cette notion en copiant le business des autres sans vraiment chercher à apporter de valeur ajoutée. Or, la qualité, c’est l’assurance-vie de l’entrepreneur ! Elle permet de se différencier des concurrents et d’assurer la pérennité de son activité. C’est aussi la meilleure manière de se créer une réputation

Pour attirer une clientèle, il ne suffit pas de lui vendre un service, un produit ou une compétence, il faut aussi lui proposer un univers global et singulier. Dans le podcast, Laëtitia explique très bien en quoi la vision artisanale aide les entrepreneurs actuels à tirer leur épingle du jeu. Et cette philosophie ne date pas d’hier, c’était déjà le cas en Angleterre à la fin du XIXe siècle ! Le mouvement Arts and Crafts et William Morris (un entrepreneur aux multiples activités !) le prouvent.     

Dans cet épisode, qui correspond au chapitre 8 du livre La méthode LiveMentor (« La qualité ») vous allez voir concrètement :  

  • comment adopter une vision artisanale dans votre entreprise 
  • les 4 piliers sur lesquels reposent cette vision artisanale et ses bénéfices
  • les avantages des collectifs de freelances actuels 
  • en quoi la capacité de se réinventer est la compétence clé du futur du travail 

Quand on parle d’artisanat dans le travail, il s’agit d’abord d’un état d’esprit, d’une philosophie du travail bien fait et unique, quel que soit le domaine. Cette vision de l’artisanat ne se limite pas aux emplois créatifs mais s’étend à tous les porteurs de projet en quête de sens. L’artisanat en 2020, c’est la fierté du produit fini et du travail bien fait, tellement épanouissant.  

J’ai adoré discuter avec Laëtitia que je trouve passionnante. Pendant l’interview, elle a dit cette phrase que j’ai notée : « chaque moment de ma vie est à la fois un échec et une transition ». À méditer ! 

Et vous, comment développez-vous cette notion de qualité au sein de votre projet ? N’hésitez pas à nous écrire en commentaire pour partager votre propre expérience en la matière ! 

Si l’épisode vous a plu, n’oubliez pas de le partager sur les réseaux sociaux pour en faire profiter votre entourage !

 

Ressources de l’épisode

Le site de Laëtitia : https://laetitiavitaud.com/
Son livre « Du labeur à l’ouvrage, l’artisanat est l’avenir du travail » : https://livre.fnac.com/a13537581/Laetitia-Vitaud-Du-labeur-a-l-ouvrage
Ses articles sur Welcome to the jungle : https://recruiters.welcometothejungle.com/
Sa newsletter Laetitia@Work : https://laetitiaatwork.substack.com/
La newsletter Nouveau depart : https://nouveaudepart.substack.com/people/1252724
La série Self Made sur Netflix : https://www.netflix.com/fr/title/80202462
Le livre « Reinventing Organizations : Vers des communautés de travail inspirées » de Frédéric Laloux :https://livre.fnac.com/a8843377/Frederic-Laloux-Reinventing-organizations-vers-des-communautes-de-travail
Le livre « 100 ans – Du bonheur d’être centenaire » de Lynda Gratton et Andrew Scott
https://livre.fnac.com/a13510426/Lynda-Gratton-100-ans-Du-bonheur-d-etre-centenaire
Le collectif de freelances Happy Dev : https://happy-dev.fr/fr/
Le syndicat des indépendants : https://www.independants.co/

 

Episode suivant 

Dans l’épisode 9, on parle de marketing, mais pas n’importe lequel : comment faire du marketing généreux en respect avec vos valeurs. Une super conversation avec Geoffrey Bruyère, le cofondateur de BonneGueule ! 

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Transcription de l’épisode

JosianeBonjour à tous, bienvenus sur La Méthode LiveMentor, le podcast qui donne des conseils concrets d’entrepreneurs. ! Aujourd’hui, on va parler de qualité, parce que c’est une notion qui est essentielle quand on entreprend. Et il se trouve que j’ai lu un super livre à ce sujet, ça s’appelle Du labeur à l’ouvrage, que j’ai recommandé à plein de personnes et qui est écrit par Laëtitia Vitaud. Bonjour, Laetitia ! 
Laëtitia VitaudBonjour Josiane. Merci de l’invitation ! 
Josiane – Avec plaisir ! Laetitia, vous êtes conférencière, auteure et rédactrice en chef de Welcome to the Jungle. Pour parler de qualité, on va commencer comme d’habitude avec un cas pratique du livre La Méthode LiveMentor. C’est l’histoire d’Héloïse : elle a un site de e-commerce qui vend des oreillers, des matelas. Les six premiers mois, son affaire marche super bien, parce qu’en fait, elle a copié le modèle d’une boîte américaine qui fait la même chose. Et puis, au bout d’un moment, les concurrents arrivent, ils la copient à leur tour. Donc, son produit ne se démarque pas. Les ventes diminuent, son chiffre d’affaires dégringole. Et là, c’est la panique qui s’installe. C’est un exemple très parlant de ce qui peut se passer quand on délaisse la qualité de son produit. Alors, Laëtitia, ça paraît évident dit comme ça, mais pourquoi est-ce que la qualité est si importante quand on est un entrepreneur ? 
Laëtitia VitaudL’histoire d’Héloïse est une très bonne illustration. C’est la première raison pour laquelle la qualité est importante. C’est que quand on est indépendant, ou freelance, la qualité de ce qu’on fait, de chacune de nos réalisations, elle assure la pérennité de notre activité. C’est grâce à chaque réalisation qu’on en obtient des suivantes. Et quand il y a une concurrence difficile sur une économie de marché, il faut absolument se créer une réputation et envoyer des signaux à des clients futurs ou des partenaires futurs sur la qualité de ce qu’on fait. Ça, c’est la première raison. C’est vraiment la réputation et la pérennité de l’activité. 
La deuxième, c’est plus une notion de plaisir. C’est que les valeurs de l’artisanat parlent beaucoup, dont le sens de la qualité, parle beaucoup à des travailleurs indépendants, notamment, par exemple des développeurs ou des graphistes, ou des écrivains … Tout un tas de créatifs se retrouvent beaucoup dans ces valeurs-là, avec l’envie de bien faire, le plaisir du travail, le sens de la belle ouvrage. 
Laëtitia Vitaud – Tout ça, c’est des motivations très fortes parce que, en fait, on se réalise soi-même quand on réalise quelque chose. Et chez beaucoup de salariés, l’une des grandes sources de frustration, c’est justement de ne pas pouvoir bien faire, de ne pas pouvoir aller au fond des choses et travailler bien. Et c’est ça qu’on a envie de réaliser quand on est freelance ou indépendant. 
Il y a une dernière raison, c’est que l’absence de qualité et la standardisation, le côté compromis sur la qualité, c’était typique de l’époque industrielle, où il fallait standardiser pour pouvoir produire à grande échelle et diffuser à grande échelle. Donc, ça a permis de démocratiser un certain nombre de biens, par exemple, tous les équipements de grande consommation. Mais aujourd’hui, on n’a plus besoin de ce compromis-là. En fait, le plus haut niveau de qualité, il est compatible avec la grande échelle et, mieux, en fait, il requiert la grande échelle. C’est typiquement ce qu’on appelle le paradigme de l’économie numérique : plus on a d’utilisateurs, plus on peut itérer sur son produit et faire mieux. Donc c’est complètement à l’opposé du paradigme industriel. 
Josiane – Oui. Et ce que vous mettez en avant très bien dans votre réponse c’est que le fait d’attirer une clientèle, de la fidéliser, ce n’est pas seulement en vendant un service ou un produit ou une compétence, c’est qu’il faut offrir aussi tout un univers. C’est en ça que la qualité est importante et qu’on revient à une vision artisanale du travail dont vous parlez dans votre livre. Ce que je trouve intéressant, c’est le sous-titre de votre livre, qui s’appelle : « L’artisanat est l’avenir du travail ». Est-ce que vous pouvez nous expliquer pourquoi ? 
Laëtitia VitaudOui, ce que j’explique dans le livre, la notion d’artisanat, je l’élargis, je vais un peu plus loin que le sens qu’on en donne traditionnellement des métiers de l’artisanat. On pense au menuisier, au boulanger. Je vais un peu plus loin que ça. Ce que j’explique, c’est que justement, avec toujours cette idée de passage du paradigme industriel au paradigme numérique ou artisanal, qui est au siècle dernier, on avait un contrat, que j’appelle le contrat de labeur, qui fait que le travail s’organisait autour de la division des tâches, qu’on avait une tâche hyper spécialisée et très ennuyeuse et très aliénante, avec la subordination. Donc, une pyramide, la séparation entre ceux qui pensent et ceux qui exécutent, tout ce qu’on connaît de l’organisation scientifique du travail et du taylorisme. Et en échange de ça, on avait plein d’avantages. On avait évidemment un salaire, la stabilité de l’emploi, la protection sociale, la retraite, l’identité sociale, politique … Beaucoup de choses qui rendaient le contrat de labeur acceptable et même attractif. 
Et puis, petit à petit, depuis au moins 40 ans, ce contrat se désagrège. Il y a des tas de choses qui sont moins bien qu’avant. Beaucoup de travailleurs sont moins payés, il y a moins de protection sociale, il y a des gens qui n’ont plus l’accès au logement, bien qu’ils aient tous les éléments du labeur. Beaucoup de gens qui se retrouvent avec le labeur, mais sans les avantages. Et du coup, ça a précipité un questionnement sur, justement, le modèle du labeur et sur la division des tâches, la subordination, l’aliénation … En fait, toutes les choses qui pouvait sembler acceptable quand il y avait plein de contreparties, elles le sont nettement moins. Or, dans beaucoup d’organisations, pour beaucoup de travailleurs, ça existe toujours, cette aliénation. Et on la questionne bien davantage. 
Laëtitia Vitaud – Et donc, moi, mon pari, c’est que chez les travailleurs, il y en a de plus en plus qui imaginent autre chose et qui l’imaginent autour de ce que j’appelle le contrat d’ouvrage. D’où le titre : Du labeur à l’ouvrage. On va chercher à réinventer l’organisation de son travail, et les contreparties, aussi, autour des valeurs de l’artisanat. Les valeurs de l’artisanat, il y en a au moins trois (et puis, on en rajoutera une quatrième) :  
C’est l’autonomie, le fait de pouvoir organiser son travail avec les moyens qu’on veut, mais avec simplement un objectif qu’on se fixe. Et on est libre d’utiliser les outils et les moyens que l’on veut, et notamment les plages horaires, tout un tas de choses comme ça. 
La deuxième chose, c’est la responsabilité. C’est-à-dire qu’on a une vision de l’impact de son travail dans sa globalité et on comprend à quoi sert ce qu’on fait, à quoi ça aboutit. Ce n’est pas seulement le sens philosophique, c’est simplement le résultat du travail. Ça peut être parce qu’il y a un lien direct avec l’utilisateur ou le client final de ce qu’on fait du fruit de son travail. 
Laëtitia Vitaud – Et puis, la troisième valeur, c’est la créativité. Ce n’est pas seulement la créativité au sens artistique, parce que sinon, il n’y aurait pas beaucoup de gens qui seraient concernés par l’artisanat. C’est simplement la créativité définie comme tout ce qui n’est pas modélisable dans un « one best way » tayloriste. Parce que tout ce qui est le « one best way » tayloriste, c’est ce qu’on peut programmer, c’est ce qu’on peut automatiser ou c’est ce qu’on peut externaliser à des travailleurs moins chers. Donc, qu’à partir du moment où il existe un « one best way », on est en danger. Et donc, la créativité, c’est tout ce qui s’éloigne de ce modèle industriel. 
Et puis, la dernière chose qu’on peut rajouter, justement, c’est la qualité, la singularité, la notion de savoir-faire, de plaisir, qui est plus présente dans la notion d’artisanat. En bref, encore une fois, c’est tout ce qui n’est pas l’organisation scientifique du travail industriel. 
Josiane – Oui, ça veut dire que quand on parle d’artisanat dans le travail, ça veut pas dire être un artisan au sens de créer une table ou des objets, ça veut dire intégrer cet état d’esprit, cette philosophie du travail dans notre quotidien, quel que soit le domaine, c’est ça ? 
Laëtitia VitaudExactement ! Ça concerne aussi l’artisanat au sens strict. Ce n’est pas un hasard si le phénomène des néo-artisans nous fascine autant. Il y a vraiment régulièrement, dans les médias, des articles ou des émissions ou des films sur ceux qu’on appelle les néo-artisans, qui ont envie de retrouver le plaisir de travailler avec les mains, etc. Et je pense que ce que ça dit de nous, c’est justement le rejet d’une manière de travailler qui était profondément aliénante et qui séparait de manière un peu brutale la tête et les mains, au sens métaphorique. 
Typiquement, il y a ceux qui pensent, et puis il y a ceux qui exécutent, et ceux qui exécutent, on leur dit : Vous n’êtes pas là pour penser. Voilà, on a séparé les choses comme ça de manière très brutale. Et l’artisanat dans ce sens-là, c’est donc à la fois, évidemment, la réconciliation de la tête et la main, mais c’est aussi effectivement un état d’esprit, une manière de travailler qui peut s’appliquer à des métiers un peu différents. Et à cet égard, le monde des développeurs -encore une fois, c’est pas une obsession – le monde des développeurs nous montre un peu la voie. Parce qu’ils ont déjà inventé pas mal de choses, ils parlent d’ailleurs d’artisanat du logiciel. Donc ils se sont emparés de ce concept même de l’artisanat. Et ça s’applique beaucoup aux freelances dans plein d’autres disciplines différentes, parce qu’on doit se former tout seul, on doit se réinventer parfois dans sa carrière, on doit suivre à la fois les évolutions du marché, s’il y a des technologies ou des besoins qui évoluent, mais aussi les évolutions de soi-même, si un moment on n’en peut plus, on est fatigué. C’est vraiment une espèce de manière très agile de suivre ses propres besoins, comme les besoins des clients futurs. Et en fait, dans le cadre de l’artisanat, c’est-à-dire autonome, responsable, créatif, on a les meilleurs moyens de faire ça. De se concentrer sur son savoir-faire, sur son image de marque personnelle et sur sa propre valeur. 
Josiane – Alors, vous parlez justement des néo-artisans. Ça me fait penser aussi aux makers, les faiseurs. Il y a aussi toute la culture du Do It Yourself, qu’on voit beaucoup. Mais même la mode des chefs. Il y a vraiment toute une tendance en ce moment. Est-ce que vous avez des exemples d’entreprises qui ont réussi à se développer grâce à cette philosophie de qualité d’artisanat ? 
Laëtitia VitaudOui, c’est intéressant cette idée de se développer autour de ça. C’est qu’on voit que même pendant la période du Covid, il y a des tas de nouvelles initiatives : de la mode de faire son pain soi-même à justement avoir des personnes en télétravail dans sa boîte qui sont obligées de réinventer les choses, de s’approprier des nouveaux outils et d’apprendre à faire les choses autrement. En fait, on est complètement entourés de ce Do It Yourself. 
Mais pour revenir à la question plus précise sur les entreprises, je vais prendre des exemples plus classiques que je connais parce que parce que je les côtoie. Notamment un des aspects qui me plaît beaucoup dans Welcome to the Jungle, c’est cet amour du beau, qu’on trouve par exemple dans le plaisir des illustrations, le fait de travailler avec des supers graphistes, des illustrateurs, d’avoir cette envie de créer quelque chose qui soit joli, parce que c’est un média et c’est du contenu. Mais en fait, c’est toute cette partie, vraiment très artisanale, de créer comme des enluminures, quelque chose qui soit vraiment très, très plaisant au regard. L’envie de faire du beau chez Welcome, comme comme d’autres médias. Comme l’ADN par exemple, c’est un autre exemple de médias qui aime beaucoup le papier et le beau. Chez l’ADN, c’est toutes ces belles photos, le magazine papier. Un retour au papier au 21ème siècle, ça peut paraître curieux parce que depuis les années 80, on nous annonce la mort du papier. Mais c’est parce qu’il y a cette envie de quelque chose d’artisanal, qu’on peut toucher, qu’on peut aimer. La belle facture, la belle ouvrage, on est complètement dedans. 
Laëtitia Vitaud – Après, il y en a d’autres, dans d’autres domaines, il y en a beaucoup comme ça, qui ont cette obsession du service client parfait. Et dans certaines start up. Justement, ça, c’est un livre que j’aime beaucoup, qui s’appelle L’obsession du service client. C’est écrit par un homme qui s’appelle Jonathan Lefèvre, qui était l’un des premiers employés de Captain Train, qui a été racheté par Train Line. Il expliquait vraiment par le détail ce sens extrêmement perfectionniste de la qualité et de la singularité dans le service client qui était apporté, et dans le produit qui, par itérations successives, grâce à ce sens incroyablement aigu de la qualité, arrivait à une perfection incroyable. Une perfection en même temps qui est pleine d’humanité. 
Il y a beau y avoir de l’intelligence artificielle et ça a beau être du logiciel, en fait, c’est justement quelque chose qui permet de personnaliser chaque interaction et donc d’être dans quelque chose qui parle beaucoup aux valeurs de l’artisanat. Donc, on le retrouve beaucoup même dans du logiciel et dans des services numériques, on peut retrouver cette notion d’artisanat. 
JosianeD’accord. Alors, quand vous parlez de l’envie de faire du beau, je ne peux évidemment que penser à William Morris, que vous citez dans votre livre. Je suis ravie parce que je l’aime depuis que je suis toute petite. Donc je suis ravie de le retrouver dans votre livre ! William Morris, qui était poète, écrivain, décorateur, entrepreneur, militant politique dans l’Angleterre victorienne. C’était un slasheur avant l’heure, en fait. 
Laëtitia Vitaud – Complètement ! En fait, je trouve que slasheur c’est un mot un peu négatif parce que ça sous-entend que vous faites jamais rien vraiment bien. Ou que vous êtes un peu quelqu’un qui est jamais à sa place nulle part. Et ça montre bien que notre époque a une vision finalement assez négative de quelqu’un qui a plusieurs qualités. Je préfère du coup le mot « multi potentiel », « polymat », homme ou femme de la Renaissance. C’est des choses qui sont plus positives parce qu’elles suggèrent qu’on peut avoir de très grandes qualités dans plusieurs disciplines, être très, très bon dans plusieurs domaines. 
Et c’est le cas d’un génie comme Morris, ou encore, plus génial, Léonard de Vinci, qui était très, très, très fort dans plusieurs disciplines. Or, depuis la révolution industrielle, et même un peu avant, on a poussé chacun à se spécialiser dans une discipline. Dans le monde académique, les disciplines sont de plus en plus spécialisée. Si vous êtes faites de la sociologie, vous ne faites pas de la sociologie, vous faites de la sociologie du sport, dans tel truc, etc. Vous êtes toujours dans un sujet très, très, très, très cantonné et en fait, il y en a un peu ras le bol de ça. 
Laëtitia Vitaud – Et William Morris déjà rejetait ça aussi, avec cette envie de poursuivre l’excellence et la beauté dans plusieurs domaines et de nourrir chacune de ces disciplines de l’apport des autres disciplines. Si vous faites des maths et du dessin, le dessin que vous faites est plus intéressant. Et si vous rajoutez encore une discipline, c’est encore plus le cas. Morris est connu en France surtout des designers. Parce que c’était un esthète et il avait vraiment un sens visuel très développé. Mais c’est vrai que ça enrichit encore plus la vision qu’on a de lui quand on sait à quel point il accordait de la place à la pensée politique. Et qu’en fait, l’esthétique déconnectée du politique, ça ne vaut rien. Ou en tout cas, ça n’est pas intéressant, justement, c’est superficiel. C’est qu’en fait, ça nous amène à regarder les choses autrement. 
Parce que quand on regarde le visuel avec cette idée que c’est la partie visible d’un iceberg beaucoup plus grand et que ça n’est pas neutre. Derrière, il y a des idées, il y a une vision du monde, il y a une pensée. La pensée qu’il avait par rapport au beau et à l’esthétique, c’était la pensée que c’est quelque chose qui doit être démocratique, qui doit être démocratisé. Le beau appartient à tous. Pour lui, c’est un droit, un droit humain fondamental. On doit pouvoir rechercher le beau dans tout ce qu’on fait. 
Laëtitia Vitaud – C’est un peu comme dans la Constitution américaine, cette idée que vous avez le droit de poursuivre le bonheur. C’est dans la déclaration d’indépendance américaine. Et bien lui, c’est le droit de poursuivre le beau. On a le droit de rechercher et de trouver du beau dans tout ce qu’on fait. Et la grande difficulté ou le grand échec de sa vie à lui, c’est que finalement, les valeurs de l’artisanat qu’il a voulu disséminer, il s’est rendu compte que ça ne touchait qu’une petite élite de l’Angleterre victorienne, c’est à dire des bourgeois ou des aristocrates riches qui avaient accès à ce qu’ils produisaient. Je pense que ça a été une très, très grande douleur pour lui. 
JosianeParce que lui voulait justement faire quelque chose de populaire, c’est ça ? 
Laëtitia Vitaud – Exactement. Il voulait que ça touche le peuple. Il voulait sauver le monde ouvrier de cette dégradation de la vie et de la mocheté de la vie, en apportant le beau à tous. Ce qu’il a fait, il a bien sûr quand même pu toucher quelques individus, ne serait-ce que ceux qui travaillaient avec lui dans ses ateliers. Donc, il y a quand même pas mal d’individus qui ont été concernés par ça. Mais ce qu’il produisait, finalement, c’était acheté par des gens très riches. Et ça plaisait tout particulièrement même aux patrons de l’industrie, comble du paradoxe !
Et du coup, en fait, il s’est rendu compte qu’il n’arrivait pas à le démocratiser. Il n’a pas changé le monde avec ses ateliers d’artisanat. Parce qu’en fait, l’une des choses qu’il a voulu faire avec son entreprise, Morris and Co, c’était contester la standardisation de l’industrie en réinventant des manières de travailler qui se rapprochaient des savoir-faire du Moyen Âge. Il a fait des ateliers d’enluminure, des vitraux, des meubles, des papiers peints (c’est une des choses qui se sont le plus vendues), de la tapisserie … Toutes sortes d’objets pour redécouvrir les savoir-faire perdus et préserver toutes ces belles choses qui ont eu tendance à disparaître avec la première révolution industrielle. Donc, c’est à la fois une réussite esthétique puisque le mouvement Arts and crafts, dont il est l’un des fondateurs, est l’un des mouvements de design les plus influents de l’histoire. Et il en reste encore des traces aujourd’hui. Ça a influencé de nombreux artisans et artistes après lui. 
Mais en même temps, la vision politique qui avait derrière, qui était l’artisanat peut sauver le monde (finalement, tout le monde peut travailler de manière artisanale), et bien ça n’a pas marché au moment de la révolution industrielle. C’était vraiment un autre modèle, le modèle industriel, qui s’est imposé et qui a vraiment tout raflé, tout ravagé. 
JosianeMais en tout cas, on peut garder cet esprit et cette vision, comme vous dites, de mettre du beau dans ce qu’on fait, que ça soit en effet avec des maquettes de magazines … Ce que vous dites, ça me fait penser justement à l’épisode 3 du podcast avec Franck Annese, sur l’équipe. Franck Annese, qui est le patron du groupe So Press, qui lui aussi a parié sur le papier, le magazine papier, quand tout le monde était sur le digital, et qui définit So Press comme une PME familiale et artisanale. Autre modèle qui montre que ça peut marcher ! 
Alors, je tente un parallèle entre William Morris et vous, puisque vous aussi vous avez eu plusieurs vies. Vous avez commencé par travailler dans une SS2I. Ensuite, vous êtes devenu professeure en classes préparatoires, donc dans l’Education Nationale. Aujourd’hui, vous êtes indépendante et auteure. Comment on passe de l’un à l’autre, dans des environnements si différents ? Est-ce que vous pouvez nous raconter un peu votre parcours ? 
Laëtitia VitaudOui, ce qui est marrant, c’est que finalement, après coup, moi, j’y trouve une logique implacable et j’ai l’impression que tout ce que je fais se suit de manière très logique. Et heureusement que je ne suis pas salariée, que je ne dois pas expliquer ça sur un CV, parce que j’imagine que l’on me trouverait atypique. Mais en fait, chaque chose est une réinvention de la précédente, avec les contraintes du moment ou les envies du moment. A part le début en SS2I qui était vraiment un ratage complet, mais c’est un ratage complet qui m’a permis d’apprendre que je ne voulais pas. Ensuite, j’ai compris que je voulais enseigner et je suis devenue prof d’anglais en classe préparatoire. Donc j’ai passé l’agrégation pour pouvoir devenir prof en classe prépa. Et là, j’ai fait ça pendant 9 ans. J’ai enseigné pendant 9 ans, donc une belle tranche de vie. Et puis ensuite, j’ai eu envie d’avancer, de continuer à avancer parce que j’avais l’impression que sinon, il pouvait se passer 40 ans, 43 ans, 44 ans à cotiser sans que rien ne change. Et l’idée que la vie évolue autour, que moi je vieillisse et que mes étudiants aient toujours le même âge et qu’il se passe 10 ans, 20 ans, 30 ans, ça me terrorisait. 
Je me suis dit : il faut que je réinvente. Par contre, j’aime ça : la transmission de connaissances, la création de contenu. J’avais un côté très artisanal, justement, dans la manière de préparer mes cours et les contenus, les cycles de conférences avec des entrepreneurs et des ateliers. J’ai fait des ateliers de langage corporel, de storytelling. Je faisais beaucoup de choses. En fait, j’ai transposé ça aujourd’hui, ce que je fais dans mon entreprise Cadre noir, ce n’est pas très différent de ce que je faisais en tant que prof. Simplement, c’est d’autres cibles, d’autres supports et des sujets différents. Et ça m’a permis de faire évoluer ma propre carrière de manière assez fluide. 
JosianeD’accord, et vous pensez vous réinventer encore ? Ou là, vous êtes bien comme ça, comme vous êtes ?
Laëtitia Vitaud – Je pense que c’est une réinvention permanente. Sauf que maintenant, je l’accepte. En fait, quand on a 20 ans, on se dit : qu’est ce que je vais faire plus tard ? Et puis, on se pose des questions comme ça, on se dit que les décisions qu’on prend, elles ont un impact énorme, qu’il faut se décider. Et puis, à 30 ans encore, on se dit : Bon sang, j’ai échoué. Ce n’était pas la bonne décision. Il faut que j’en prenne une autre. Il faut que je me stabilise. Ce n’est pas possible … Un sentiment d’être en échec permanent. Et puis, en fait, à 40 ans, j’ai passé les 40 ans, on se dit : mais en fait, c’est un état permanent et c’est pas grave ! 
C’est un peu comme cette blague sur un garçon qui fait pipi au lit. Donc, c’est un garçon qui a 11 ans, qui fait pipi au lit. Et c’est quand même très difficile à vivre. Donc il va voir un psy. Il fait 6 ans de psychothérapie. 6 ans plus tard, il en sort. Et on lui demande autour de lui : « Alors ça marche ? » Et le garçon, qui est devenu un adolescent, dit : « Oui, oui, ça marche. Je fais toujours pipi au lit, mais maintenant, je l’accepte. » 
Josiane – Donc il y a vraiment cette volonté d’accepter la réinvention permanente parce qu’en même temps, on n’a pas tellement le choix aujourd’hui, avec le monde dans lequel on est, qui évolue. 
Laëtitia Vitaud – Oui, et c’est là où on est un peu dans un paradoxe, c’est que jusqu’à récemment, cette espèce de réinvention permanente, ou l’envie de faire plein de choses, était plutôt vécue comme un handicap. On se présentait comme étant atypique. On se disait : mais je ne suis peut-être pas employable, etc. Et puis, en fin de compte, maintenant, les choses sont en train de se renverser. C’est-à-dire que cette capacité à se réinventer, c’est ce qui nous assure de la sécurité dans le futur. 
Et quelqu’un de salarié qui a l’air d’être dans une situation de sécurité, en fait, est peut-être dans une situation de plus grande insécurité que la personne qui sera en permanence. Pourquoi ? Parce que les entreprises meurent plus vite. Parce que les modèles d’affaires se transforment et que votre boîte peut faire faillite. Si vous êtes au chômage à 47 ans, après avoir fait 20 ans la même chose dans une grande entreprise, eh bien, vous êtes vraiment dans une situation très compliquée. Vous êtes considéré comme inemployables, vous êtes considéré comme vieux alors que vous êtes censés cotiser encore plus de 20 ans. 20 ans ! Et vous êtes déjà vu comme vieux sur le marché du travail. Et vous êtes à la fois trop cher, mais pas assez agile pour forcément lancer une activité aujourd’hui. 
Donc, c’est mieux de prendre les devants et puis de prendre cette habitude dès le début, de trouver ses propres clients, de se réinventer et de faire évoluer progressivement son modèle, ses activités, à la fois en fonction de ses envies, ses besoins, ses qualités, mais aussi de ce qui se passe dans le monde extérieur. 
JosianeD’accord, de pivoter, d’acquérir de nouvelles compétences, de se former, peut-être en parallèle de ce qu’on fait, c’est ça ? 
Laëtitia VitaudVoilà ! Mais en fait, on se forme en parallèle quand on est free, mais on a une formation permanente. Mais il y a aussi le fait de choisir des activités qui nous permettent de nous former. En fait, quand on prend des missions, quand on accepte un projet, c’est aussi une chose essentielle de se dire : Est-ce que je vais apprendre quelque chose ? Est ce que ça va me permettre de gagner en légitimité ou en crédibilité par rapport à ce que je voudrais faire demain ? 
Et donc, la formation, ce n’est pas forcément un truc à part, ça peut l’être, mais ce n’est pas forcément un truc à part. C’est aussi le travail en lui-même qui est une manière de se former. Parce que quand on travaille de manière artisanale, on est obligé d’avoir un haut niveau, de savoir faire et donc finalement, le travail est une formation en lui-même. 
JosianeEt quand on est indépendant, entrepreneur, freelance au sens large, on parle beaucoup de la solitude de l’entrepreneur, mais il y a aussi des modèles de freelance qui se regroupent. Un peu comme comme William Morris et ses acolytes, qui travaillent en réseau, en collectif. ll y a des labos, des choses comme ça. Comment ça fonctionne ? C’est quoi les avantages de ce regroupement ? Est-ce qu’il y a des organisations que vous pouvez nous citer qui fonctionnent comme ça ? Et à votre avis, est-ce que ça va devenir une norme pour les freelance, de travailler de cette façon ? 
Laëtitia VitaudC’est une super question. C’est vrai qu’il y a un mouvement autour de ça. On s’inspire aussi des formes d’artisanat, qui étaient des formes beaucoup plus collectives. Parce que quand on pense à un artisan, on pense typiquement à un menuisier qui fait des beaux meubles. Et en réalité, c’est une vision extrêmement individualiste. Parce qu’en fait, un atelier, c’est plus profondément quelque chose de collectif et qu’à côté du modèle du menuisier, il y a celui du charpentier. Un charpentier, c’est des équipes de 8 à 10 personnes qui travaillent de manière symbiotique ensemble, qui savent exactement qui fait quels gestes, qui fait quoi, comment ils se complètent les uns les autres. Et c’est une vision très réjouissante parce qu’il y a dans ce plaisir d’artisanat une dimension profondément collective. Il ne faut pas l’oublier. Parce que notre monde très individualiste a tendance à plaquer une image de l’artisanat comme quelque chose de très solitaire.
De la même manière, dans les métiers créatifs, que ce soit les métiers de graphiste ou de développeur ou tout un tas d’autres métiers, en fait, on travaille en équipe. Qu’on soit freelance ou qu’on soit salarié quand on s’identifie avec ces valeurs de l’artisanat, c’est assez rare de vraiment travailler tout seul dans son coin tout le temps. Ça, c’est peut être quelques artistes, quelques stars et souvent, c’est des personnes introverties, qui aiment bien travailler seules. Il y a quelques chercheurs qui rentrent dans ce modèle-là aussi, qui, finalement, aiment la solitude et s’épanouissent dans la solitude. 
Laëtitia Vitaud – Mais pour une grande majorité des gens, ce n’est pas ça, finalement, la réalité. La réalité, c’est à la fois on rejoint une équipe quand on accepte une mission, et il y a une dimension collective (pas forcément 100% du temps, mais il y a une dimension collective). Une autre réalité, c’est qu’effectivement, on rejoint des collectifs et des groupes. Aujourd’hui, les espaces de co-working, avec la pandémie, sont à peu près tous fermés, mais demain, j’espère, certains vont quand même survivre et ils seront toujours là. C’est une des manières de retrouver du collectif et des collègues quand on n’a pas de collègues au sens juridique parce qu’on n’est pas salarié. 
Et puis, il y a effectivement des collectifs de savoir-faire, c’est-à-dire un peu comme des corps de métiers qui se réinventent sur le modèle des guildes du Moyen-Âge. Là aussi, on en retrouve beaucoup chez les développeurs. Il y a un collectif qui s’appelle Happy Dev, par exemple en France, qui, je pense, rappelle pas mal les éléments de ces collectifs d’artisans. 
JosianeEt vous pensez que ça va, ça va être de plus en plus le cas ? 
Laëtitia VitaudOui, je pense qu’en fait, on a poussés si loin la valorisation des individualités, que je pense que là, on a atteint un point de tournant, parce que ça produit beaucoup d’anxiété et de souffrance, le fait que la réponse à chacune des questions qu’on se pose sur le travail doit être une réponse individuelle. Et que si l’invention du contrat, ce que j’appelle le contrat d’ouvrage dans mon livre, pèse uniquement sur vos propres épaules et que vous devez à la fois vous réaliser, vous épanouir, réaliser la qualité et puis trouver un pourquoi, un sens profond à ce que vous faites et sauver le monde et je ne sais quoi encore … Forcément, vous avez l’impression d’être perpétuellement en échec parce qu’on ne peut pas répondre à toutes ces questions-là de manière individuelle. Une grande partie des réponses qu’on peut apporter à ces questions trouvent plus naturellement des réponses dans des collectifs. 
Laëtitia Vitaud – Donc ça peut être, par exemple, sur la question des conditions de travail ou du pouvoir de négociation, la réinvention de nouveaux syndicats. Il y a aujourd’hui ce nouveau syndicat qui s’appelle Indépendants.co, qui essaye de rassembler des gens qui se définissent comme indépendants. Ça peut être un collectif avec des pairs, qui ont le même savoir-faire et le même plaisir et qui ont envie de travailler ensemble et de prendre des projets et de répondre à des projets de manière collective. Ça peut être des choses comme Happy Dev. On a des collectifs de freelances. Voilà, ça fait déjà pas mal d’années que OuiShare existe et a fait des petits, d’autres modèles, un modèle qui s’est imposé dans beaucoup d’autres domaines. 
Et puis enfin, je dirais surtout que beaucoup de freelances travaillent avec des organisations, des entreprises. Et donc finalement, petit à petit, on accepte l’idée qu’on devient en quelque sorte un collègue de personnes de l’équipe. Et cette idée, elle était un peu taboue, parce qu’on séparait de manière assez radicale les prestataires et les salariés. Et aujourd’hui, en fait, on se rend compte que les lignes sont un petit peu floue entre les uns et les autres et que parfois, on fait le même travail, on travaille ensemble et puis on est collègues. Et ça, je pense que c’est aussi quelque chose qui va prendre de l’ampleur parce qu’il y en a quand même de plus en plus. Il y a de plus en plus de freelances, et de plus en plus qui travaillent ensemble dans des missions. 
JosianeAlors je me demandais, mais vous allez me dire si je me trompe, mais est-ce que ce retour à l’artisanat, ce n’est pas quelque part un privilège ? De pouvoir déjà avoir cette vision-là dans son travail, de pouvoir se poser cette question de l’artisanat ? 
Laëtitia Vitaud – C’est une grande question. Evidemment, quand on n’arrive pas à joindre les deux bouts, à payer son loyer ou à se nourrir, c’est une question qui paraît secondaire et là, on en revient, même si c’est très contesté, à la fameuse pyramide de Maslow. Tant que vous n’avez pas la base, tout ce qui est de l’ordre de l’épanouissement, ça reste un luxe et un privilège. Et dans le monde d’aujourd’hui, qui est très polarisé, où il y a eu une augmentation du nombre de travailleurs pauvres, où les inégalités se creusent et s’amplifient, ça apparaît tristement une réalité que de voir qu’effectivement, ces considérations-là concernent certains et pas d’autres. 
Laëtitia Vitaud – Mais dans Du labeur à l’ouvrage, j’essaye justement de prendre cette dimension de l’artisanat dans un sens qui permet d’inclure beaucoup plus de monde, et notamment tout ce qui est services et services de proximité, toutes les personnes qui assurent des services de soins, que ce soit dans le monde médical, que ce soit des services à la personne. Aider, accompagner les personnes âgées, s’occuper des enfants, que ce soit, enseigner … ça concerne en fait beaucoup, beaucoup de métiers. Et ce que j’explique, c’est que finalement, les valeurs de l’artisanat peuvent aussi permettre de repenser l’organisation de métiers qui ont été beaucoup dévalorisés, qui sont souvent les métiers les plus mal rémunérés, mal considérés, mais dans lesquelles on n’a pas de problème de sens. Parce que quand on est infirmière et la période du Covid l’a bien montré, on n’a pas de problème de sens. On sait très bien à quoi sert à quoi ça sert ce qu’on fait. Ce qui est dur, c’est d’être maltraité, mal payés, d’avoir des conditions de travail difficiles, d’avoir des horaires à rallonge, de ne pas être payé de ses heures sup’ ou d’avoir le sentiment un peu aliénant d’une organisation de travail qui vous écrase et où vous ne pouvez pas exister dans votre singularité, où vous ne pouvez pas rechercher la qualité du soin.
Et donc, finalement, ces valeurs-là, si elles permettent de repenser l’organisation de services, notamment aussi les services publics, ça permet de démocratiser quand même beaucoup la notion de l’artisanat. C’est retrouver la valeur. Et la valeur peut permettre du coup de revaloriser des emplois mal considérés et mal payés. Tous ceux que la pandémie dont la pandémie a montré qu’ils était essentiel et où on avait cette espèce de truc paradoxal qui était que plus vous étiez essentiels, moins vous êtes payés. 
Donc, il y a quelque chose de militant dans mon livre, qui est de dire que, justement, il faut s’en emparer pour inventer beaucoup de manières de repenser l’organisation du travail. 
JosianeAvec encore une fois, cette vision de la qualité du travail, de bien faire quelque chose d’unique, d’avoir cette cette fierté de pouvoir le faire comme on le veut, en fait. 
Laëtitia VitaudOui, exactement. Et ça, ça s’applique bien dans le monde du soin. On voit que c’est profond d’accompagner les gens, de pouvoir leur tenir la main, les écouter, les aider, de pouvoir leur donner quelque chose qui soit justement une empathie très forte. Et ça, si vous avez dix tâches à la minute, que vous êtes là uniquement, par exemple, pour faire une piqûre et ensuite vous partez, vous ne parlez pas, et que tout est tout séparé, tout est segmenté, etc., vous êtes dans l’incapacité de créer cette relation singulière qui enrichit l’un et l’autre. 
Du coup, c’est pour ça qu’on retrouve des éléments de réflexion sur l’organisation et la gouvernance. Et tout ça, par exemple chez Frédéric Laloux, dont je parle beaucoup dans mon livre et dont j’ai beaucoup aimé le livre Reinventing Organizations, où il fait une typologie des types d’organisation. Et l’organisation la plus évoluée, celle qui correspond au stade le plus avancé, c’est ce qu’il appelle l’organisation Opale, dans laquelle on a une forme d’organisation où les individus sont des artisans. Il n’utilise pas le mot artisan, mais c’est exactement ça. On se retrouve complètement là-dessus. Ce sont des gens qui sont autonomes, qui décident, dans une petite équipe, de la manière dont ils vont organiser le travail, de qui va être un peu plus leader, de comment on va s’accommoder des contraintes des uns et des autres, comment on va être chacun responsable de l’impact de son travail et exister pleinement en tant qu’individu dans ce groupe. Et ça veut dire en étant pleinement soi. 
JosianeD’accord, alors j’ai une dernière question avant de passer aux petites questions de la fin. J’en profite comme vous êtes experte du monde du travail et du futur monde du travail. Sur quels critères vous pariez pour qu’on soit salarié ou freelance ? À votre avis, quels vont être les nouveaux critères importants dans notre job ? Est-ce que ça va être, comme vous le dites, l’épanouissement ou alors l’équilibre pro/perso ? Ou alors, justement, peut-être le fait d’avoir une partie un peu artisanale, qualité, d’arriver à faire des choses en même temps avec ses mains ? Ça sera quoi les critères de demain ? 
Laëtitia VitaudLes trois critères que vous avez cités sont de bons, me semblent assez convaincant. Dans un monde de crise, où on est encore dans une phase de grande transition, où il y a des modèles qui disparaissent et d’autres qui émergent, la capacité à se réinventer et à se positionner, à pivoter, est très, très importante. Donc, de ce point de vue-là, un certain nombre d’indépendants montrent un peu la voie parce que pour eux, c’est plus facile, tout ce qui est en train de se passer. Ils sont déjà préparé depuis quelques années. Quand vous êtes indépendant, par exemple, la question du télétravail, ça n’a pas été un gros souci. 
Il y a plein plein de sujets. Quand vous êtes designer, quand vous travaillez dans le numérique, vous avez compris un certain nombre d’éléments de l’approche de la réinvention et de l’itération, qui vous permettent de faire avancer, de faire évoluer, d’itérer, comme on dit dans le numérique, de manière régulière. Pour poursuivre au plus près, pour réagir au plus près à ce qui se passe du côté des utilisateurs. Tout ça, c’est des qualités qui sont extrêmement importantes et qui le seront encore davantage parce que, en plus de ça, il y a nos vies qui s’allongent. L’espérance de vie continue d’augmenter, et en tout cas, on va travailler plus longtemps aussi. Avec les dernières réformes des retraites, on le sait. Voilà, il fallait cotiser 40 ans pour avoir une retraite. Maintenant, c’est 42 43, 44, 45 ans. Et puis, certains, qui ne font pas partie de ces systèmes-là, savent qu’ils vont devoir travailler encore plus longtemps. Mais on ne peut pas travailler aussi longtemps au même rythme. Donc, il faut changer, il faut évoluer. 
Laëtitia Vitaud – Et puis, on tiendra pas non plus 45 ou 50 ans uniquement sur les choses que l’on a apprises dans la première phase de sa vie. C’est vraiment ce livre que j’ai aimé, qui s’appelle La vie de 100 ans, qui dit qu’on est passé d’un modèle de la vie en trois phases, avec d’abord la formation, ensuite le travail et puis la retraite, à une vie en phases multiples, complètement éclatée, où il faut à chaque fois, se réinventer, réajuster : peut-être faire le même métier mais en indépendant quand on était salarié avant, ou bien faire le même métier à mi-temps pour pouvoir aussi s’occuper d’un parent âgé, ou bien se reformer, puis faire un métier complètement différent. Après, il y aura forcément plusieurs phases, et en tout cas de plus en plus de gens qui auront de plus en plus de phases dans leur vie professionnelle. Donc le fait de le fait de savoir réajuster tout ça, c’est une compétence qui va être de plus en plus critique. 
Et du coup, ça amène aussi le deuxième point, qui est le point « équilibre vie pro / vie perso ». Ça aussi, je suis convaincue que c’est quelque chose qui est très clair, à la fois du côté des entreprises et du côté des individus, salariés ou pas. C’est : comment est-ce que je fais pour concilier tous les aspects de ma vie. Là, il y a un tiers des travailleurs qui se sont retrouvés tout d’un coup plongés dans un télétravail dont ils n’avaient pas forcément l’habitude. Ils ont découvert que tout est mélangé dans le domicile, dans la sphère domestique, il y a à la fois la vie privée et la vie pro. Tout se mélange, on ne sait pas comment faire. C’est souvent un gros problème pour les femmes parce qu’elles se retrouvent avec toutes les corvées sur le dos. C’est elles qui travaillent sur un coin de table, dans la cuisine, pendant que monsieur, si c’est un monsieur, dans un couple hétéro, va avoir un bureau à part. Et les arbitrages qui sont faits vont se faire toujours à la défaveur des femmes. C’est vraiment ce qui s’est passé pendant la pandémie. 
Donc là, le fait de se composer un espace mental, physique, matériel pour travailler alors que tout est mélangé, vie pro / vie perso, ça, c’est effectivement un grand enjeu, à la fois pour le management et pour les individus. 
JosianeDonc en mettant des règles, c’est ça ? Vous pensez qu’il y a des règles plus définies là-dessus ? 
Laëtitia VitaudAlors c’est un ensemble de choses. Les entreprises vont en prendre la mesure, par exemple, en se disant que la question de l’ergonomie et de l’aménagement de l’espace, c’est aussi un sujet de domicile. Par exemple, on peut avoir de l’aide de son entreprise pour aménager, chez soi, un espace de travail, parce qu’on a pris conscience aussi que travailler justement sur un coin de table, sur une mauvaise chaise, c’est des problèmes de dos pas possibles. Et puis, on se retrouve avec des problèmes physiques, avec des mauvaise santé, etc. Qu’en fait, on a besoin d’organiser ça de manière structurée, on a besoin d’apprendre à se concentrer. Ça va être des arbitrages qui vont être faits sur le logement. C’est-à-dire qu’à un moment, si dans votre situation, le télétravail devient permanent, comme l’on fait beaucoup de freelances, beaucoup d’indépendants, vous vous dites : en fait, c’est plus intéressant pour moi d’habiter un tout petit peu plus loin des villes, de rester à distance de TGV de la grande ville où se trouvent les clients, les partenaires, etc., mais de pouvoir avoir un espace un peu plus grand, un peu plus loin des villes où je vais avoir ma chambre à moi, la fameuse chambre à soi dont parle Virginia Woolf, qui permet de créer, etc. 
Ça peut être aussi quand on est en foyer avec plusieurs individus, peut-être avec des enfants en bas âge, organiser cette vie du foyer de manière à avoir des temps de travail, des temps de repos, des temps de famille, ça veut dire parfois avoir des intervenants extérieurs qui viennent dans ce foyer. Donc organiser le travail du travail domestique avec une nounou… C’est tout un tas de choses qui sont des choses du quotidien, que tout le monde vit, mais qui prennent un sens encore plus grand et plus vaste quand les choses sont complètement mélangées. 
Et pour de plus en plus de gens, ces choses sont très, très, très mélangées. Parce qu’effectivement, à cause de l’ubiquité des moyens de travail, des moyens de communication, et puis, avec ce télétravail qui se normalise, ça brouille complètement les séparations qui pouvaient nous protéger aussi. Donc, il faut réapprendre à se protéger et il faut réapprendre à s’organiser. 
JosianeEt à se réinventer. 
Laëtitia VitaudEt se réinventer ! 
JosianeMerci beaucoup pour votre réponse. Alors, je finis avec les dernières questions. Est-ce que vous pouvez me raconter un échec de votre parcours d’entrepreneur et dire ce qu’il vous a apporté ? 
Laëtitia VitaudEn fait, chaque moment de ma vie, c’est à la fois un échec et une transition, un passage. Du coup, je ne les regrette pas, parce que c’est ça qui me fait aller à l’étape suivante. Par exemple, mon échec quand j’ai travaillé en SS2I, où je devais vendre des services informatiques à des entreprises : je ne comprenais rien à ce que je faisais, ça ne m’intéressait pas et j’étais nulle. Mais c’est ça qui a poussé cette phase de réflexion et de réinvention. Qu’est ce que j’ai envie de faire ? Et ça m’a fait prendre conscience que j’avais envie de faire quelque chose de plus intéressant et qui a du sens. Et c’est ça qui m’a fait devenir prof. Donc, sans ça, je n’aurais pas eu ce passage-là et ça aurait été un truc plus larvé pendant hyper longtemps. Donc là, c’est un échec un peu violent dans ma vie (j’avais 24 ans, je crois), et qui m’a poussée à reprendre mes études, à m’organiser, à faire des petits boulots à côté, etc. En fait, je suis très heureuse d’être passée par cet échec là. 
Le deuxième grand échec de ma vie, c’est mon passage dans une entreprise numérique où j’ai fait du recrutement. C’est ça qui m’a fait quitter mon métier de prof. Et je n’étais pas prête, après avoir été fonctionnaire, à lancer mon entreprise tout de suite, je n’étais pas prête à me mettre à mon compte. Il n’y a rien qui permet, ni mentalement ni administrativement parlant, de passer de fonctionnaire à entrepreneur. Vous êtes obligé de démissionner de la fonction publique pour le faire. Vous n’avez pas de mise en disponibilité de la fonction publique quand vous voulez créer votre boîte, ça n’existe pas. Du coup, c’est mental aussi et on passe pas de fonctionnaire à entrepreneur du jour au lendemain. Cet échec-là, l’échec reste un passage obligé et c’est ça qui m’a fait lancer ma boîte. 
C’est ce que je me dis à chaque fois que je vis un moment difficile, c’est : qu’est-ce que ça me raconte ? Qu’est ce que ça me dit ? C’est un passage vers quoi ? Pour aller vers quoi ? 
JosianeAlors, ça me mène exactement à ma deuxième question : qu’est ce que vous vous dites dans les moments difficiles ? En fait, vous vous questionnez, c’est ça ? 
Laëtitia VitaudOui, exactement. Je me dis : quels sont les enseignements ? Qu’est ce que ça raconte ? Qu’est ce que ça me dit ? Ça peut être douloureux parce qu’on n’a pas toujours la réponse. Ce n’est pas forcément facile de se dire ça. 
JosianePas tout de suite, parfois on n’a pas encore le recul de comprendre ce qui nous arrive. 
Laëtitia VitaudExactement. Donc, les choses qui peuvent aider quand on ne sait pas, c’est : Attendons de voir. C’est justement d’apprendre … Après, il y a pas mal de techniques pour essayer de se sonder soi-même, de faire des petits questionnaires, de sentir : Qu’est ce qui me plaît ? Dans les choses qui ne marchent pas, est-ce que c’est le « quoi » qui ne va pas ? Est-ce que c’est le « pourquoi » qui ne va pas ? Est-ce que c’est le « comment » qui ne va pas ? Est-ce que je m’y prends mal mais le but est le bon ? Ou bien est-ce que c’est parce que le comment est le bon, mais ce n’est pas dans cet objectif-là que je veux le fair..? Voilà, il y a une espèce de manière d’avoir des grilles d’analyse qui permettent de mieux comprendre ce qui ne va pas, ce qui marche pas. Mais souvent, c’est juste attendre : Attendons de voir. C’est essayer d’être un peu méthodique face à face à ça. Et honnêtement, ça s’arrange avec l’âge. Ça, c’est un truc super cool de vieillir. C’est qu’on a cette espèce de patience qui s’améliore un peu. Et puis, on dramatise un tout petit peu moins aussi. Ce n’est pas la fin du monde. Alors que quand on est plus jeune, je pense que chaque chose, chaque échec peut être tellement douloureux. Je ne dis pas qu’on aime l’échec plus tard, c’est pas vrai ! Mais je pense qu’on dédramatise un peu quand même. 
JosianeEn tout cas, je trouve ça très intéressant cette technique de se dire, quand on veut interroger ce qui nous arrive, de se dire : Peut-être que c’est la bonne façon de faire, mais pas dans le bon domaine. Ou alors peut-être que c’est le job qui va pas, mais avec les bonnes personnes. De changer une donnée de l’existant. 
Laëtitia Vitaud –  Oui, exactement. Il y a des gens qui souffrent beaucoup, simplement parce que leur environnement de travail ne va pas. Et si ça se trouve, c’est très simple, il suffit de changer quelque chose, une dimension de l’environnement de travail et le reste n’est pas mauvais. On a tendance à vouloir jeter le bébé avec l’eau du bain et ce n’est pas toujours nécessaire. 
JosianeD’accord, très intéressant, je vais vous piquer cette astuce ! Merci beaucoup. Dernière question : quel est l’entrepreneur qui vous inspire le plus et pourquoi ? 
Laëtitia VitaudC’est difficile. Je n’ai pas un panthéon d’entrepreneurs. J’ai des phases avec des idées, des gens qui m’inspirent à un moment donné et moi ça passe beaucoup par la fiction. Et là, tout récemment, j’ai vu une fiction sur Netflix, sur cette première femme entre femme afro-américaine de l’histoire devenue millionnaire, qui a lancé son entreprise pour des produits de soins pour la communauté afro- américaine. À un moment, il y a plus d’un siècle où, évidemment, c’était une communauté qui était encore plus encore plus opprimée qu’aujourd’hui. Et ce qui est très intéressant, c’est que c’est le genre de personnage où, en fait, les difficultés et les obstacles sont tels que l’on se rend compte, qu’il y a une sorte de résilience extrême qui se développe pour faire face à des obstacles gigantesques. Et ça, c’est le genre de choses qui est vraiment très inspirant. En plus quand c’est une femme … Donc ça peut être des choses dans l’histoire plus ancienne. C’est juste parce que j’ai vu cette série tout récemment. Ça s’appelle « Self-made », c’est une série assez chouette. 
JosianeD’accord. Super, merci infiniment Laeticia ! Merci beaucoup pour tout ce que vous nous avez dit sur l’artisanat et sur la qualité. Merci beaucoup. Où est-ce qu’on peut diriger les personnes qui veulent en savoir plus sur vous ? 
Laëtitia VitaudJ’ai un site, je crois que c’est laëtitiavitaud.com, mais ce n’est pas forcément le plus à jour. Sinon, j’ai une newsletter aussi qui s’appelle « Laetitia At Work » sur Substack. Et puis, on peut suivre mes publications sur Welcome to the Jungle et Nouveau Départ, qui est le média que j’ai lancé pendant pendant la crise du Covid. 
JosianeEt Nouveau Départ, c’est des articles ou c’est un podcast ? 
Laëtitia VitaudAlors c’est podcast et articles et vidéos, il y a plusieurs formats différents. C’est nouveaudépart.substack.com. 
JosianeD’accord, OK, super, je mettrai tous les liens. Je demande parce que moi, je vous suis sur tous les tableaux, donc ça m’intéresse de connaître ça ! Merci beaucoup, merci encore. 
Laëtitia Vitaud – C’était un beau sujet, merci beaucoup de m’avoir posé ces questions ! 
JosianeAvec plaisir ! Merci d’y avoir répondu. J’espère que l’épisode vous a plu et n’hésitez pas à nous dire si vous développez cette notion de qualité au sein de votre entreprise. Merci à tous et à bientôt ! 

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Josiane

Josiane

Journaliste indépendante, auteure chez Flammarion et autoentrepreneure freelance, je suis allée à la rencontre d'entrepreneurs inspirants pour réaliser le podcast La Méthode LiveMentor

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